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Gazette littéraire

Le rapport entre le maître et l’esclave dans la thématique de l’île (Marivaux/Tournier)

Repères : thème de l’île : l’étude

 

 

 

 

 

 

 

La dialectique du maître et de l’esclave ?

Résumé : il a été indiqué dans l’article précédent que la Gazette vous propose une étude comparative de deux œuvres que le thème de l’insularité rattache :

  • L’île aux esclaves, comédie de Marivaux, jouée pour la première fois en 1725.
  • Vendredi ou les limbes du Pacifiqueroman de Michel Tournier, publié en 1967.

La question qui se pose de part en part dans ces deux livres est celle de savoir ce qui fait de chacun d’entre nous un être humain.

Nous avons évoqué le sentiment d’abandon qui anime le(s) rescapés, la notion d’espace, de temps, la particularité offerte à l’homme de nommer les choses ou les hommes et l’importance de la question vestimentaire. Il vous sera proposé aujourd’hui de voir le rapport de force entre le maître et l’esclave qui se trouve dans les deux ouvrages.

***

La guérison des maîtres chez Marivaux

La comédie de Marivaux repose exclusivement sur cette opposition entre le maître et l’esclave. L’île est précisément le lieu où ces derniers ont pu exercer leur vengeance avant de se soumettre à une nouvelle loi fondée sur la Raison (scène 2). Les maîtres ne sont plus appelés à être tués, mais à être guéris de leurs vices. Le champ lexical employé par Trivelin relève bien de la médecine. Le traitement consiste à leur infliger la même humiliation que celle qu’ils ont infligée à leurs esclaves. On assiste alors  à l’administration de ce terrible remède qui cause bien des affres aux anciens maîtres : ces derniers découvrent le portrait guère flatteur que l’on dresse d’eux. La leçon est certes rude.

Chez Marivaux, la dialectique hégélienne* du maître et de l’esclave n’aurait guère de sens. Outre l’anachronisme manifeste, Marivaux n’en tire aucune conséquence radicale. Au contraire. S’il reconnaît -avant l’heure- qu’il n’existe pas de grand homme pour le serviteur, il prouve aussi que les serviteurs ne sont pas forcément meilleurs que leurs maîtres qu’ils peuvent singer à l’occasion.

Le prétexte de l’île permet à l’auteur de traiter habilement des rapports sociaux du XVIIIème siècle ; loin de les fustiger de manière manichéenne,  Marivaux en dresse au contraire un constat balancé. L’auteur en ce début de siècle prône non une révolution sociale, mais une réformation des comportements sociaux en fonction d’une nouvelle morale plus encline à la vertu. La fonction du pardon a pour objet de réformer les hommes.

Iphicrate

« (…) Va, mon cher enfant, oublie que tu fus mon esclave, et je me ressouviendrai toujours que je ne méritais pas d’être ton maître. (Scène IX) »

 

L’éveil de la conscience de Robinson

Chez Tournier, on ne se trouve pas dans cette dernière configuration. On peut noter l’existence de cette relation maître/esclave qui consiste pour le maître à « domestiquer » le bon sauvage de manière absolue. Il ne craint pas de lui infliger des humiliations et des châtiments corporels. L’esclave obéit, travaille sans relâche et se soumet aux ordres sans rechigner. Mais loin de contenter le maître, cet abandon à l’homme blanc pose à ce dernier des cas de conscience :

«Evidemment, il m’obéit au doigt et à l’œil, et je suis bien étrange de m’en plaindre. Mais il y a  dans cette soumission quelque chose de trop parfait, de mécanique même qui me glace-(…) » (page 153)

Robinson est néanmoins prêt à exercer son droit de vie ou de mort sur Vendredi qui le supplie : « Maître, ne me tue pas ! » (Page 177). Le terme de maître est utilisé par Vendredi. Ce dernier s’inquiète du résultat de la domestication de Vendredi, lequel reste toujours imprévisible.

C’est au chapitre 9 que la fantaisie de Vendredi, basée sur l’envie d’imiter son maître, va conduire à une inversion des rôles. En fumant la pipe de Robinson, il la jette dans la grotte qui contient de la poudre. L’explosion qui s’ensuit détruit les provisions et surtout l’ordre patiemment construit par Robinson. C’est alors que l’esclave va prendre des initiatives pour leur survie commune. Il soigne l’ancien maître et chasse pour leur subsistance quotidienne :

« Le soir, il jetait le produit de cette chasse nonchalante aux pieds de Robinson qui ne demandait plus si ce geste était celui d’un chien fidèle qui rapporte, ou au contraire celui d’un maître si impérieux qu’il ne daigne même plus exprimer ses ordres. (Page 190)

Les choses ont changé depuis lors, le statut entre les deux hommes s’inverse pour finir par trouver l’équilibre. Vendredi devient un «compagnon» pour Robinson, puis « son frère » (page 191). Ce dernier l’initie à une autre vie en communion avec la nature et les astres. Les deux hommes rendus à la vie sauvage ont d’autres occupations que le labeur et l’accumulation de biens ; ils pratiquent de l’exercice physique, ils lézardent au soleil. Ils se disputent même à l’occasion :

« Autrefois-avant l’explosion- il ne pouvait pas y avoir vraiment de dispute entre eux. Robinson était le maître, Vendredi n’avait qu’à obéir. Robinson pouvait réprimander ou même battre Vendredi. Maintenant que Vendredi était libre et l’égal de Robinson, ils pouvaient se fâcher l’un contre l’autre. » (page 209)

Nos deux personnages en viennent surtout  à instaurer un jeu rituel permettant de se souvenir du temps ancien : chacun joue le rôle de l’autre : Vendredi exécutant le rôle de Robinson et vice versa. Ce rituel apaise bien des tensions sur l’île. Les deux hommes revisitent les épisodes de leur passé, convoquant à la fois la mémoire et s’en servent d’exutoire. C’est ce qui permet à ce nouvel équilibre de tenir :

« Robinson avait compris que ce jeu faisait du bien à Vendredi parce qu’il le libérait du mauvais souvenir qu’il gardait de sa vie d’esclave. Mais à lui aussi Robinson, ce jeu faisait du bien, parce qu’il avait toujours un peu de remords de son passé de gouverneur et de général. » (Page 213)

Il restera dans le dernier article à comprendre la représentation de l’Autre….

*"Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe connu. J'ai ajouté — et Gœthe l'a redit deux ans plus tard — que s'il en est ainsi ce n'est pas parce que celui‑là n'est pas un héros, mais parce que celui‑ci n'est qu'un valet. Ce dernier ôte les bottes du héros, l'aide à se coucher, sait qu'il préfère le champagne, etc. Pour le valet de chambre les héros n'existent pas ; en effet, ils n'existent que pour le monde, la réalité, l'histoire."

 

Hegel, La Raison dans l'Histoire, 1822-1830, Chapitre II. La réalisation de l'Esprit dans l'histoire, Trad. Kostas Papaioannou, 10x18 p. 127.

 Repères : l’étude : l’autre dans la thématique de l’île

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