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Gazette littéraire

L’île et le concept d’espace (Marivaux/Tournier)

Repères : thème de l’île : l’étude

La notion d’espace sur l’île

 Résumé : il a été indiqué dans l’article précédent que la Gazette vous propose une étude comparative de deux œuvres que le thème de l’insularité rattache :

  •  L’île aux esclaves, comédie de Marivaux, jouée pour la première fois en 1725.
  • Vendredi ou les limbes du Pacifiqueroman de Michel Tournier, publié en 1967.

La question qui se pose de part en part dans ces deux livres est celle de savoir ce qui fait de chacun d’entre nous un être humain.

Nous avons évoqué les circonstances du naufrage d’un bateau sur une île éloignée de toute société et le sentiment d’abandon et de désespoir qui anime le(s) rescapés. Voyons aujourd’hui la notion d’espace.

***

L’être humain se projette dans l’espace. On perçoit deux conceptions distinctes de cette dernière notion chez ces deux auteurs. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’utopies.

 

1.     Une île redoutable 

On comprend que le sujet de l’insularité chez Marivaux constitue bien une utopie, terme créé par Thomas More et qui signifie- étymologiquement ou, non, et topos, lieu.

C’est donc un « non-lieu », une localisation imaginaire, prétexte à la critique sociale voulue par Marivaux de la société du XVIIIème siècle dans ses rapports entre aristocrates et leurs serviteurs. Habilement, ce dernier a situé le cadre de son action dans une autre époque,  l’Antiquité grecque.

La notion d’espace développée dans cette comédie est clairement délimitée à la fois dans sa localisation mais également dans son imbrication avec la notion de temps. Précisons les choses si vous le voulez bien.

 

a) Un endroit localisable

L’auteur situe précisément le lieu de l’action sur une île grecque connue de tous les Athéniens. C’est une île est en effet redoutée : les citoyens grecs savent qu’elle a été constituée par d’anciens esclaves en opposition avec les lois d’Athènes. Rescapé du naufrage,  le maître Iphicrate n’a pas d’autre choix pour se rassurer d’estimer à une « demi lieue » le premier point utile pour embarquer sur une chaloupe. Il sait que ses propres chances de survie sont réduites s’il ne cherche pas un moyen pour quitter cette île au plus vite. (Scène 1)

 

b) Une période probatoire

Il s’agit aussi d’un lieu clos duquel il est impossible de s’échapper. La seule possibilité affichée est liée à une condition de temps. Les maîtres recouvreront la liberté après avoir reçu des « cours d’humanité » dispensés sur place par les esclaves sur une période trois années (scène II). Il est indiqué que toute tentative d’évasion entraînerait une aggravation des conditions de vie. Ce lieu revêt donc un aspect que l’on peut qualifier de « carcéral ». Les esclaves sont devenus les nouveaux maîtres de ce lieu hors du commun.

Il n’en est pas de même chez Tournier où les données topographiques sont plus floues.

 

2.     Les contours volontairement plus flous de l’emplacement de l’île chez Tournier

L’insularité chez Tournier constitue également une utopie que nous développerons plus précisément dans le dernier article. Mais le contour de cette utopie (de ce «non-lieu ») est distinct de la précédente.

 Il s’agit d’une île inconnue à la différence de celle de Marivaux. La localisation exacte de l’île où vit Robinson n’est pas clairement indiquée. Cette difficulté de repérage participe également au sentiment d’abandon du personnage. Perdu au milieu de nulle part, Robinson ne peut donc qu’échafauder des hypothèses sur son exacte localisation. Il considère que :

«Puisque cette terre n’était pas l’île de Mas a Tierra, il devait s’agir d’un îlot que les cartes ne mentionnaient pas, situé quelque part entre la grande île et la côte chilienne. A l’ouest l’archipel Juan Fernandez, à l’est le continent sud-américain se trouvaient à des distances impossibles à déterminer, mais excédant à coup sûr les possibilités d’un homme seul sur un radeau ou une pirogue de fortune. En outre, l’ilot devait se trouver hors de la route régulière des navires, puisqu’il était totalement inconnu. » (Page 19)

Il comprend que sa situation est bien dramatique. Pour survivre, il lui est indispensable de connaître précisément -cette fois- l’île où il vit. Son isolement l’oblige à en connaître les recoins cachés ;  Robinson gère par la suite son domaine comme une « cité–jardin » (page 237). Il en connaît la moindre parcelle ; il dresse une carte exhaustive. Il exploitera la terre quitte à l’épuiser. Il domestique la nature hostile pour sa survie puis pour créer paradoxalement un ordre économique d’abondance.

Mais la localisation de l’île n’apparaît pas comme un enjeu majeur dans ce roman ; celle-ci ne sera établie définitivement qu’à la faveur du mouillage du Whitebird, un vaisseau de commerce anglais, le seul capable de reporter cette île sur une carte. Mais cette localisation désormais possible ne revêt aucune importance aux yeux de Robinson. Au contraire, il cherche à la gommer en requérant du capitaine du navire le plus parfait silence sur l’existence de son île :

« Les eaux de la Baie du Salut se refermeraient sur le sillage du seul navire ayant approché Speranza en vingt-huit ans. A mots couverts, Robinson avait laissé entendre qu’il ne souhaitait pas que l’existence et la position de cet îlot fussent révélées par l’équipage du Whitebird.» (page 247).

L’enjeu du livre ne concerne pas l’espace mais le temps…  

Repères suivant : l’étude : l’espace-temps

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