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Analyse-Livres & Auteurs-Culture

”Je suis ce que j’étais “(Yourcenar)

Dans Mémoires d’Hadrien, vient l’heure du bilan d’un homme au soir de sa vie.  Qu’ai-je été? est la question posée dans ce passage. La problématique qui se pose est celle de savoir quel regard tragique Hadrien porte sur lui-même : “Je suis ce que j’étais..”

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Villa Adriana, Tivoli

 

Repères : mémoires d’Hadrien : étude

Etude

Dans l’article précédent, nous avons continué notre étude sur la question de l’autre dans le cadre de la problématique officielle soi-même comme un autre ;  la question qui se pose dans ce roman est celle du regard introspectif posé par un homme à la fois sur sa vie publique et sur sa vie personnelle.

 Pour rappel, notre étude porte sur les quatre lectures suivantes  : 

L’étude analytique de cet extrait se fera selon la méthode 6 GROSSES CLEFS ©. Il s’agit de prendre le texte sous six angles différents en nous fondant sur un moyen mnémotechnique comprenant des codes couleur. Ce moyen facilite la lecture et la compréhension du texte avant de pouvoir proposer un plan et une problématique.

       6           GROSSES                                      CLEFS

                Gr : grammaire                               C : Conjugaison

                OS : oppositions                            le : champ lexical 

                  SE : les 5 sens                            FS : figures de style

Problématique

Il convient de préciser que ce texte est extrait de la dernière partie du roman, Patientia : c’est l’heure du bilan d’un homme au soir de sa vie.  Qu’ai-je été? est la question qu’il se pose dans ce passage qui se découpe de manière linéaire ainsi :

  • identité entre ce qu’il a été et ce qu’il est,
  • la persistance du souffle de vie
  • le bilan pessimiste à l’heure de la mort

La problématique qui se pose est celle de savoir quel regard tragique Hadrien porte sur lui-même.

 

 

Lecture analytique

 

"Je suis ce que j’étais ; je meurs sans changer. À première vue, l’enfant robuste des jardins d’Espagne, l’officier ambitieux rentrant sous sa tente en secouant de ses épaules des flocons de neige semblent aussi anéantis que je le serai quand j’aurai passé par le bûcher ; mais ilssont ; j’en suis inséparable./ L’homme qui hurlait sur la poitrine d’un mort continue à gémir dans un coin de moi-même, en dépit du calme plus ou moins qu’humain auquel je participe déjà ; le voyageur enfermé dans le malade à jamais sédentaire s’intéresse à la mort parce qu’elle représente un départ. Cette force qui fut moi semble encore capable d’instrumenter plusieurs autres vies, de soulever des mondes. /Si quelques siècles venaient par miracle s’ajouter au peu de jours qui me restent, je referais les mêmes choses, et jusqu’aux mêmes erreurs, jefréquenterais les mêmes Olympes et les mêmes Enfers. Une pareille constatation est un excellent argument en faveur de l’utilité de la mort, mais elle m’inspire en même temps des doutes quant à sa totale efficacité."

1.Une même personne

Il montre une identité entre ce qu’il a été et ce qu’il est en dépit des différences d’époques de sa vie et l’imminence de la mort suggérée.

a) Une unité

Hadrien pose sa conclusion en tête de phrase avec ses deux propositions indépendantes qui sont coordonnées donnant ainsi un aspect balancé. C’est sur une opposition des temps entre le présent “Je suis “ et l’imparfait “ j’étais” que le contraste se fait dans une économie de mots.

L’identité entre les deux est marquée par le pronom démonstratif “ce”. Il affirme une permanence de sa personne depuis sa jeunesse jusqu'à sa vieillesse. Il est donc le même.

Mais il va plus loin, il ajoute que cette invariabilité continue jusqu'à sa mort. Pour ce faire, il utilise une subordonnée infinitive “sans changer.” qui donne un aspect lié sans rupture. Rien ne change donc en lui. 

Et pourtant, il sait très bien qu’il existe des différences évidentes comme il le souligne avec le complément circonstanciel de manière en apposition “à première vue”. 

b) Des différences

Il souligne ainsi les différences physiques de sa personne avec l’opposition “enfant robuste" et “officier ambitieux” ainsi que les différences de lieux qu’il a connus “jardins d’Espagne” au sud durant son enfance et “des flocons de neige “ au nord de l’Europe durant ses conquêtes;

Cette description de ces deux époques ont en commun le mouvement avec l’adjectif et le complément circonstanciel de lieu “robuste dans les jardins” ce qui évoque le terrain de jeux de l’enfance et “entrant sous sa tente en secouant “ on y voit la vigueur d’un être accoutumé au froid des campagnes militaires.

c) La mort

C’est aussi la première fois dans ce passage qu’il évoque la mort.

A ce stade, il le fait de manière allusive avec les deux âges qui ont un point en commun, celui de disparaître comme on peut le voir avec l’attribut du sujet “anéantis” qui est un verbe marquant la finitude de l’homme. Il conforte cette idée par le biais de la périphrase "quand j’aurai passé par le bûcher” évoquant cette fois la crémation du corps. 

Et pourtant, Hadrien revendique l’identité de ces deux âges, objets d’une personnification “ils”, qui coexistent encore dans sa vieillesse. Il utilise deux propositions coordonnées “mais ils sont là ; j’en suis inséparable.” donnant un rythme binaire et qui forment l'exacte antithèse de ce qu’il a énoncé : le ton est formel avec l’emploi du verbe être  “sont” “suis” s’opposant au verbe “sembler”.

2.La persistance du souffle de vie

Hadrien prend du recul avec lui-même en se nommant “l’homme” : cette mise à distance lui permet de mieux s’examiner ainsi que nous avons pu le voir dans les autres textes. 

a) Une sensibilité 

Il utilise des phrases complexes pour exprimer la vision longue qu’il a de lui-même. Ainsi la proposition relative “L’homme qui hurlait “ s'appuie sur le sens de l'ouïe pour figurer un moment de grande tristesse laquelle perdure avec l'emploi du présent “continue”: cette évocation est pleine de sensibilité puisque cette souffrance est encore vive comme l’exprime le verbe “gémir”; mais cette douleur est toute intérieure comme il l’indique avec la périphrase “dans un coin de moi-même,”.

b) L’acceptation de la mort

Cette douleur bruyante du vivant s’oppose au silence du malade avec l’emploi du nom “calme”. Il procède une nouvelle fois par allusion, car cela recouvre la notion de mort qu’il envisage avec beaucoup de pudeur.

Il reste que cette acceptation de la mort est faite avec l'adjectif “ humain” : il veut signifier que cette résignation à sa propre disparition est difficile “plus ou moins” en fonction des personnes et des moments. Lui semble l’avoir acceptée avec l'expression “je participe déjà”.

Hadrien se présente dans un état de santé déclinant ; il met une nouvelle distance entre lui-même maintenant “malade” et celui qu’il a été “voyageur”. Il n’est plus ce qu’il a été.

Le champ lexical du voyage débuté auparavant par les anciens lieux de vie de l’empereur est repris avec les termes “voyageur” “mondes” “départ”. C’est dans son corps empêché de faire un mouvement “enfermé dans le malade à jamais sédentaire” que son esprit, lui, peut encore réfléchir.

Hadrien montre la curiosité qui le motive encore et  recourt à une proposition de but “parce qu’elle représente un départ” : il signifie que le mouvement  de la mort est un sujet de réflexion pour un homme d’action comme lui. 

c) Une curiosité

A côté de cette curiosité se trouve aussi un instinct de vie qu’il nomme “cette force” : “Cette force qui fut moi “ constitue une synecdoque qui consiste à désigner un tout par une partie. Cette figure de style lui rend sa dignité d’homme dans sa vulnérabilité avec le verbe “semble” qui est une affirmation peu assurée.

Ce qui le définit prend la forme de deux actions :” capable d’instrumenter plusieurs autres vies, de soulever des mondes.” : on note la gradation ascendante dans ces deux projets avec les deux verbes “instrumenter” donnant un mouvement horizontal et “soulever” plus vertical. On change d'échelle avec “plusieurs vies” pour aboutir à “des mondes”.

3. Le bilan pessimiste à l’heure de la mort

Hadrien arrive au bout de sa réflexion personnelle. Cette dernière repose sur une lucidité incroyable. 

a) L’immortalité

Pour ce faire, il use du conditionnel pour une hypothèse improbable tenant à sa propre immortalité : “Si quelques siècles venaient par miracle s’ajouter au peu de jours qui me restent”.

Il avoue sans concession avec lui-même son imperfection : “je referais les mêmes choses, et jusqu’aux mêmes erreurs, je fréquenterais les mêmes Olympes et les mêmes Enfers. “ : on note la répétition de l'adjectif  “même”  valant insistance.  L’imperfection humaine

Hadrien reconnaît que sa propre nature l’empêcherait d’agir autrement : il emploie le verbe faire avec le préfixe de répétition refaire. 

Cette constatation touche, de manière binaire, les actes de sa vie ordinaires “choses” ou les fautes avec “erreurs”. Il les comprend toutes avec l’adverbe “jusqu’à” qui marque une limite extrême. 

A côté des actes, il en vient aux sentiments éprouvés, toujours avec le rythme binaire. Il oppose le bonheur avec l’allégorie du ciel des dieux “Olympes” et le malheur avec “enfers”. 

Avec l’expression “Une pareille constatation”, on mesure la litote, car c’est bien entendu un constat accablant. Le registre est proprement tragique. C’est aussi un aveu de sa complète humanité.

b) Une mort nommée

Hadrien en profite pour spéculer sur la mort qui, cette fois, est nommée expressément :“ l’utilité de la mort”. 

Son argument se fait en deux temps dans une sorte de balancement “en même temps”. 

Il estime que la tendance de l’homme à refaire les mêmes erreurs justifie qu’il soit mortel : “Une pareille constatation est un excellent argument en faveur de l’utilité de la mort,” 

A l’inverse, il insinue que la perspective de la mort ne conduit pas l’homme à agir sans erreurs : “mais elle m’inspire en même temps des doutes quant à sa totale efficacité.” La mort n’a donc aucun intérêt…

On voit l’empereur Hadrien diminué physiquement qui conserve la faculté de se juger lui-même sans concession et qui spécule sur les thèmes métaphysiques en homme curieux de tout.

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