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Gazette littéraire

L'édition au risque de la Censure...

 

 

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Les libraires et la Censure

repères : thème de la diffusion  : présentation

Les ruses des éditeurs

Dans cet article, il sera mis en évidence les risques pris par de nombreux éditeurs vis à vis de la censure. Bon nombre d'auteurs, Montesquieu notamment, ont pris le soin de faire publier leur opus à Amsterdam. D'autres ont fait publier en France l'œuvre en indiquant une ville réelle ou imaginaire et sans préciser évidemment le nom de l'éditeur et de l'imprimeur. C'est ainsi que Durand, principal éditeur de Diderot, a ainsi fait publier en 1747-1748 sans autorisation le sulfureux roman intitulé, les Bijoux indiscrets.


Le cas de l'Encyclopédie

Restons avec Diderot qui a consacré plus de vingt ans de sa vie à sa fameuse Encyclopédie. Cette entreprise n'a pas été sans peine à l'égard des autorités qui surveillaient étroitement ce projet eu égard aux idées développées. Rappelons que ce projet initialement de traduction d'ouvrages anglais de la Cyclopaedia d’Ephraim Chambers prit un autre tour pour devenir une vaste entreprise innovante de vingt-huit ouvrages entièrement créés par une équipe de collaborateurs. L'affaire pour prospérer nécessitait un volet financier avec la prise de risques partagés sur quatre éditeurs le Breton, Durand, Briasson, David. Il sera noté que l'affaire sera plus que rentable sur le plan financier...


Emprisonnement de Diderot à Vincennes en 1749

Mais en juillet 1749, Diderot est envoyé en prison au Donjon de Vincennes. De guerre lasse, il finira par reconnaître être l'auteur de la Lettre sur les Aveugles et des bijoux Indiscrets qui avaient particulièrement déplu à l'État.   


Il sera en outre contraint de dénoncer ses complices, les éditeurs, ce qui rafraichira notamment les relations entre Durand et Diderot. (pour aller plus loin : http://rde.revues.org/315)


Il vous est aujourd'hui proposé de lire la requête déposée par les libraires au comte d'Argenson, Directeur de la Librairie (Censure) à l'effet de demander la libération de Diderot. Ils excipent de l'intérêt de la poursuite du projet de l'Encyclopédie et des risques de leur propre faillite pour obtenir sa libération. Ils obtiendront gain de cause, Diderot sera libéré le 3 novembre 1749.



***

"Monseigneur,

Les Libraires intéressés à l’édition de l’Encyclopédie, pénétrés des bontés de Votre Grandeur, la remercient très humblement de l’adoucissement qu’elle a bien voulu apporter à leurs peines en rendant au Sr. Diderot, leur éditeur, une partie de sa liberté. Ils sentent le prix de cette grâce, mais si, comme ils croient pouvoir s’en flatter, l’intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été de mettre le Sr. Diderot en état de travailler à l’Encyclopédie, ils prennent la liberté de lui représenter très respectueusement que c’est une chose absolument impraticable; et fondés sur la persuasion dans laquelle ils sont que Votre Grandeur a la bonté de s’intéresser à la publicité de cet ouvrage et aux risques qu’ils courraient d’être ruinés par un plus long retard, ils mettent sous ses yeux un détail vrai et circonstancié des raisons qui ne permettent pas que le sieur Diderot continue à Vincennes le travail de l’Encyclopédie.

Il faut distinguer plusieurs objets dans l’édition de ce dictionnaire universel des sciences, des arts et des métiers: l’état actuel des matériaux qui doivent composer cet ouvrage, le travail à faire sur ces matériaux, la direction des dessins, des gravures et de l’impression. Votre Grandeur se convaincra facilement en parcourant chacun de ces objets qu’il n’y en a pas un qui n’offre des difficultés insurmontables dans l’éloignement.

ETAT ACTUEL DES MATÉRIAUX. Ces matériaux doivent être divisés en deux classes, les sciences, les arts et métiers. Les grandes parties qui appartiennent aux sciences sont toutes rentrées, mais elles ne sont pas pour cela entièrement complètes. Les articles généraux, comme en chirurgie le mot CHIRURGIE, en médecine le mot MÉDECINE, et quelques autres de cette nature sont demeurés entre les mains des auteurs qui ont désiré les méditer attentivement pour leur donner toute la perfection dont ils sont susceptibles. Le Sr. Diderot s’est contenté de tenir une note exacte de ces différents articles à rentrer, mais pour les avoir à temps il est nécessaire qu’il voie les auteurs, qu’il confère avec eux, qu’ils travaillent conjointement à lever les difficultés qui naissent de la nature des matières.

Les articles qui lui ont été remis ne demandent pas moins sa présence à Paris et à la portée des auteurs qui les ont traités. Son travail à cet égard consiste principalement dans la révision et la comparaison des diverses parties de l’ouvrage. Chacun de ces auteurs a exigé qu’il ne se fît aucun changement à son travail sans qu’il en ait été conféré avec lui, et cela est d’autant plus juste que l’éditeur, quoique versé dans la connaissance de chacune des parties, ne peut pas être supposé les posséder toutes assez profondément pour pouvoir se passer des lumières du premier auteur, qui d’ailleurs en répond aux yeux du public parce qu’il est nommé. Si le sieur Diderot était obligé de travailler à Vincennes, il serait privé de ce secours nécessaire parce que les gens de lettres se déplacent difficilement et qu’il faudrait se jeter dans des dissertations par écrit qui n’auraient pas de fin. Ces éclaircissements dont aura souvent besoin l’éditeur peuvent se présenter subitement au milieu d’un article; la distance des lieux ne lui permettant pas d’avoir recours à l’auteur, il faudrait en suspendre la révision et passer à un autre article qui pourrait offrir les mêmes difficultés ou l’exposer à oublier des choses essentielles et à donner au public un ouvrage informe et rempli de négligences.

Entre les arts il y en a quelques-uns qui ne sont que commencés et quelques autres qui sont encore à faire; c’est un travail qui demande absolument que le Sr. Diderot se rende chez les ouvriers, ou qu’ils se rendent chez lui. Ces deux choses sont également impraticables à Vincennes; mais quand les ouvriers consentiraient à l’aller trouver, ils ne pourraient pas apporter leurs outils et leurs ouvrages, ils ne pourraient point opérer sous ses yeux; et cependant c’est une chose indispensable, parce qu’il est fort différent de faire parler un ouvrier ou de le voir agir. Il est des métiers si composés que pour en bien entendre la manœuvre et pour la bien décrire il faut l’étudier plusieurs jours de suite, y travailler soi-même et s’en faire expliquer en détail toutes les parties; ce ne sont pas des choses qui puissent se faire à Vincennes.

Quand le Sr. Diderot a été arrêté, il avait laissé de l’ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries; il les a mandés depuis peu de jours qu’il jouit de quelque liberté, mais il n’y en a eu qu’un qui se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu’il avait fait sur l’art et les figures du chiner des étoffes. Les autres ont répondu qu’ils n’avaient pas le temps d’aller si loin et que cela les dérangeait.

Le sieur Diderot a fait venir à Vincennes un dessinateur intelligent nommé Goussier; il a voulu travailler avec lui à l’arrangement et à la réduction des dessins, mais faute d’échelle et faute d’avoir les objets présents, ils n’ont su quelle figure leur donner ni quelle place leur assigner dans la planche. L’embarras est plus grand encore dans l’explication de ces mêmes figures parce que beaucoup d’outils se ressemblent et que, faute d’avoir les originaux sous les yeux, il serait fort aisé de confondre les uns avec les autres et de se perdre dans un labyrinthe d’erreurs fort grossières.

Les Libraires étaient sur le point de faire commencer les gravures ainsi que l’impression. Le travail de la gravure ne peut être conduit que par l’éditeur; il n’est pas possible de faire connaître à un graveur ce qui demande à être rectifié dans son ouvrage; ce sont des choses qui veulent être montrées au doigt.

Quant à l’impression, il est bien aisé de sentir que huit ou dix volumes in-folio ne peuvent pas s’exécuter à deux lieues d’un éditeur. La multiplicité des épreuves, la nécessité où l’auteur est souvent de se transporter à l’imprimerie, surtout quand il y a, comme dans l’Encyclopédie, des matières d’algèbre ou de géométrie dont il faut enseigner aux ouvriers à placer les caractères, sont des obstacles insurmontables.

Il encore à observer, Monseigneur, que chacune des parties de l’Encyclopédie ne peut être regardée comme un tout auquel il soit possible de travailler à part. Toutes les parties sont liées par des renvois continuels des unes aux autres, et cela forme une chaîne qui exigerait que tous les manuscrits fussent portés à Vincennes, ce qui ne se pourrait pas faire sans courir le risque de tout brouiller et par conséquent de tout perdre. La quantité de ces manuscrits est si considérable qu’il y a de quoi en remplir une chambre, ce qui en rend encore le transport plus difficile..

D’ailleurs un ouvrage tel que celui-ci ne peut pas se faire sans un grand nombre de livres différents qu’il faudrait aussi transporter. Le Sr. Diderot ni les Libraires n’ont pas tous les livres nécessaires à cet ouvrage; il faut continuellement recourir aux bibliothèques publiques, et Votre Grandeur sait qu’il serait impossible de les y emprunter en si grand nombre pour être transportés hors de Paris. M. l’abbé Sallier, qui a bien voulu aider le sieur Diderot, de la bibliothèque du Roi, peut rendre témoignage à Votre Grandeur du besoin continuel qu’on en a eu jusqu’à présent et qu’on en aura jusqu’à la fin de l’ouvrage.

Les libraires supplient Votre Grandeur de vouloir bien se laisser toucher de nouveau de l’embarras ruineux dans lequel les jette l’éloignement du sieur Diderot et de leur accorder son retour à Paris en faveur de l’impossibilité où il est de travailler à Vincennes."


Placet des Libraires associés au comte d'Argenson

http://fr.wikisource.org/wiki/Placet_des_Libraires_associ%C3%A9s_au_comte_d%E2%80%99Argenson



repères à suivre : présentation : démêlés avec un éditeur





 

 

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