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- Les thématiques et les livres
Les œuvres classées par thèmes. La Gazette littéraire explore en profondeur des thématiques actuelles et variées, touchant aussi bien à la nature et à la société qu’à l’économie, à la famille, au rapport de soi au monde, et plus largement à la création artistique. Thématiques à retrouver dans le tableau récapitulatif. bibliothèque personnelle Les thématiques et les livres Fondée en 2009, la Gazette littéraire est une revue intergénérationnelle dédiée à la valorisation du patrimoine littéraire. Sa vocation vise à explorer en profondeur des thématiques actuelles et variées, touchant aussi bien à la nature et à la société qu’à l’économie, à la famille, au rapport de soi au monde, et plus largement à la création artistique. Elle cherche ainsi à promouvoir une culture générale exigeante et abordable, propice à l’ouverture intellectuelle et à une meilleure compréhension de notre époque contemporaine. Vous trouverez ci-dessous la liste des thèmes étudiés par la Gazette littéraire depuis sa création . Dans le cadre de la mise en place du nouveau site en décembre 2025 , ces thèmes font l’objet d’une remise en ligne progressive et sont appelés à s’enrichir au fur et à mesure, au fil des publications et des mises à jour. Les thématiques et les livres : chaque thème est consultable en un clic , afin de faciliter la navigation et l’accès aux contenus. Tableau Voici tous les thèmes développés par ordre alphabétique. Amitié Animaux Argent Art Atelier (Ponge) Autobiographie Autrui Bac Bibliothèque Carnet de voyage (1) : Tour de France Littéraire Carnet de voyage (2): de Marseille à Port Saïd Carnet de Voyage (3):Tour d'Angleterre Carnet de voyage (4): Tour de Grèce Ciel "Comédie humaine" (Balzac) Comédie sociale (La Bruyère) Commerce Corps Correspondance crise personnelle/familiale (Lagarce) Demeure Dispute (Sarraute) Divertissement Ecole Égalité (Gouges) Les éléments émancipation (Rimbaud) Energie (Balzac) Esprit Esthétique (Stendhal) Examens Famille Fait divers Femme Fête Finance Forêt (Dorion) Fratrie Grammaire Guerre Héritage Héros (Stendhal) Humour Île Illusion Industrie Jardin Jeunesse Jeu (Musset) Journal Justice Langage Livre Maître et valet (Beaumarchais) Maladie Mariage Mathématiques Mémoire Mensonge (Corneille) Mer Mère Modernité poétique (Apollinaire) Monde (Nouveau-Montaigne) Monde (célébration) -Colette) Mouvement Musique Mythe Nature Nourriture Paris Partage Passion Personnages en marge (Prévost) Peuple Père Pont Porte Pouvoir Résilience Ridicule Rire et savoir (Rabelais) Saisons Sand (George) Sens Silence Soi Soi-même comme autre (Yourcenar) Spectacle et comédie (Molière) Sport Stratagème (Marivaux) Temps Travail Vieillesse Voyage Si vous souhaitez accéder à un thème non encore en ligne, laissez un commentaire et je vous donnerai satisfaction dans la mesure du possible...
- "Lettres d'une Péruvienne" : dissertation
En quoi le roman de Madame de Graffigny constitue-t-il une dénonciation sans concession de la société française du XVIIIe siècle ? À la suite du dossier consacré à cet ouvrage, passons à un entraînement. Découvrez la dissertation entièrement rédigée suivant la méthode et la to-do list d e la Gazette littéraire. quipos inca "Lettres d'une Péruvienne" : dissertation Pour vous aider, le plan et la problématique sont annoncés avant que vous puissiez les retrouver dans la composition. Voici le plan de ce devoir avec la problématique suivante : sur quelle esthétique romanesque se fonde l'argumentation de Madame de Graffigny ? I. Un roman d’éducation II. Un regard sans concession sur la société française III. Un enseignement philosophique 1. A. Des repères incertains 2. A. Le prisme inca 3. A. L’art de persuader 1. B. L’admission dans un Nouveau Monde 2. B. La critique de la religion 3. B. La diversité des registres 1. C. La langue française 2. C. La critique de la monarchie 3. C. La portée de l’œuvre "Lettres d'une Péruvienne" : dissertation Au XVIIIᵉ siècle, le roman s’impose comme un moyen privilégié pour les écrivains des Lumières d’interroger le monde de l’Ancien Régime. Publié en 1747, Lettres d’une Péruvienne de Madame de Graffigny s’inscrit pleinement dans cette perspective. À travers le regard de Zilia, jeune Inca arrachée à son pays et confrontée aux mœurs françaises, l’autrice publie un roman s'insérant parfaitement dans la littérature d'idées. Le livre retrace ainsi l’évolution d’une héroïne découvrant un territoire nouveau, La France, tout en proposant une réflexion critique sur les valeurs, les comportements et les inégalités sociales du XVIIIᵉ siècle. Quoi de plus dérangeant que le renversement de perspective où les vaincus dont la culture a été réduite en cendres osent juger les vainqueurs et leur modèle de civilisation ? On peut alors se demander en quoi l’ouvrage de Madame de Graffigny constitue une dénonciation sans concession de la société française du XVIIIe siècle. L'examen des termes nous oblige à analyser sa vision critique à l'égard de la société de son temps. En reformulant, nous sommes ainsi amenés à mettre en regard le fond et la forme à l'appui de cette dénonciation. Nous nous demanderons alors sur quelle esthétique romanesque se fonde l'argumentation de Madame de Graffigny. Ainsi il s'agit de montrer que l’œuvre s’inscrit tout d’abord dans la tradition du roman d’éducation, puis de mettre en évidence ce regard étranger permettant une vision lucide et sans complaisance sur la civilisation française, avant de déduire le fait que l’ensemble conduit à une véritable réflexion dans l’esprit des Lumières. L’intérêt du roman d’éducation réside dans la perspective d’une démarche intellectuelle allant de l’ignorance à la connaissance : cette dynamique est au cœur de la stratégie argumentative de Françoise de Graffigny. Il faut entrer en premier lieu dans l’intimité de la jeune Zilia qui voit ses repères culturels devenir incertains avant de céder devant ce Nouveau Monde qui "s’est offert à (ses) yeux ". Enfin, ce roman d’apprentissage ne serait pas complet s’il n’évoquait pas l’importance du langage, à l'origine de la naissance de toute pensée critique. Jeune Inca, Zilia est brutalement soustraite à son univers et dispose désormais de repères bien incertains. Sa capture par les Espagnols constitue un véritable traumatisme, l’enlèvement, survenu lors de la conquête du Pérou, se déroule dans la violence et l’humiliation : " Arrachée de la demeure sacrée, traitée ignominieusement hors du temple, j’ai vu pour la première fois le seuil de la porte céleste que je ne devais passer qu’avec les ornements de la royauté" (lettre 1). Elle connaît ainsi l’abaissement là où elle ne devait recevoir que des hommages. Sa dignité de "vierge du Soleil" est bafouée par ceux qu’elle nomme des "barbares" . Réduite à l’état d’objet, elle est ensuite livrée à d’autres mains et embarquée sur un navire français. Cette expérience est pour elle une découverte angoissante, qu’elle décrit par des périphrases traduisant son incompréhension : "Cette maison comme suspendue, et ne tenant point à la terre, était dans un balancement continuel." (lettre 3). À cette violence s’ajoute une perte plus intime encore : la séparation d’avec son fiancé, Aza. Zilia prend conscience que l’océan les éloigne désormais irrémédiablement : "Que la mer abîme à jamais dans ses flots ma tendresse malheureuse, ma vie et mon désespoir. " (Lettre 6). Cette rupture la plonge dans un tel désespoir qu’elle tente de se suicider à la fin de cette même lettre. Face à cet effondrement, il ne lui reste que sa langue, dernier refuge contre les envahisseurs, "sourds à (son) langage" (lettre 1). L’ouvrage apparaît également comme un moyen de survie grâce aux quipos , cordelettes multicolores propres à la culture inca ; ils lui permettent d'écrire et ainsi de clarifier ses idées : "Ces nœuds qui frappent mes sens semblent donner plus de réalité à mes pensées." (lettre 5). La confiscation de ces quipos par les Français accroît sa détresse : "La privation de mes quipos manquait au comble de mes peines" (lettre 5). Bien qu’elle puisse ensuite les récupérer, elle craint, à la lettre 16, de ne plus pouvoir écrire. L’écriture est donc fragile, mais essentielle à son équilibre. À ce stade du roman, le texte que nous lisons provient de la traduction de ces quipos. Enfin, Zilia conserve un espoir fondé sur sa croyance religieuse : elle imagine que la terre vers laquelle on la mène appartient encore à l’Empire inca, car le Soleil l’éclaire : "Il est certain qu’on me conduit à cette terre que l’on m’a fait voir (…) puisqu’elle reçoit les rayons bienfaisants du Soleil" (Lettre 8). Cette certitude l’amène même à considérer la France comme une province soumise à l’Empire inca : "Je ne doute plus que le Cacique ne soit ton tributaire " (Lettre 15). Ces repères si fragiles céderont de son entrée dans ce Nouveau Monde à la fois étonnant et prodigieux. À son arrivée à Marseille, Zilia tente de comprendre ce Nouveau Monde par comparaison avec son pays d’origine, mais elle ne trouve aucun point commun. Elle s’étonne notamment de la hauteur et de la richesse des maisons : "Celles-ci sont fort au-dessus par les prodiges dont elles sont remplies. " (Lettre 10). À l’image des Lettres persanes de Montesquieu, ce qu’elle ne peut expliquer rationnellement est désigné comme un "prodige". Cependant, la première véritable confrontation avec l’altérité ne se fait pas dans l’espace public, mais dans l’intimité des lieux clos. La scène du miroir, objet inconnu dans la civilisation inca, la bouleverse profondément : "Ces prodiges troublent la raison, ils offusquent le jugement " (lettre 10). Qu’y découvre-t-elle ? Sa propre image, mais également l’infériorité de ses connaissances techniques : "Je le vois avec douleur, mon cher Aza ; les moins habiles de cette contrée sont plus savants que tous nos Amautas " (lettre 10). Si ce choc provoque un sentiment mêlé d’étonnement et d’inquiétude, il marque aussi le début de son apprentissage. Peu à peu, Zilia se laisse toucher par la nature française : "Que les bois sont délicieux, mon cher Aza !" (lettre 12). Elle poursuit son voyage jusqu’à Paris, découvre le carrosse qu’elle nomme "cabane roulante" puis assiste à des tragédies et à l’opéra. Le caractère artificiel du premier genre la trouble profondément : "Pourrait-on croire (…) qu’un peuple entier se plaise à la représentation des malheurs ou des crimes ?" (lettre 16). C’est également à Paris qu’elle commence véritablement son apprentissage de la langue française. La langue française déroute d’abord Zilia, notamment par son rythme qu’elle compare défavorablement à l’espagnol : "Ils s’expriment avec tant de rapidité que je ne distingue pas même les inflexions de leur voix." (lettre 4). Pendant la traversée, une autre forme de discours se met en place, fondée sur la sensibilité : elle évoque des "entretiens muets" (lettre 7), révélant l’existence d’un langage des émotions. Pour comprendre la société française, Zilia s’appuie sur le lexique inca. Elle transpose ainsi ses catégories culturelles : "China", "Pallas", "Cacique" . Ces conversions linguistiques montrent que son regard demeure structuré par la grille de lecture péruvienne. Elle accède cependant à une communication universelle : la musique, qu’elle mesure instinctivement : "Il ne m’a pas été plus difficile de m’affecter des passions représentées que si elles eussent été exprimées dans notre langue" (lettre 17). L’apprentissage du français se fait avec un professeur qu’elle qualifie péjorativement de " sauvage" (lettre 16), renversant ainsi le vocabulaire colonial. La maîtrise de cette langue ouvre hélas sur une désillusion majeure : "Le soleil même m’a trompée" (lettre 18). Zilia comprend que l’Empire inca n’occupe qu’une portion du monde et qu’elle est définitivement en exil. Pourtant, le français lui permet désormais de comparer, juger et écrire : elle peut commencer à acquérir une autonomie intellectuelle. Elle pose alors un regard distancié sur la société française. Désormais capable de lire, d’écrire et de parler français, Zilia observe l’univers qu’elle a sous les yeux. Cette réflexion est menée au couvent, lieu d’enfermement où paradoxalement sa vision s’élargit. Coupée du monde, elle dispose de temps pour s’instruire et penser. Elle analyse la société française, qui ne cesse de la heurter par ses profondes inégalités sociales. S’appuyant sur sa culture d’origine, elle élabore une critique sévère de la religion et de la monarchie françaises. Zilia observe la France à travers les valeurs incas : simplicité, vérité et vertu ; elles constituent son cadre de référence. Cette grille de lecture l’amène à dénoncer l’artificialité des mœurs françaises, notamment féminines : "Toutes les femmes se peignent le visage de la même couleur ; elles ont toujours les mêmes manières et je crois qu’elles disent toujours les mêmes choses." (Lettre 16). Cette critique s’étend à l’éducation des femmes, que Zilia juge incomplète et inadaptée. Par un parallélisme implicite avec l’enseignement de la gent masculine, elle met en lumière l’injustice de cette instruction tournée vers l’apparence plutôt que vers l’intellect : "Le temps le plus précieux pour former l’esprit est employé à acquérir des talents imparfaits (…) qui deviennent des ridicules dans un âge plus avancé." (Lettre 34). Lorsqu’elle tente de partager ses convictions morales, modération, équité envers les inférieurs, fermeté face aux puissants corrompus, elle se heurte à l’incompréhension polie des femmes françaises : on relève l’ironie de Zilia : "Je remarque à leur air embarrassé qu’elles me soupçonnent de parler la langue péruvienne." (Lettre 34). Ce décalage révèle l’hypocrisie et la violence symbolique des mœurs françaises. À l’instar de La Bruyère dans Les Caractères , Graffigny dresse, par le biais de Zilia, un tableau sévère d’une société qui maltraite les plus faibles, comme en témoigne la célèbre dénonciation de la condition paysanne comparée à des bêtes de somme : "L’on voit certains animaux farouches…" ( Les Caractères , 1688, "De l’homme"). La jeune Zilia se livre à une critique en règle de la religion. Si le couvent, dans lequel elle est enfermée avec Céline, lui semble d’abord offrir davantage de liberté que la réclusion des "vierges du Soleil", cette première impression laisse rapidement place à une interrogation profonde sur la religion chrétienne. Elle dénonce une foi qui impose l’abandon des facultés essentielles de l’être humain : "Le culte qu’on rend à la divinité du pays exige qu’on renonce aux connaissances de l’esprit, au sentiment du cœur et, je crois même, à la raison" (lettre 19). Cette condamnation se fonde également sur l’hypocrisie du clergé. La rencontre avec un prêtre chargé de la convertir révèle un double discours : "Si d’abord il m’a paru doux et sincère, je n’ai trouvé ensuite que rudesse et fausseté"(lettre 22). Zilia élargit enfin sa critique à l’éducation religieuse confiée à des individus finalement incapables d’ouvrir l’intelligence et de former les âmes : "On confie le soin d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d’en avoir".(lettre 34) La dénonciation la plus virulente concerne le pouvoir politique. Zilia fait un parallèle entre le modèle européen et le modèle inca, fondé sur la responsabilité du monarque envers son peuple : "Le gouvernement de cet empire, entièrement opposé à celui du tien, ne peut manquer d’être défectueux."(Lettre 20). Alors que le Capa-Inca doit assurer la subsistance de ses sujets, les souverains européens vivent du travail de ces derniers. Cette injustice se double d’une inégalité sociale fondée sur le pouvoir de l’argent : "Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes." (lettre 20). Zilia éprouve une profonde compassion pour le peuple méprisé par les puissants. Étrangère et sans ressources, elle se reconnaît elle-même parmi les exclus : "Je n’ai ni or, ni terres, ni industrie (…) dans quelle classe dois-je me ranger ?" (lettre 20). Par cette expérience sensible de l’injustice, l’héroïne accède à un savoir fondé sur l’humanité et l’émotion, conformément à la pensée de Rousseau. Dans l’ Émile (1762), le philosophe fonde en effet le lien social sur "la pitié" jouant un rôle unificateur. Ce renversement de perspective où les vaincus critiquent les vainqueurs suit une stratégie argumentative : un enseignement philosophique est conforme à l’idéal des lumières du XVIIIe siècle. Lettres d’une Péruvienne s’inscrit pleinement dans la littérature d’idées. L’argumentation y est indirecte : elle ne se présente jamais sous la forme d’un discours théorique, mais se déploie à travers la lecture attentive des lettres de Zilia. Françoise de Graffigny met ainsi en place une stratégie argumentative fondée sur l’observation du Nouveau Monde, la comparaison des deux cultures et enfin l’émotion suscitée. Son propos se déploie au travers d’une variété de registres et par une réflexion philosophique éclairée. Zilia fonde son discours sur l’art de persuader résultant de son expérience personnelle et de ses émotions. Il ne s’agit pas pour elle de produire une analyse abstraite ou dogmatique, mais de persuader le lecteur en suscitant son empathie, et non de le convaincre par des raisonnements de la raison et de logique. Cette démarche confère à l’argumentation une force pleine de sensibilité. Le roman contient ainsi de nombreuses dénonciations, à commencer par celle de la violence exercée par les Européens lors de la conquête du Pérou : "Mais quel horrible spectacle s’offrit à mes yeux ! (…) les pavés du temple ensanglantés, l’image du Soleil foulée aux pieds, des soldats furieux poursuivant nos vierges et massacrant tout ce qui s’opposait à leur passage." (lettre 1). À cette violence s’ajoute la cupidité, présentée comme la cause première des exactions coloniales : "La soif de l’or était la seule cause de leur cruauté."(Lettre 21). En contrepoint, Françoise de Graffigny fait l’éloge de la civilisation inca, décrite comme juste, modérée et harmonieuse, fondée sur la solidarité et l’éducation morale : "On sait au Pérou (…) que pour préparer les humains à la pratique des vertus, il faut leur inspirer dès l’enfance un courage et une certaine fermeté (…) ; on l’ignore en France" (lettre 34). Cette stratégie argumentative est à destination d’un triple public. Dans un premier temps, cette stratégie argumentative est explicitement destinée à Aza, à qui Zilia relate ses découvertes et ses désillusions, jusqu’à la rupture amoureuse consommée à la lettre 36. Mais cette stratégie est également à l’intention de la rédactrice de la lettre : on peut y voir une forme d’auto persuasion. Zilia cherche à maîtriser le réel, à le comprendre et à l’envisager. La réalité l’oblige en premier lieu au milieu du récit à changer de support écrit : les quipos venant à manquer sont remplacés par le papier de correspondance. Sur le plan de la stratégie argumentative, ce changement n’est pas neutre : la langue péruvienne cède le pas au français ; infidèle, Aza laisse la place à Déterville. Ce double mouvement symbolise l’effort intellectuel et moral consenti par Zilia lui permettant d’accepter sa condition d’exilée sans jamais s’y résigner. Enfin cette argumentation s’adresse également au lecteur. Par le regard étranger de Zilia, Graffigny invite à un relativisme proche de celui de Montaigne, notamment dans Des Coches : "Je crains bien toutefois que nous ayons hâté le dépérissement et la ruine de ce dernier venu (…) et que nous lui ayons fait payer cher nos opinions et nos arts". La richesse argumentative du roman repose aussi sur la variété des registres. Ainsi le registre lyrique s’exprime notamment dans la découverte de la nature française, source d’émotion et d’émerveillement : "S’il est des beautés du ciel et de la terre qui aient une puissance sur notre âme, celles des forêts (…) ne m’ont causé ni moins de plaisir ni moins d’étonnement." (lettre 12). Ensuite le registre didactique apparaît clairement dans le plaidoyer en faveur des femmes, développé dans la lettre 34 : "Il m’a fallu beaucoup de temps (…) pour approfondir la cause du mépris que l’on a presque généralement ici pour les femmes." Par ailleurs, le registre pathétique domine lorsque Zilia est rejetée par Aza, scène marquée par l’intensité de sa souffrance : "Aza infidèle ! que ces funestes mots ont de pouvoir sur mon âme… Mon sang se glace… un torrent de larmes…" (lettre 38). Enfin, le registre satirique permet une critique ironique des mœurs françaises, notamment de la pratique du duel : "Un homme est obligé d’exposer sa vie (…) s’il apprend que cet autre a tenu quelques discours contre lui." (lettre 33). Le thème du bonheur constitue l’un des axes majeurs du roman. Le dénouement exclut toute réunion amoureuse entre Zilia et Aza ; demeure l’amitié proposée à Déterville, choix qui interroge les normes sociales et affectives de l’époque. En possédant une maison et des terres, Zilia accède à une indépendance économique qui la libère de la tutelle masculine et qu’elle refuse de sacrifier par le mariage. Ce cadre bucolique rappelle la conclusion de Candide de Voltaire : "il faut cultiver son jardin". Graffigny esquisse ainsi une forme d’utopie : un lieu retiré du monde, où l’héroïne peut se préserver des vices de la société française et accéder au bonheur par l’exercice de son savoir. Dans la lettre 35, Zilia exprime son aspiration à une vie simple, à l’écart des passions et des corruptions sociales. Cette retraite est rendue possible par le parcours intellectuel accompli : passée de l’ignorance à la lumière, Zilia est désormais capable de réfléchir seule sur le monde et d’en proposer une lecture critique. À travers elle, Françoise de Graffigny s’inscrit pleinement dans le projet des philosophes des Lumières, en faisant de la littérature un instrument de réflexion, d’émancipation et de progrès grâce à l’art de la persuasion et à la variété des registres littéraires. En conclusion, nous nous sommes interrogés sur la manière dont le roman de Madame de Graffigny constitue une critique sans concession de la société française. Nous avons montré que Lettres d’une Péruvienne s’inscrit d’abord dans la tradition du roman d’éducation, en faisant de l’apprentissage de Zilia la source d’un constant étonnement philosophique. Nous avons ensuite mis en évidence le regard étranger de l’héroïne permettant une remise en question sans complaisance des mœurs et des valeurs de la civilisation française. Enfin, l’ensemble de l’œuvre conduit à une véritable réflexion philosophique, pleinement ancrée dans l’esprit des Lumières, notamment sur le bonheur et la liberté contenant un plaidoyer pour l’éducation féminine. Ces renversements de perspective conservent aujourd’hui toute leur force critique. Ils se prolongent notamment dans la littérature contemporaine, comme en témoigne le roman Civilizations de Laurent Binet, publié en 2019. Cette uchronie peint une Europe dominée par des conquistadors incas. À travers cette inversion historique, l’auteur renouvelle, à son tour, le questionnement porté par Madame de Graffigny sur l’ethnocentrisme européen et sur la relativité des civilisations.
- Les transgressions dans "Manon Lescaut"
Dans l'article précédent, nous avons examiné la composition de l'œuvre, découvrons aujourd'hui l'étendue des transgressions commises par le chevalier des Grieux et Manon Lescaut. La transgression sociale transgressions dans "Manon Lescaut" : nous vous invitons à vous pencher sur le contexte historique du livre pour comprendre la nature des manquements aux lois commis par les deux héros. Échelle sociale Nous avons déjà indiqué que ce livre nous invite à une réflexion sur la décadence sociale. Voyons ensemble la position initiale des héros avant d’examiner la décadence dans laquelle ils ont sombré. Les choix que font les deux amants ont une incidence sur leur positionnement social. Pour Manon, c’est d’abord l’ascension avant la chute brutale ; pour Des Grieux, c’est une descente progressive de l'échelle sociale. Situation initiale Des Grieux est le fils cadet d’un aristocrate, veuf, de province. C’est un jeune homme candide, brillant, doué pour les études. Il dispose ainsi d’une culture savante fondée sur des auteurs sérieux. Son père le destine à une carrière ecclésiastique ( soit dans l'Église) pour laquelle il présente des prédispositions. Il porte déjà le titre prestigieux de chevalier de Malte. De Grieux est soumis en tout point à son père auquel il est très attaché. Il respecte par ailleurs les lois de sa caste : la vertu et l’honneur bornent sa conduite jusque-là irréprochable. La rencontre avec Manon Lescaut rompt cette belle destinée toute tracée. Vertige social de Manon Cette dernière occupe une situation diamétralement opposée à la sienne : elle est une jeune fille d’un milieu modeste, très peu dotée, ce qui l'empêche de se marier. C’est d’abord pour une raison financière que ses parents la placent au couvent. Gageons qu’elle se situerait certainement à un faible rang dans l’organisation monastique. Mais Manon avec son caractère extravagant et sa beauté incroyable a tout d’une aventurière. Sa famille qui la connait s’est méfiée de son net penchant pour ses frasques : ils ont choisi pour elle un lieu clos à l’abri des tentations du monde pour cette deuxième raison. Mal leur en a pris, car après sa fuite, elle se lance à corps perdu dans les relations galantes qui lui ouvrent la voie vers les plaisirs et les divertissements. Manon est prête à vendre ses charmes pour vivre ou survivre. À Paris, la vie qu’elle mène est brillante : de beaux vêtements, des bijoux de valeur, l’usage de carrosses, des domestiques, des spectacles, des hommes à ses pieds… Elle connait dans le monde du libertinage parisien une ascension à laquelle elle n’était pas destinée. Mais c'est sans compter sur sa chute brutale et sa déportation avec des prostituées vers la Louisiane, c'est à-dire le bannissement avec les personnes qui occupent le plus bas niveau de l’échelle sociale. Une fois là-bas, c’est sans compter aussi sur le mariage forcé qu’on cherche à lui imposer outre-Atlantique : elle est placée sous la sujétion entière du gouverneur comme n’importe quelle fille de joie. La situation de Des Grieux n’est guère plus avantageuse. Progression À Paris, Des Grieux a mené grand train pour satisfaire les folies de Manon. Pour ce faire, il lui a fallu de l’argent : il a dû fréquenter un tout autre monde que celui auquel il a été habitué. Il découvre ainsi les cercles de jeux et la pègre. Pour autant, il ne s’est pas complètement coupé de sa caste d’origine : il cherche des appuis des siens pour obtenir davantage d’argent. Il conserve encore quelques liens avec son milieu aristocratique comme M. de T.. qui le considère avec bienveillance en l’aidant même dans ses manœuvres pour sa perte. Le lieutenant de police, tout comme son père et le vieux G. M regardent finalement ses écarts comme une simple passade : il reviendra bien à la raison par la force s’il le faut. Pour cela, il est décidé de déporter Manon en Louisiane, ce qui permettra au jeune homme de rentrer dans le rang. On cherche donc à le sortir du déshonneur avec ce soutien de caste qui le fait encore appartenir à ce monde. Mais Des Grieux ne se soumet pas à la loi de son rang : il déchoit socialement. La fin du livre En quittant la France, Des Grieux a perdu tout son prestige puisqu’il a clairement rompu avec son milieu social. Il ne peut plus se faire appeler chevalier. Au lieu d’être ecclésiastique, il a occupé un emploi de vulgaire employé de garnison, c’est-à-dire le plus bas niveau de l’échelle militaire. Les dernières pages du livre nous montrent un Des Grieux qui a ainsi tout perdu, son amour et son rang social. Il n’a plus d’appui dans le monde hormis Tiberge et le soutien financier de son frère. À son retour en France, Des Grieux est appelé à mener une vie de reclus : l’offense à la société qu’il a commise lui ferme désormais toutes les portes. Il s’est condamné à la solitude : c’est la décadence. Décadence Le roman de Prévost est donc fondé sur cette transgression sociale qui, une fois consommée, est définitive. Il n’existe pas de prescription pour l’oubli des lois de sa caste. Dans le paragraphe suivant, nous verrons la rupture familiale commise par Des Grieux. source : Jean Sgard, labyrinthes de la mémoire, PUF La transgression familiale Nous nous intéresserons à la mésalliance et à la rupture entre le père et le fils : étude linéaire du passage allant “Il m’interrompit encore…adieu, père barbare et dénaturé ! /" (2e partie) Mésalliance On a compris que les deux amants ne sont pas amenés à se marier dans le contexte de l’époque. Manon le conçoit très bien en le rappelant à Des Grieux : elle a parfaitement intégré les codes sociaux et donc le fait que cette union ne sera jamais autorisée. Elle leur est même impossible. Ne s’offre qu'à eux le concubinage qui charrie son lot de scandales pour un fils de bonne famille. Cette vie commune non bénie par l’Église apparaît comme un désordre inacceptable aux yeux du père de Des Grieux. Ce dernier fait enlever son fils et le garde sous surveillance avec lui : il cherche à la lui faire oublier. Il s’emploie à dénigrer Manon qui continue sa vie de femme entretenue au frais d’un libertin. Mais lors de la seconde arrestation, le père ne voit pas d’autre solution que d’éloigner Manon qui est la tentatrice de son fils : il espère la fin de l’épisode et le retour de son fils dans son giron. Mais ce n’est pas ainsi que les choses vont finir. Cette mésalliance aurait pu disparaître en Amérique, dans ce lieu où l’on découvre une nouvelle sociabilité ; il n’existe plus d’empêchement social au mariage des amants. Mais le gouverneur entend disposer de Manon pour le bénéfice de son neveu. Le bonheur sur terre n’est donc pas possible. Voyons aussi la terrible rupture entre Des Grieux et son père. Rupture Nous allons analyser de manière linéaire la scène de rupture entre le père et le fils qui constitue un morceau d’anthologie au même titre que celle de Stendhal dans le Rouge et le Noir. Nous utilisons la méthode des 6 GR OS SES C LE FS ©. Il s’agit de prendre le texte sous six angles à l'aide du moyen mnémotechnique suivant : 6 GR OS SES C LE FS Gr : grammaire C : Conjugaison OS : oppositions le : champ lexical SE : les 5 sens FS : figures de style Dans ce passage, la problématique qui se pose est celle de la stratégie argumentative de Des Grieux pour persuader son père. Il se fonde sur les sentiments, sur la vaste gamme des émotions. On peut noter 3 parties : le chantage à la mort du fils, l’invocation de la mère, l’échec : la rupture définitive. “/ Il m ’i nterrompit encore , voyant que je parlais avec une ardeur qui ne m’aurait pas permis de finir sitôt . Il voulut savoir à quoi j’ avais dessein d’en venir par un discours si passionné . À vous demander la vie, répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois pour l’Amérique. Non, non, me dit-il d’un ton sévère ; j’aime mieux te voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N’allons donc pas plus loin ! m’écriai-je en l’arrêtant par le bras ; ôtez- la -moi , cette vie odieuse et insupportable , car, dans le désespoir où vous me jetez, la mort sera une faveur pour moi. C’est un présent digne de la main d’un père. Je ne te donnerais que ce que tu mérites , répliqua-t-il. Je connais bien des pères qui n ’ auraient pas attendu si longtemps pour être eux-mêmes tes bourreaux , mais c’est ma bonté excessiv e qui t’a perdu. / /Je me jetai à ses genoux . Ah ! s’il vous en reste encore, lui dis-je en les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez que je suis votre fil s … Hélas ! souvenez-vous de ma mère. Vous l ’aimiez si tendrement ! Auriez -vous souffert qu ’on l’eût arrachée de vos bras ? Vous l’ auriez défendue jusqu’à la mort. Les autres n’ont-ils pas un cœur comme vous ? Peut -on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c’est que la tendresse et la douleur ? Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d’une voix irritée ; ce souvenir échauffe mon indignation . Tes désordres la feraient mourir de douleur, si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il m’importune et ne me fera point changer de résolution. Je retourne au logis, je t ’ordonne de me suivre. Le ton dur et sec avec lequel il m ’intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur était inflexible./ Je m ’éloignai de quelques pas, dans la crainte qu’il ne lu i prît envie de m’arrêter de ses propres mains. N’augmentez pas mon désespoir, l ui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible que je vous suive. Il ne l’est pas moins que je vive, après la dureté avec laquelle vous me traitez . Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me tournais pour le quitter : Tu refuses donc de me suivre ? s’écria-t-il avec une vive colère : va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et rebelle ! Adieu, lui dis-je dans mon transport ; adieu, père barbare et dénaturé ! /» https://fr.wikisource.org/wiki/Manon_Lescaut/Seconde_partie Le chantage du fils Des Grieux exerce sur son père un chantage à la mort pour sauver Manon. Dans la narration, il passe du discours indirect au discours direct, ce qui a pour effet de libérer la parole encore contrainte par le poids de la tradition. Il s’agit d’un moment où le fils adopte une nouvelle stratégie argumentative : persuader en demandant clairement la grâce de Manon. C’est aussi le moment où le père envisage sa propre responsabilité dans la faute de son fils. Le style indirect Ce style rapporté rend compte d’une conversation voilée entre le père et le fils. Mais on mesure la tension entre eux. C’est pourtant l’instant de vérité pour les deux protagonistes. Pour le père, il faut que la raison aboutisse rapidement. On note le point de vue interne choisi par le narrateur : “voyant queje parlais avec une ardeur qui ne m’aurait pas permis de finir sitôt.” Le fils lit donc dans les pensées de son père aussi clairement que dans les siennes. La notion du temps est exprimée “interrompit” “sitôt” “d’en venir” “si longtemps”. Le fils comprend qu’il va devoir changer de stratégie argumentative : cette dernière est mal définie avec le pronom relatif “ à quoi” et la formule “ j’avais dessein d’en venir”. Des Grieux se rend compte de l’échec de cette première tentative qui a eu le tort d’exaspérer son père comme on le voit avec l’expression péjorative dans la bouche du père : “un discours si passionné”. Il est temps pour Des Grieux d’abattre ses cartes. Il le fait maintenant au style direct. un échange direct On note que Prévost a décidé d’insérer le style direct au présent, sans recourir aux guillemets ou aux tirets. Il veut donner une unité au roman, constitué par le discours rapporté de Des Grieux. Ce choix narratif rend compte de l’intensité et de la rapidité de l’échange avec les incises qui vont crescendo “répondis-je “/” me dit-il”/ “m’écria-je”. Par ailleurs, la scène est extrêmement vivante, car le sens de la vue,”voyant“ va de pair avec l’ouïe “ton sévère”. Mais pour emporter la conviction, Des Grieux utilise le toucher “en l’arrêtant par le bras “ Cela donne du rythme au récit qui est plein de vivacité tout au long de ce passage. Jouant le tout pour le tout, Des Grieux réclame en peu de mots la clémence pour Manon : il recourt au lyrisme “vous demander la vie”. À ce registre, le père répond par un autre, le tragique avec l’opposition mort/vie, et la répétition de la préposition “sans “ sans vie que sans sagesse et sans honneur donnant un rythme ternaire. On assiste à une rupture dans la conversation avec l’emploi de l'impératif dans la bouche du fils : “ N’allons donc pas plus loin” : cela souligne la soudaineté de la réponse et l’adoption du registre tragique de son père qu’il met ainsi au défi : “ôtez-la-moi,cette vie odieuse et insupportable”. On est dans l’antithèse “la mort sera une faveur” et la périphrase “un présent digne”. Il endosse le rôle dans le code aristocratique du héros vaillant. Notons que le corps est important dans la rhétorique “main” “le bras” plus loin le “cœur”. Le fils joint le corps à la parole, comme gage de sa sincérité. la responsabilité paternelle Mais cette adoption de point de vue ne convainc pas son père. Ce dernier ramène son fils à la raison avec le conditionnel : “Jene te donnerais que ce que tu mérites,”: la tournure restrictive “ne…que”montre que la mort n’est pas dans la logique des choses puisqu’il veut au contraire le sauver de cette passion. C’est aussi le moment pour lui de souligner ses propres mérites et ainsi sa patience “pas attendu si longtemps” et donc de décentrer la scène du fils vers lui-même. Il oppose son attitude à celle d’autres pères définis de manière hyperbolique “bourreaux”. On est toujours dans le registre tragique. Mais cette complaisance avec lui-même le mène paradoxalement à sa propre responsabilité : il dédouane son fils qu’il rabaisse à son statut d’enfant. Pour lui, sa faute réside dans sa “bonté” jugée “excessive “. Il fait un lien de causalité entre cette indulgence et la passion de Des Grieux, qualifiée plus loin de“désordres,” avec la subordonnée relative “qui t’a perdu. “ À ce stade, c'est le père qui a la main. Des Grieux le sent et cherche un autre argument pour persuader son père. L’invocation de la mère À court d’arguments, il ne reste plus à Des Grieux qu’à adopter une posture de soumission :"Je me jetai à ses genoux.” un élan Il espère que cet élan touchera son père. Le rapprochement physique doit entraîner celui de leurs cœurs. Mais on peut y voir également un moment de flottement ; il cherche à gagner du temps pour trouver ce qu’il va dire ensuite comme le suggèrent les points de suspension : “Songez que je suis votre fils…” : l’argument est particulièrement incomplet et donc faible. un pied d'égalité Mais une idée germe rapidement en lui, il fait preuve d’audace en convoquant le champ lexical de la famille “fils”, “père”, “mère” “tendrement” “douleur” “aimiez”. En parlant ainsi, Des Grieux se place sur un pied d’égalité avec son père, abolissant le rapport de subordination du fils à son père : dans son esprit, ce sont donc deux hommes qui ont aimé deux femmes. Il ose un parallèle transgressif entre sa mère, épouse légitime de son père, et Manon, sa maîtresse. “Hélas ! souvenez-vous de ma mère. Vous l’aimiez si tendrement !” : deux phrases exclamatives servent à réveiller la nostalgie. Dans le contexte de l’époque, cette association d'idées est proprement scandaleuse. Mais Des Grieux va plus loin et transgresse davantage : il propose même une inversion des rôles. une inversion des rôles Des Grieux invite son père à se mettre à sa place. ”Auriez-vous souffert qu’on l’eût arrachée de vos bras ?” Question posée au conditionnel passé, celui de la supposition qui est toute rhétorique puisqu’il donne lui-même la réponse : “Vous l’auriez défendue jusqu’à la mort.” Il reprend le registre du tragique.Des Grieux expose sa vision pessimiste de l’amour en reliant la “tendresse” avec la douleur, c’est-à-dire en évoquant un bonheur manifestement impossible sur terre. Le héros ne voit pas le sacrilège, car il généralise son propos avec le groupe nominal “les autres” “on” par la voie interrogative : “ Les autres n’ont-ils pas un cœur comme vous ?”/ “Peut-on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c’est que la tendresse et la douleur ?” Il se fonde sur le pronom impersonnel “on” pour qualifier la société : il n’attaque pas directement son père qui est pourtant à l’origine de la déportation de Manon. Il essaye d'émouvoir, mais c’est l’inverse qui se passe : le champ lexical de la colère prédomine avec “irrité””échauffe” “indignation””m’importune." Son père est choqué par ce parallèle et le montre avec l’impératif, “Ne me parle pas/ “Finissons“. Il le fait taire. C'est alors qu’il se fonde sur son autorité en employant le terme “résolution” et en utilisant le présent d'énonciation "je t’ordonne” ; son fils n'a plus qu’à lui obéir : “me suivre”. Il rebascule au style indirect :” Le ton dur et sec avec lequel il m’intima cet ordre me fit tropcomprendre que son cœur était inflexible” : c’est pour mieux souligner le jugement rétrospectif qu’il pose sur la scène. Il nous donne des indications précises en se fondant sur l'ouïe “Le ton’ et la redondance ” dur et sec “. À ce stade de la discussion, le père a gagné la joute oratoire. Il s’impose à son fils : en obéissant, ce dernier rentre dans le rang. Mais ce n’est pas ce qui va se passer… l’échec : la rupture définitive Cette rupture s’effectue par la fin du rapprochement physique, en rejetant la responsabilité sur son père et sur un adieu définitif. La fin du rapprochement physique Comme dans la partie précédente, nous avons une indication précise du jeu. Le jeune homme s’est relevé et s’écarte de son père : “ Je m’éloignai de quelques pas” : le passé simple témoigne d’une action soudaine. Pourquoi le fait-il ? Le fils a conscience de l’emprise physique du père qui peut être coercitive : “m’arrêter” avec la redondance “de ses propres mains.” Le père a en effet les moyens de s’imposer par la force. Mais c’est une appréhension puérile du héros qui éprouve de “ la crainte”. Cela en dit long aussi sur la faiblesse de Des Grieux qui ne peut rivaliser que sur un seul terrain : la parole. La narration rebascule au style direct pour témoigner de la vivacité de l’échange. La responsabilité du père Des Grieux adopte une attitude belliqueuse ; il a abandonné le registre de la supplique. Il utilise l’impératif “N’augmentez pas mon désespoir” pour mieux attaquer son père. La subordonnée participiale “en me forçant de vous désobéir” induit un rôle de cause à effet. Il qualifie les agissements de son père de fautifs avec le groupe nominal “la dureté avec laquelle vous me traitez “ qui fait écho à “reprendre pour moi des sentiments de père”. Il considère que c’est le père qui pousse son fils à rompre avec l’ordre établi ; il inverse donc la charge de la responsabilité dans la rupture qui s’annonce. Un adieu définitif Deux phrases déclaratives illustrent alors ses intentions : “Il est impossible que je vous suive. Il ne l’est pas moins que je vive”, la tournure impersonnelle, signe un détachement filial, allant de pair avec le rythme binaire désobéissance/mort. La conclusion aboutit avec “ Ainsi je vous dis un éternel adieu : l’adverbe “ainsi” exprimant la conséquence. C’est l’annonce d’une rupture définitive “éternel adieu”. Des Grieux va plus loin en culpabilisant son père : “Ma mort, que vous apprendrez bientôt, (…) vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père”. Il utilise le futur qui suggère la quasi-certitude “peut-être “ : il joue sur la conscience du père dans un registre pathétique “tristement”. À la différence des deux autres parties, le mouvement suivant précipite la rupture. Et c’est encore Des Grieux qui est à la manœuvre. La forme grammaticale “Comme je me tournais pour le quitter “ omet la proposition principale. Pourquoi ? Parce que le narrateur bascule au style direct pour mieux montrer de la violence des propos “ : Tu refuses donc de me suivre ?” Suit l’anathème à l’impératif “va, cours à ta perte” qui a une valeur de malédiction. Les deux protagonistes sont sous le coup de la même émotion “une vive colère “ “dans mon transport “. La violence donne enfin libre cours : deux phrases non verbales témoignent de leur déchaînement : ““Adieu, fils ingrat et rebelle”/” adieu, père barbare et dénaturé “. On note qu’elles se répondent de manière symétrique. C’est la transgression absolue. La transgression morale Le travestissement Le travestissement consiste à imiter par des vêtements ce qui relève culturellement du genre opposé. Dans ce livre, la question de l’habillement prête souvent à confusion. Ainsi Manon se déguise-t-elle en homme pour s’enfuir sans être vue de la Salpêtrière (1re partie). On rappelle que ce genre d’attitude est transgressive socialement. Mais dans ce roman, certaines attitudes jouent aussi un rôle de travestissement : prenez l’épisode comique du dîner chez M.de G… M…, Des Grieux change aussi d’apparence et se fait passer pour “un écolier, frère de Manon” ; il fait des révérences ; il joue une scène : il fait l’enfant et se paye le luxe de se moquer du vieillard : “Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue en me disant que j’étais un joli garçon, mais qu’il fallait être sur mes gardes à Paris, où les jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l’assura que j’étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir était à faire des petites chapelles. Je lui trouve de l’air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le menton avec la main. Je répondis d’un air niais : Monsieur, c’est que nos deux chairs se touchent de bien proche ; aussi j’aime ma sœur comme un autre moi-même. L’entendez-vous ? dit-il à Lescaut ; il a de l’esprit. C’est dommage que cet enfant-là n’ait pas un peu plus de monde. Ho ! monsieur, repris-je, j’en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j’en trouverai à Paris de plus sots que moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. “ On est dans le registre de la comédie avec ce vieillard floué par le trio de filous. https://fr.wikisource.org/wiki/Manon_Lescaut/Première_partie Libertinage À côté de la confusion des genres, le roman évoque le libertinage. Il faut le comprendre comme un dérèglement des mœurs : nous verrons l’aspect sexuel, mais aussi la tromperie. C’est Manon qui initie Des Grieux au libertinage. a) L’infidélité de Manon Dans le roman, l’héroïne de Prévost est double ; elle incarne à la fois l’image de la pureté aux yeux de Des Grieux qui l'idéalise, mais aussi de la libertine. Manon est une femme entretenue et non une “catin” ; elle fait preuve d’un érotisme torride auprès des hommes qu’elle mène par le bout du nez. Elle vend ses charmes seule ou sur l’incitation de son frère. Tous les deux goûtent au plaisir du libertinage. Rien n’est présenté de manière sordide, mais récréative. Les scènes d’amour ne sont jamais montrées, uniquement suggérées. On sait ainsi qu’elle accepte de s’offrir au plus offrant contre une rémunération en nature (bijoux, vêtements…) ou en numéraire (argent). Elle n’a aucun scrupule, tout est matière à réjouissance. Manon est aussi perverse comme le démontre l’épisode de la lettre apportée par une jeune fille, qui se trouve livrée pour satisfaire les besoins de son amant. SI cette initiative choque bien Des Grieux, ce dernier s’enfonce toujours plus dans le libertinage. b) Tromperies Le libertinage de Des Grieux est en effet progressif. Ses réticences initiales relatives à l’infidélité de Manon vont finir par s'estomper. Il accepte la situation et profite en toute connaissance de cause des richesses obtenues par Manon. Il jouit du nouveau train de vie. Pire, il entre dans le schéma de fonctionnement de sa maîtresse. Ainsi il participe activement aux mystifications. La tromperie est un élément du libertinage surtout lorsqu’elle vise à soutirer de l’argent de manière malhonnête et à ridiculiser dans le même temps la victime. On repense au vieux GM et à son fils. Des Grieux accepte de duper le jeune GM en l’enfermant, en mangeant son repas et en dormant dans son lit. Des Grieux est appelé “libertin fieffé” non par vice comme ses contemporains, mais par amour pour Manon et c’est ce qui fait de lui un marginal. Le héros est devenu immoral par accident et il ne l’est pas par nature. Il transgresse donc la morale, mais pas seulement : il vit en marge de la religion. La religion En revoyant Manon, Des Grieux décide soudainement de quitter le séminaire de Saint-Sulpice. En fuyant, il rompt avec une carrière ecclésiastique qui lui aurait procuré la vie douce à laquelle il aspirait. Comme les hommes de son temps, Des Grieux qui a été élevé chez les jésuites croit sans l’ombre d’un doute en Dieu, mais sa pratique religieuse s’avère réduite. Il est, en effet, tout à son inclinaison amoureuse qui lui tient d’idéal. Le héros voit son libre arbitre anéanti par ses passions : il est divisé. Jamais il n’éprouve le moindre remords dans ses actions qu’il sait pourtant mauvaises. Il ment, triche, fait l’hypocrite… Il ne fait preuve d’aucun repentir ou d’humilité face à ce qui lui est arrivé. Il ne sollicite pas le Ciel pour l’aider pendant les évènements ou après. En réalité, il croit en la fatalité d’un bonheur sur terre, destinée impossible qui conduit à un long malheur. Il n’envisage pas la question essentielle dans la foi de la Grâce (celle d’être secouru et racheté). Et pourtant, la mort est omniprésente dans ce roman puisqu’elle est annoncée de manière quasi mystique à plusieurs reprises. Nous verrons dans l’article suivant la transgression pénale commise par les deux amants. La transgression pénale Un récit rétrospectif Nous verrons aujourd’hui la transgression ultime : la remémoration du récit qui a une conséquence sur le plan de la vérité. Remémoration labyrinthique Jean Sgard a renouvelé l’étude critique de cette œuvre. Que suggère principalement cette analyse ? les points suivants : un discours un récit a posteriori un monologue, un style en labyrinthe un plaidoyer. Reprenons ces idées. un discours Des Grieux rencontre de manière fortuite un aristocrate, témoin de son premier malheur ; cette circonstance le pousse à la confession qui dure trois heures à voix haute. Il se livre à un discours spontané devant ces deux étrangers qui lui prêtent une attention bienveillante. un récit a posteriori Ce monologue lui offre la possibilité de se pencher sur son passé : il occupe la place de héros et de narrateur. Il ne peut pas être question de faire une narration factuelle, au demeurant, il n’a jamais cherché à être objectif. Il entend revisiter son histoire et se perdre comme dans un labyrinthe dans ses souvenirs. Il prend le temps de nourrir son récit de détails, de jugements, d’interrogations. un monologue L’originalité de ce monologue consiste à enchâsser six dialogues souvent sur ses malheurs narrés à Tiberge, à Lescaut, au supérieur de Saint-Lazare, à M. de T, au lieutenant de police, à son père, au capitaine du vaisseau et au gouverneur. C’est autant de représentations diverses, de labyrinthes, du même récit modulé en fonction des différents interlocuteurs de Des Grieux. un style en labyrinthe Des Grieux est un habile conteur entraînant le lecteur dans un labyrinthe de procédés stylistiques. Il discourt essentiellement au style indirect, qui est celui qui lui permet d’apporter une floraison de détails, colorant le récit de manière toujours avantageuse. Il bascule soudainement au style direct, celui de la sincérité, pour rendre encore plus vivants les échanges entre lui-même et les autres. Cette mise en valeur permet de mentionner les tons, la gestuelle, etc. Notons que Prévost a décidé d’intégrer le dialogue dans le discours narratif, ce qui explique le choix de retirer les guillemets et les tirets, omettant aussi les retours à la ligne. On relève que c’est Des Grieux qui monopolise la parole dans le récit, en adoptant un point de vue interne ; il laisse quelques bribes de mots à Manon qui parle essentiellement au style indirect. Il voit tout à l’aune de sa propre conscience. On a montré dans l’analyse linéaire que la phrase est elle-même est sinueuse; elle se perd dans les détails : on a affaire à des labyrinthes de propositions. Ces dernières partent en cascade qu’elles soient juxtaposées ou coordonnées. Mais la plume de l’auteur excelle dans la cascade de subordonnées. La principale s'ouvre sur des propositions subordonnées qui débouchent sur d’autres. On a ainsi toute une gamme de propositions subordonnées relatives, conjonctives ou circonstancielles de concession, de conséquence, outre des propositions participiales, infinitives, etc… La richesse de ce style labyrinthe fait ressortir les débats intérieurs du narrateur, ses interrogations, ses artifices, mais également ses doutes et ses larmes… Il recourt à différents registres pathétiques, tragique, mais aussi comique. C’est une narration qui constitue en réalité un plaidoyer. un plaidoyer La passion initiale demeure toujours aussi vive dans le récit que Des Grieux en fait. Il poursuit un objectif qui dépasse la simple narration à des oreilles attentives. Il cherche à comprendre l’origine de ses erreurs qui sont la cause de son malheur. Il soliloque, il forge pour lui-même un plaidoyer pour un amour défunt. Tombeau Des Grieux a tout perdu, sauf cette réécriture de sa propre histoire qu’il envisage comme un écrivain comme nous venons de le dire. Il maîtrise son discours puisque c’est la seule chose qui lui reste. Il a toujours été doué pour le travail de l’esprit : il y goûte à satiété. Ce discours devient le tombeau pour Manon. sources : Jean Sgard, labyrinthes de la mémoire, PUF
- Origine de la Gazette littéraire
Ancienne avocate, reconvertie à quarante ans dans l'activité qui me tenait le plus à coeur, les livres, j'ai ainsi créé ce site en 2009. Retour sur l'origine de la Gazette littéraire. La créatrice de la Gazette littéraire Juriste Passionnée de littérature, j'ai reçu une formation de... juriste. Cherchez l'erreur ! Par la force des choses, j'ai même exercé la profession d'avocat, traitant de dossiers en droit immobilier, droit du travail, droit commercial et droit de la famille. On est apparemment loin de la littérature ! En fait, pas si loin en vérité : le monde judiciaire est un petit monde avec ses embarras et ses stéréotypes, celui du client, du juge et du praticien décrits déjà par Balzac ou par Dickens. Pour des raisons familiales, j'ai quitté la France pour m'installer en Hongrie, puis à Londres et enfin à Singapour. Un grand saut dans le vide avec une inconnue : qu'y faire d'utile ? Origine de la Gazette littéraire C'est ainsi que je me suis reconvertie à quarante ans dans l'activité qui me tenait le plus à coeur, les livres. Oh ! Il ne s'agit pas d'un plaisir oisif et égoïste comme d'aucuns l'imaginent, mais de la transmission de tout un patrimoine littéraire réputé inaccessible. En 2009, j'ai ainsi créé la Gazette littéraire. Parallèlement, j'ai exercé en qualité d'enseignante de français durant quatre ans. J'ai constaté que la lecture était devenue un pensum véritable pour les collégiens et les lycéens. Les voir grimacer à l'idée d'ouvrir un livre, les voir recopier des phrases entières tirées d'internet, cela m'a conduit à leur proposer une méthode pour comprendre un texte et à réfléchir sur la manière d'apprendre, bref à tenter de les rendre responsables de leur savoir. Le LET La Gazette littéraire a surgi de cette volonté de promouvoir les livres d'hier et d'aujourd'hui. Comment le faire ? Par le biais de thèmes de notre vie actuelle, à savoir des sujets concernant la société, l'économie, la politique, la psychologie, l'écologie... C'est fou ce que la littérature a à nous dire sur notre monde ! C'est donc un site tenu par une personne de son temps (et la voilà qui parle à la 3e personne du singulier !) qui Lit, Ecrit et Transmet, le LET, acronyme de son cru qui résume bien la petite entreprise qui continue alors que tant d'autres ont baissé le rideau. Il s'agit d'un site indépendant, sans placement de "produits" littéraires, alimenté par mes soins et mes illustrations en fonction de mes propres coups de cœur et de mes urgences. Tous les ans, je repasse, l'air de rien, le bac de français en compagnie de lycéens ainsi que l'épreuve de français-philosophie avec les apprentis ingénieurs. J'exerce donc une petite mission de service public ou de dépanna ge, au choix. Une vocation pour moi...
- Pourquoi lire aujourd’hui ?
Un manifeste pour la lecture comme souverain remède aux maux de notre temps. À cette question, trois réponses s'imposent. Pour comprendre, résister et advenir à soi-même... Edgar Morin, Y a-t-il des leçons de l'Histoire ? Denoël, 2025 Pourquoi lire aujourd’hui ? Pour comprendre. L’image et le tumulte saturent l’espace social au point de malmener un droit fondamental : celui au calme et au silence. La vue et l’ouïe sont désormais sans relâche sollicitées par les technologies de l’information et de la communication. Le règne de l’immédiateté a supplanté la lenteur nécessaire à la pensée, à la réflexion et au doute. Les émotions sont sommées de réagir, souvent sans raison. Dans ce monde sans repères, l'anxiété demeure, insidieuse et aliénante. Le flux devient insoutenable ; il s’emballe : une image chassant l’autre. Vraie ou fausse, l’information navigue sans boussole transformant l’individu en objet, en une proie malléable livrée à ses seules passions tristes : amertume, ressentiment, colère, etc. Pourquoi lire aujourd’hui ? Pour résister. La lecture apporte une réponse simple. Une page emplie de signes repose nos yeux et nos oreilles. Elle mobilise à la fois le cœur et l’intelligence. Elle ouvre sur un temps long nécessaire à l’exercice d’une pensée autonome. Elle distrait, console et libère. Lire nous permet d’accéder directement à une pensée, de la suivre ou parfois de la critiquer. Le lecteur redevient un sujet libre, doté de sensibilité et de raison, capable de discerner, de faire des liens, de mettre en perspective, de s'exprimer avec nuance. Il demeure un sujet pensant, disponible, consentant à s'engager dans la cité. Pourquoi lire aujourd’hui ? Pour se connaître. Qui suis-je ? Que faire de ma vie ? Ces questions débouchent sur une quête universelle affichée déjà sous l’Antiquité : connais-toi toi-même. On ne peut advenir à soi-même qu’à travers le dialogue d’idées, la confrontation de points de vue, la découverte de récits et le partage d’expériences. Lire devient un point de départ pour se construire, se transformer, s’accomplir. "Une vie sans lecture est une vie que l’on ne quitte jamais, une vie entassée, étouffée de tout ce qu’elle retient. " Christian Bobin, Une petite robe de fête, folio.
- "Lettres d’une Péruvienne"
En quoi le roman de Mme de Graffigny constitue-t-il une c ritique implacable de l’impérialisme et de l’européocentrisme et à l’inverse, l'éloge de la civilisation inca ? La Gazette littéraire vous propose un dossier consacré aux lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny. Voyons dans un premier temps le cadre du parcours avant de fournir les données élémentaires nécessaires à l'élaboration d’une dissertation. Machu Picchu, Pérou "Lettres d’une Péruvienne" NB : pour éviter une faute d’orthographe, notons l’importance de la majuscule au mot " P éruvienne " : il s’agit bien d’une personne et non d’un adjectif. Il s'agit donc une correspondance d’une femme venue du Nouveau Monde. Examinons ensemble le champ d’étude avec le parcours officiel intitulé : « un nouvel univers s’est offert à mes yeux ». "Lettres d’une Péruvienne" : voyons dans un premier temps le cadre du parcours avant de fournir les données élémentaires nécessaires à la rédaction d’une dissertation. 1. le cadre du parcours Examinons le thème du parcours permettant de circonscrire l’étendue des connaissances requises. Précisons que la citation est extraite de la dix-huitième lettre, lorsqu’ayant appris le français, Zilia réalise soudainement : " À mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. Les objets ont pris une autre forme, chaque éclaircissement m’a découvert un nouveau malheur." Deux termes sont importants : le mot intelligence le groupe nominal : un nouvel univers. S’agissant du premier, il faut considérer qu’il s’agit moins d’intelligence que de compréhension fine du français : l’héroïne accède enfin au lexique français. Et c’est la relation de cause à effet qui est au cœur de la problématique. On doit ainsi s’interroger sur la maîtrise de la langue et ses conséquences sur la vision plus nette de la société française. S'agissant du second terme, l’autrice emploie d’une métaphore symbolisant un nouvel espace : "univers ". Intéressons-nous au sens littéraire du terme et non à sa conception astro scientifique. Le dictionnaire Larousse le définit ainsi : 2. Littéraire. La terre habitée tout entière ; l’ensemble de l’humanité : Voyager aux quatre coins de l’univers. L’univers entier a salué cette découverte. Synonymes : cosmos - création - monde - nature il faut considérer que dans l’esprit de l’héroïne, la découverte de la vie à la française est une terre inconnue. On assiste donc à un renversement de perspective entre le Nouveau Monde et l’Occident qui constitue donc cette terre inconnue, objet du récit épistolaire. 2. Le genre épistolaire Lettres d’une Péruvienne appartiennent au genre épistolaire entrant lui-même dans la catégorie du roman. Définissons le terme : le mot "épistolaire " qui vient du latin « epistola », lui-même emprunté au grec, signifiant « lettre » soit un échange de courriers entre des personnes. Le genre épistolaire regroupe ainsi tous les documents de correspondance écrite : la lettre ouverte : cf. lettres anglaises d e Voltaire le recueil de lettres : cf. correspondance de madame de Sévigné les romans constitués uniquement de lettres : c’est à cette dernière sous-catégorie que notre œuvre appartient. Il n’y a donc pas de personnages faisant une action comme dans un roman classique, mais une narration qui progresse au travers de ces seules lettres. Dans ce livre, les lettres sont toujours rédigées par le même expéditeur, à savoir l’héroïne du roman. Notons qu'il n’y a pas de réponses. Pourquoi écrit-elle ? Elle s’adresse à son fiancé resté au Pérou : ces lettres ont pour objet de lui conter sa nouvelle vie, lui faire part de ses inquiétudes et enfin de son espoir de le retrouver bientôt. Ce genre littéraire est très prisé au XVIIIe siècle. 3. Les données biographiques Françoise de Graffigny est une digne représentante du siècle des Lumières. Née en 1695, elle suit la destinée d’une jeune fille de l’aristocratie et épouse à 17 ans celui dont elle porte le nom et dont elle se séparera légalement. Veuve, elle est obligée de gagner sa vie et trouve une protection auprès des puissants de la cour. À cette occasion, elle découvre à Paris l’univers des salons littéraires. Fine et cultivée, elle traduit des livres avant de se mettre elle-même à écrire. Elle publie en 1747 lettres d’une Péruvienne qui rencontre un véritable succès. Elle fonde elle-même un cercle accueillant des auteurs tels que Marivaux et les philosophes de l’Encyclopédie. Elle meurt à 63 ans. 4. Les références intertextuelles Par ce terme, il convient d’évoquer les deux influences littéraires, une implicite et une autre explicite de cet ouvrage. L’œuvre publiée en 1747 fait référence à deux livres célèbres : les Lettres portugaises : roman à succès écrit attribué à Guilleragues en 1669, Les Lettres persanes de Montesquieu publié en 1721 4.1 la référence implicite à Guilleragues Notons la parenté implicite avec le titre du roman à succès attribué à Guilleragues en 1669 : Lettres portugaises. Ce roman épistolaire narre la passion malheureuse d’une femme abandonnée au Portugal par un officier français qui vit recluse dans un couvent. On peut établir un parallèle entre les deux œuvres : • Une même voix féminine, • Un même abandon amoureux, • Des lettres adressées à un amant (sauf les cinq dernières adressées à Déterville) • Une absence de réponse (sauf lettre 1 de lettres d’une Péruvienne) • Une recherche de consolation par l’écriture C’est un roman au ton intimiste. Notons néanmoins trois différences majeures. Tout d’abord, l’abandon est consommé au début des Lettres portugaises : "Cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un Amant que tu ne verras jamais ; qui a passé les Mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré ? " (Lettre 1). Ce même abandon est ressenti, mais à la fin du roman de Françoise Graffigny : " Il est parti ! Je ne le verrai plus ! il me fuit, il ne m’aime plus, il me l’a dit : tout est fini pour moi." (Lettre 39). Par ailleurs, loin de n’être qu’un long monologue plaintif, Lettres d’une Péruvienne propose à la fois un récit d’apprentissage et une réflexion sociale sur un autre monde. L’autrice a pour cela puisé chez un autre écrivain, Montesquieu, dans les Lettres persanes , soit vingt-six ans plus tôt. Enfin, les deux romans divergent sur leurs registres : si les registres lyrique et satirique sont présents dans les deux livres, les registres pathétique et didactique dominent dans l’œuvre de Françoise de Graffigny. 4.2 la référence explicite à Montesquieu Ce livre a pour visée de dénoncer l’absolutisme politique et l’intolérance religieuse. POur en savoir plus, consulter le dossier de la BNF. Cette référence est explicite puisque dans l’avertissement en forme de préface au roman où l’on peut lire : "Mais toujours prévenus en notre faveur, nous n’accordons du mérite aux autres nations, qu’autant que leurs mœurs imitent les nôtres, que leur langue se rapproche de notre idiome. Comment peut-on être persan ? " On relève les points communs suivants : • Les deux héros viennent de contrées lointaines et exotiques, • Ils découvrent les mœurs et les institutions françaises, leur étonnement devient un outil critique. Par ailleurs, l’autrice reprend les réflexions de Rica ou d’Usbek pour les inspirer à son héroïne : Rica "Paris est aussi grand qu’Ispahan : les maisons y sont si hautes, qu’on jugerait qu’elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu’une ville bâtie en l’air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée ; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s’y fait un bel embarras. " ( Lettres persanes , lettre XXIV) Zilia " Me voici enfin mon cher hasard dans une ville nommée Paris, c’est le terme de notre voyage ; mais selon les apparences ce ne sera pas celui de mes chagrins ; (...) autant que j’en puis juger par le temps que nous avons employé à traverser cette ville, et par le grand nombre d’habitants dans les rues sont remplies, elle contient plus de monde que l’on pourrait rassembler deux ou trois de nos Contrées ." ( Lettres d’une Péruvienne, lettre 13 ) Notons que Montesquieu a lu ce roman qu’il a qualifié "d’ouvrage charmant" après une ébauche de " Quelques réflexions sur les Lettres persanes " comme l'indique Nicolas Fréry, spécialiste des rapports entre la fiction et la philosophie dans la littérature du XVIIIe siècle. Mais le roman Lettres d’une Péruvienne présente une vraie singularité. 4.3 la singularité des Lettres d’une Péruvienne L’autrice a réalisé une synthèse, entre le roman épistolaire intimiste et le roman purement satirique. Nous trouvons en effet la combinaison de ces deux approches jusque-là autonomes. Par ailleurs, le fond du livre est, quant à lui, original puisqu’il se fonde sur une perspective toute féminine dans un univers littéraire où le masculin était la référence ultime. Ce point est clairement indiqué par Nicolas Fréry qui dit ainsi : " Les Lettres d’une Péruvienne semblent offrir la synthèse inattendue de deux modèles épistolaires qu’il est convenu d’opposer : le décentrement critique et la plainte solitaire. Comment l’acuité sociale de la lettre satirique et les accents brûlants de l’épître intime peuvent-ils se rencontrer sans s’annuler ? Pour montrer qu’en recueillant le double héritage de Montesquieu et des Lettres portugaises, Françoise de Graffigny propose une troisième voie qui lui est propre, il s’agit d’étudier la reconfiguration de la posture de témoin, la féminisation du regard d’ailleurs et la signification d’un dénouement qui s’émancipe de plusieurs traditions littéraires. " L’exotisme Au moment de la rédaction de cet ouvrage, la société française éprouve une fascination pour le Nouveau Monde paré d’une saveur tout exotique. Sur le plan économique, la colonisation française se manifeste par l’installation de comptoirs. Cette époque voit le commerce de l’esclavage fleurir aux Antilles. Mais la France n’est pas la seule nation européenne à jouir de possessions au-delà de l’Atlantique : les pays de la péninsule ibérique se livrent une guerre farouche comme on a pu le constater à la lecture des lettres 2 et 3 avec la présence d’Espagnols remettant aux Français, leur captive, la belle Zilia. Ce roman offre aussi une vision de la société inca, sa perception cosmique, ses mœurs, ses coutumes, son mode vestimentaire. Ces sujets étaient extrêmement prisés par la société française du XVIIIe siècle. Ces données anthropologiques ont été dûment travaillées par l’autrice dans le cadre de ses recherches poussées, comme en témoigne son introduction historique ajoutée en 1752 se fondant sur des écrits de la Vega dit l’Inca (cf. Avant-texte, Chloé Brendelet, Classique et cie Lycée, éditions Hatier, page 12). 7. Le choc des cultures Ce roman installe aussi un choc de cultures entre le monde péruvien, la civilisation occidentale et la culture française. La culture péruvienne est celle de l’Empire inca du 16e siècle avec son culte du Soleil, le travail de l’or, et la simplicité de ses mœurs. L’invasion par les conquistadors espagnols est évoquée par la violence et la cupidité des envahisseurs européens avec le vocable de " barbares " au début du roman: "Les Barbares ! Maîtres D’Yalpor (1) fiers de la puissance d’exterminer, la cruauté est le seul guide de leurs actions." (Lettre 1) (1) nom du tonnerre Cela conduira à la chute de l’Empire inca avec l’assassinat du dernier roi en 1572, laissant sur ce territoire le champ libre aux Espagnols. (Cf. avant-texte, Chloé Brendelet, Classique et cie lycée, Hâtier, page 12). C’est enfin un choc avec la culture française. Notons que l’autrice dépeint non la société du 16e siècle, mais celle du XVIIIe, assumant un parfait anachronisme pour le développement de son propos. 8. la problématique La problématique qui sous-tend cet ouvrage a trait à l’observation sans concession d’une femme témoin, venue du Nouveau Monde de la société française. En quoi le roman de Mme de Graffigny est-il à la fois un roman d’éducation et une critique philosophique de la société française ? Par ce biais, on assiste ainsi à une critique de l’impérialisme et de l’européocentrisme. À l’inverse, est à l’œuvre une opération de décentrement culturel et donc d’une vision élogieuse d’une société inca. Dans le prochain article, il vous sera proposé une dissertation entièrement rédigée pour répondre à ce sujet. Sources : https://cotentinghislaine.wixsite.com/website-7/graffigny-parcours-lettres https://www.mediaclasse.fr/lectures/2131#:~:text=Probl%C3%A9matique,personne%20d%C3%A9couvrant%20un%20monde%20inconnu%20%3F article à suivre : dissertation sur "Lettres d'une Péruvienne"
- Nouvelle année avec Verlaine
Le sonnet du poète maudit pour la nouvelle année : " Pour naître mourons ainsi que l’autre année "... Plaçons ensemble, si vous le voulez bien, cette année sous le signe de la littérature, d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Et pour l'occasion, découvrons le magnifique sonnet de Verlaine, Pour le Nouvel An. Bonne année 2026 à tous ! Nouvelle année avec Verlaine Alors que s’ouvre cette nouvelle année, la Gazette littéraire tient à vous adresser ses vœux les plus chaleureux. Que vous puissiez vivre dans la sérénité et la paix, tout au long des prochains mois ! Unissant ses intentions aux vôtres, elle formule les souhaits suivants : Que la joie habite nos cœurs et s’enracine profondément en nous, à chaque instant où nous partageons notre temps et prenons soin les uns des autres. Que cette année soit riche de découvertes qui éveillent nos esprits, nourrissent notre quotidien et renouvellent notre créativité. Que les livres continuent à nous instruire, à nous divertir, et parfois, simplement, à nous réconforter lorsque nous en avons besoin. Plaçons ensemble, si vous le voulez bien, cette année sous le signe de la littérature, d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Nouvelle année avec Verlaine : c’est justement avec celui qui se qualifiait lui-même de "poète maudit", incompris par la société de son temps, que nous franchirons le seuil de l'année 2026. Pourquoi ? Son sublime sonnet nous invite au renouvellement. Quoi de mieux pour nos nouvelles résolutions ? Sonnet POUR LE NOUVEL AN À Saint-Georges de Bouhélier. La vie est de mourir et mourir c’est naître Psychologiquement tout comme autrement, Et l’année ainsi fait, jour, heure, moment, Condition sine qua non , cause d’être. L’autre année est morte, et voici la nouvelle Qui sort d’elle comme un enfant du corps mort D’une mère mal accouchée, et n’en sort Qu’aux fins de bientôt mourir mère comme elle. Pour naître mourons ainsi que l’autre année : Pour naître, où cela ? Quelle terre ou quels cieux Verront aborder notre envol radieux ? Comme la nouvelle année, en Dieu, parbleu ! Soit sous la figure éternelle incarnée, Soit en qualité d’ange blanc dans le bleu. Verlaine, Pour le Nouvel An, Œuvres posthumes , Messein, 1911, Premier volume (p. 113).
- Catalogue des livres analysés
Analyses littéraires structurées, thématiques et contextuelles des œuvres La Gazette littéraire vous invite à découvrir son catalogue de livres analysés , fruit de plusieurs années de travail critique et de réflexion littéraire en un tableau récapitulatif. étagères personnelles Catalogue des livres analysés Vous trouverez ici la liste des œuvres étudiées par la Gazette littéraire depuis sa création en 2009 . Catalogue des livres analysés : il rassemble des textes majeurs du patrimoine littéraire comme des œuvres contemporaines, abordés à travers des analyses accessibles et rigoureuses. Dans le cadre de la mise en place du nouveau site en décembre 2025 , ces études font l’objet d’une remise en ligne progressive . Le catalogue est ainsi appelé à s’enrichir au fur et à mesure, au fil des publications et des mises à jour. Chaque œuvre est consultable en un clic , afin de faciliter la navigation et l’accès aux contenus. Tableau Vous trouverez ci-dessous le tableau alphabétique des livres analysés , régulièrement complété et actualisé au fil des ans, en fonction des études remises en ligne et des nouvelles analyses proposées par la Gazette littéraire. Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes Anouilh, U n Voyageur sans bagages Apollinaire Alcools Appelfeld Histoire d’une vie Amigorena Le Ghetto intérieur Aragon, L es Voyageurs de l'Impériale Balzac, La Maison Nucingen L e Père Goriot le Chef-d'œuvre inconnu La Peau de chagrin Bassani Le Jardin des Finzi-Contini Beaumarchais Le Barbier de Séville Le Mariage de Figaro Beckett, Malone meurt Bernanos, Journal d'un curé de campagne Berr, J ournal Blixen, l e F estin de Babette Böll L’Honneur perdu de Katharina Blum Bonnefoy L'Écharpe rouge Bosco, L'âne Culotte Bounine, Soukhodol Bourbon-Busset, Lettre à Laurence Boyd William, Un Anglais sous les tropiques Camus, L'Étranger Capote De sang-froid Carrère E. L'Adversaire Cendrars L'Or Chateaubriand, René Chevallier, Clochemerle Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses Claudel Paul, Le Partage de Midi Claudel Philippe, La petite-fille de M. Linh Coe Jonathan, La Vie très privée de M.Sim Cohen, Le Livre de ma mère Colette Claudine à l'école Sido et les Vrilles de la Vigne Corneille, L 'Illusion comique Le Menteur Cossé L. Au bon Roman Diderot, La Lettre sur les aveugles Jacques le fataliste Dee Jonathan, Les Privilèges Deghelt, La Vie d'une autre Delfino Jean-Paul Les Pêcheurs d'étoiles Dorion (Hélène) Mes forêts Dostoïevski, Le Joueur Duhamel, Les Pasquier Duras, Moderato cantabile Duroy L. Nous étions faits pour être heureux Dutour, Au bon beurre Echenoz, Courir Flaubert, Madame Bovary Bouvard et Pécuchet France, Le Crime de Sylvestre Bonnard Gaudé, La Porte des Enfers, Olympe de Gouges Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne Gide, La Porte étroite, La Symphonie pastorale Les Nourritures terrestres Giono, Le Hussard sur le toit Goethe, Faust Les Souffrances du jeune Werther Gouges Déclaration des droits de la femme Graffigny Lettres d'une Péruvienne Hamsun, Vagabonds Hanff 84 Charing Cross road Hemingway, Le vieil Homme et la Mer Hesse, Narcisse et Goldmund Houellebecq, L a Carte et le Territoire Hamsun, Vagabonds Hanff 84 Charing Cross road Hemingway, Le vieil Homme et la Mer Hesse, Narcisse et Goldmund Homère Odyssée Houellebecq, L a Carte et le Territoire Ionesco, Rhinocéros Jauffret R. La Ballade de Rikers Island Jenni Alexis, l'Art français de la Guerre Kafka, Le Procès Kérangal (de) M. Naissance d'un pont Kessel, La Vallée de rubis Kundera, L'insoutenable Légèreté de l'être La Boétie Le discours de la servitude volontaire La Bruyère Les Caractères La Fayette, La Princesse de Clèves Lagarce Juste la fin du monde Lainé Pascal, La Dentellière Lançon P. Le Lambeau Le Clézio, Ronde et autres saisons London, Martin Eden Loti, Pêcheur d'Islande Makine, La Musique d'une vie T.Mann Les Buddenbrook l a Montagne magique Marivaux, l'Île des esclaves Les Fausses confidences Maupassant, Bel-Ami Mauriac, Genitrix La Pharisienne Mendelsohn l'Odyssée Mcnab, La grande Course de Flanagan Molière Le Malade imaginaire Montaigne Les Essais Morand, L'Homme pressé Musset On ne badine pas avec l'amour Némirovski, David Golder Nizan, Antoine Bloyé Orwell, La Ferme des Animaux Pagnol, Le Temps des Amours Pavloff Franck, Le Pont de Ran-Mositar Ponge La Rage de l'expression Pouchkine, La Dame de pique Prévost, Manon Lescaut Proust, Le Temps retrouvé Rabelais, Gargantua Racine, Andromaque Rambaud Patrick, La Bataille Renard, Journal Rimbaud, Une Saison en enfer Les Cahiers de Douai Rostand, Chantecler Saint-Exupéry, Vol de nuit Sand, La petite Fadette Sarraute Enfance Pour un oui ou pour un non Shakespeare, Coriolan Slimani L. Chanson douce Soupault, Les dernières Nuits de Paris Steinbeck, Les Raisins de la Colère Stendhal, Le Rouge et le Noir La Chartreuse de Parme Tchekhov, La Cerisaie Tolstoï, Anna Karénine Sonate à Kreutzer Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique Verdier F. Passagère du Silence Voltaire, Candide Vuillard Eric La Guerre des Pauvres Werth, La Maison blanche Wilde, Le Portrait de Dorian Gray Woolf, Mrs Dalloway Yourcenar Mémoires d'Hadrien Zola, La Bête humaine, La Terre Au Bonheur des Dames Zweig, La Pitié dangereuse
- Sur les épaules d'Énée : art et littérature
Coup de cœur : Énée, Anchise et Ascagne, œuvre baroque du Bernin (1618-1619) exposée à la galerie Borghese de Rome associe finement littérature et art. Découvrons le fabuleux mythe écrit par Virgile (1e siècle avant J.-C.) au travers de la description de cette sculpture. Que signifie-t-elle ? Une continuité familiale entre le grand-père, le fils et le petit-fils porteuse d'un triple message et d'une continuité mythologique entre la Grèce et Rome. Retrouvez également la suite de cet épisode dans le roman d'Irène Vallejo, Carthage, publié en 2025. Énée, Anchise et Ascagne, Le Bernin, Gallerie Borghese, Rome Sur les épaules d'Énée : art et littérature Dans cette sculpture du Bernin, trois membres d’une même famille sont mis en scène : le grand-père, le fils et le petit-fils soit Anchise, Énée et Ascagne. Ils sont représentés dans leur fuite. Que fuient-ils ? Troie Une citée ravagée par les flammes et par la colère des Achéens. Désireux de réduire en esclavage les survivants, les terribles vainqueurs menacent la vie de tous les représentants de la gent masculine. Malheur aux vaincus ! De quelle ville célèbre s’agit-il ? De la ville de Troie, tombée grâce à l’ingéniosité d’Ulysse, concepteur du fameux cheval de bois jouant une rôle décisif. Le retentissement de la chute brutale de cette cité dans le monde antique est inversement proportionnel à la durée de ce conflit de dix années. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre et hante, pour des siècles, l’imaginaire de l’Occident. Rescapés du siège, les trois fuyards partent sans se retourner afin d’échapper à un sort funeste. Sculpture Sur les épaules d'Énée : art et littérature. Observons l'habillement de nos sujets : leurs corps sont à peine vêtus. Subsistent les vestiges d’une tunique sommaire, qui permet au baroque de faire résonner en nous toute sa maîtrise dans le travail délicat des plis et du mouvement. La composition repose toutefois sur le personnage central d’Énée, pivot dans tous les sens du terme. Il ploie sous le poids de son père, pourtant léger, si l’on en juge par sa maigreur et ses côtes saillantes. Arrêtons-nous sur Anchise. Juché sur les épaules de son fils, il tient une statuette : les Pénates, petites divinités domestiques essentielles dans ce monde antique saturé de dieux et de superstitions. Dans l’urgence de la fuite, le vieillard a pris soin d’emporter les dieux protecteurs de Troie : le cœur spirituel de la cité, ultime vestige d’une culture réduite en cendres. Enfin, le dernier maillon de cette chaîne familiale apparaît en la figure d’Ascagne, enfant sculpté comme un angelot joufflu, avançant à pied derrière son père. On peut alors schématiquement considérer que : Énée porte le présent , le corps du père Anchise porte le passé, la mémoire et les dieux, Ascagne incarne l’avenir, celui d’une cité encore à naître. Découvrons la réécriture du mythe de Virgile au cours du 1e siècle Av. J.C-. sous la plume d'une écrivaine contemporaine. Littérature Dans son roman Carthage , publié en 2025, Irène Vallejo narre la suite de cet épisode dramatique mettant en exergue une citation éclairante : "Certaines victoires ne sont ni glorieuses ni mémorables ; mais certaines défaites peuvent devenir légendes, et de légendes naître la victoire. " Ana María Matute Gudú, le roi oublié Échoué à Carthage, Énée découvre une ville, elle aussi, promise à la destruction. Il n’est jamais bon d’errer trop longtemps en terre hostile : le sort des fuyards est fait de menaces. Désireux de rompre avec le cycle de la violence, le héros cherche à s’établir afin de respecter la volonté des dieux. Il continue, littéralement, de porter seul sur ses épaules le poids d’un passé à faire renaître puisque son père est décédé sur les routes de l’exil. Il réussit dans son entreprise en joignant les côtes du Latium : ainsi est fondée la continuité mythologique entre la Grèce et Rome. Héritage Que faut-il donc retenir ? Que nos civilisations sont fragiles comme le dit Paul Valéry : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles" Paul Valéry La crise de l’esprit , éditions NRF, 1919 Nos cultures tombent et meurent ; seule la mise en mots les sauve de l’oubli. C’est l’une des fonctions essentielles de la littérature : créer des mythes capables de survivre au néant et de nous réinventer. Ces textes classiques ne meurent jamais ; ils ont encore tant à nous dire. Ils se transmettent comme un legs précieux. La littérature constitue ainsi un lieu d’échanges permanents, où se croisent légendes anciennes et voix contemporaines, constituant une culture dont nous sommes à la fois les héritiers et les témoins. Des récits qui nous obligent aussi.
- La symbolique de l’île en littérature
Découvrez l'étude consacrée au thème du temps dans la littérature au travers de la lecture croisée de l’Île des Esclaves, comédie de Marivaux représentée pour la première fois en 1725 et le roman, V endredi ou les Limbes du Pacifique, de Michel Tournier, publié en 1967. Découvrez ces deux chefs-d'œuvre qui ont tant à nous dire sur ce que nous sommes : des êtres souvent vains, mais aussi extraordinairement réformables lorsque nous le voulons : l'île est à la fois un prétexte et un miroir de la double facette humaine ! (re) découvrons-les ensemble... Plage de Lombok, Indonésie La symbolique de l’île en littérature La Gazette littéraire vous propose une étude sur le thème de l'île qui a fait naître dans l’imagination de beaucoup d’auteurs des œuvres audacieuses interrogeant les hommes sur leur société. Très vite, il est apparu plus aisé de parler de sujets sérieux dans un cadre novateur, plus éloigné de nos contrées. Si toute vérité n’est pas forcément bonne à dire, autant la parer d’attraits exotiques. C’est le cas de Marivaux qui a planté le décor d’une de ses pièces polémiques dans une île lointaine grecque. Il s’agit de l’Île des Esclaves, comédie représentée pour la première fois en 1725. Il est également apparu nécessaire de tenter une nouvelle expérience en revisitant le personnage de Robinson Crusoé, créé par Daniel Defoe, pour comprendre l’importance de l’Autre dans la composante de notre propre humanité. Cette expérience est décrite dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier, roman publié en 1967. Introduction La symbolique de l’île en littérature : présentons brièvement l’intrigue de ces deux œuvres avant de connaître les contours de l’étude comparée qui vous est proposée. L’île des esclaves de Marivaux met en scène — sous l’Antiquité grecque — des rescapés d’un naufrage échouant sur une île à la réputation redoutable. En ces lieux, les anciens esclaves y ont pris le pouvoir et se vengent de leurs anciens maîtres. En réalité, la vengeance se veut une réformation des caractères et s’appuie sur une inversion des rôles, les maîtres endossant la qualité d’esclaves afin de les faire réfléchir sur leurs comportements iniques. La comédie finit par des scènes de pardon conduisant à un retour à Athènes. Vendredi ou les limbes du Pacifique de Tournier met en scène l’abîme dans laquelle est plongé Robinson Crusoé avant qu’il n’organise une cité-jardin où règne l’abondance. L’irruption de Vendredi causera des troubles dans l’ordonnancement de cette vie : l’explosion de la grotte et la perte de toutes ses réserves amène à une inversion des rôles. Vendredi initie son ancien maître à une vie proche de la nature. Voici donc deux œuvres très différentes qui s’appuient sur un même lieu, une île éloignée de la civilisation humaine. Il ne s’agit pas pour les personnages d’une sinécure, mais de vivre une expérience hors du commun, une véritable mise à l’épreuve. Derrière le ce thème, on conçoit à la fois le mythe et la symbolique. Expérimentation Si l’on a vu que les auteurs ont choisi l’île comme prétexte à un questionnement sur l’homme, il convient de préciser que cette interrogation résulte d’une expérience limite subie par leurs personnages. Dans les deux œuvres, il est en effet question de considérer la mise à l’épreuve de l’être humain dans un milieu inconnu et hostile. On est loin de l’image véhiculée par des catalogues de voyage. Il s’agit en effet de voir les personnages hors de la société obligés de se plier à un nouveau cadre de vie lorsqu’il n’est pas à créer. L'être humain Cet épisode inédit dans la vie d’un homme nous conduit à nous poser une interrogation poignante : qu’est-ce qui fait de chacun d’entre nous des êtres humains ? Vaste question s’il en est. Il ne sera évidemment pas possible dans ces colonnes de prétendre y répondre avec exhaustivité. Mais c’est une problématique qui traverse de part en part nos lectures. Cette étude sera divisée en deux parties dans lesquelles nous mettrons en évidence sept points de comparaison. Lesquels ? Le sentiment d’abandon et de désespoir, Le concept d’espace, l’utopie Le concept du temps, Le pouvoir de nommer, Le rôle de la tenue vestimentaire, La question de l’esclavage, L’Autre, l’autre soi-même. Nous y ajouterons une synthèse accompagnée d'une bibliographie. Nous commencerons, si vous le voulez bien, par les trois premiers points : le sentiment d'abandon et de désespoir, le concept d’espace, l’utopie et enfin le concept du temps. 1.Le sentiment d’abandon et de désespoir Découvrons les circonstances du naufrage sur une île éloignée de toute société et le sentiment d’abandon et de désespoir qui en découle Les deux œuvres nous offrent les mêmes circonstances dramatiques, à savoir un naufrage qui a coûté la vie à un certain nombre de voyageurs. Le récit qui en est fait diffère cependant chez nos deux auteurs. 1.1. Un cadre à peine ébauché chez Marivaux Chez Marivaux, l’épisode est effleuré en quelques mots ; on sait seulement qu’un vaisseau dans une mer démontée s’est échoué sur une île et qu'un homme, Iphicrate et son esclave, Arlequin semblent les uniques survivants. Dès le début de la pièce, ils se plaignent de leur abandon à une fin funeste et en viennent à envier la mort de leurs comparses : "Nous sommes seuls échappés du naufrage ; tous nos camarades ont péri, et j’envie maintenant leur sort. " (Scène 1) Mais ce sentiment de désespoir et d’abandon est de courte durée. Sur la plage, s’ils se découvrent les seuls survivants de l’expédition en mer, Iphicrate se force à envisager l’hypothèse de la survie des membres de la chaloupe à la mer qu’ils ont vu partir. Les deux hommes se redressent et partent alors à leur recherche d’autant plus vite que le maître craint de se situer sur une île où il ne fait pas bon vivre pour des personnes de sa qualité : l’île des esclaves. " Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres, quittèrent la Grèce et vinrent s’établir ici, dans le ressentiment des outrages qu’ils avaient reçus de leurs patrons, la première loi qu’ils y firent fut d’ôter la vie à tous les maîtres (…), et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves . " (Scène II) 1.2 Une mise en scène détaillée chez Tournier Chez Tournier, on assiste à l’épisode au cours duquel Robinson, qui se trouve en compagnie du capitaine du vaisseau, voit soudainement l’obscurité se répandre dans la cabine. Le navire tangue dans une mer en furie. Le héros reçoit en plein visage un souffle violent lui parvenir. Un sentiment de frayeur se fait alors jour en lui : " Tout son corps souffrait d’angoisse de sentir sous ses pieds la terrifiante immobilité qui avait succédé aux mouvements profonds du navire. " (Page 14) Puis, le héros tombe dans l'inconscience. Il se réveille sur une plage inconnue. Le rescapé blessé et épuisé se sent pleinement abandonné sur une île qu’il baptise , l’île de la désolation . C’est un sentiment de désespoir et d’abandon, de déréliction, qui reste très présent dans la première partie. Il est en proie à des périodes de dépression, se laissant aller à devenir une bête, s’abandonnant à la « souille » : " Pour la première fois depuis des mois, il eut une défaillance et céda à la tentation de la souille. Reprenant le sentier des pécaris* qui conduisait aux marécages de la côte orientale, il retrouva la mare boueuse où sa raison avait tant de fois déjà chaviré. Il ôta ses vêtements et se glissa dans la fange liquide. " (Page 49) *porcs sauvages Nous verrons également que le concept d’espace joue un rôle dans la perception de l’abandon supporté par nos héros. Le concept d’espace, l’utopie L’être humain se projette dans l’espace. On perçoit deux conceptions distinctes chez ces deux auteurs. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’utopies. 2.1 Une île redoutable On comprend que le sujet de l’insularité chez Marivaux constitue bien une utopie, terme créé par Thomas More et qui signifie étymologiquement "outopos", soit ou , le préfixe négatif non , et topos, le nom : lieu. C’est donc littéralement un "non-lieu " soit une localisation imaginaire. Il s'agit donc d'un pur prétexte dans l'esprit de Marivaux pour critiquer la société de son temps, celle du XVIIIe siècle. Il vise ainsi à remettre en question les rapports de domination entre les aristocrates et leurs serviteurs. Habilement, ce dernier a situé le cadre de son action dans une autre époque, l’Antiquité grecque. La notion d’espace développée dans cette comédie est clairement délimitée à la fois dans sa localisation, mais également dans son imbrication avec la notion de temps. Précisons les choses si vous le voulez bien. 2.1.1 Un endroit localisable L’auteur situe précisément le lieu de l’action sur une île grecque connue de tous les Athéniens. C’est une île est en effet redoutée : les citoyens grecs savent qu’elle a été constituée par d’anciens esclaves en opposition avec les lois d’Athènes. Rescapé du naufrage, le maître Iphicrate n’a pas d’autre choix pour se rassurer d’estimer à une "demi-lieue", le premier point utile, pour embarquer sur une chaloupe. Il sait que ses propres chances de survie sont réduites s’il ne cherche pas un moyen de quitter cette île au plus vite. (Scène 1) 2.1.2 Une période probatoire Il s’agit aussi d’un lieu clos duquel il est impossible de s’échapper. La seule possibilité affichée est liée à une condition de temps. Les maîtres recouvreront la liberté après avoir reçu des "cours d’humanité " dispensés sur place par les esclaves sur une période trois années (scène II). Il est indiqué que toute tentative d’évasion entraînerait une aggravation des conditions de vie. Ce lieu revêt donc un aspect que l’on peut qualifier de "carcéral". Les esclaves sont devenus les nouveaux maîtres de ce lieu hors du commun. Il n’en est pas de même chez Tournier où les données topographiques sont plus floues. 2.2 Une île inconnue L’insularité chez Tournier constitue également une utopie que nous développerons plus précisément dans le dernier article. Mais le contour de cette utopie (de ce "non-lieu ") est distinct de la précédente. Il s’agit d’une île inconnue à la différence de celle de Marivaux. 2. 2.1 une localisation incertaine La localisation exacte de l’île où vit Robinson n’est pas clairement indiquée. Cette difficulté de repérage participe également au sentiment d’abandon du personnage. Perdu au milieu de nulle part, Robinson ne peut donc qu’échafauder des hypothèses sur son exacte localisation. Il considère que : "Puisque cette terre n’était pas l’île de Mas a Tierra, il devait s’agir d’un îlot que les cartes ne mentionnaient pas, situé quelque part entre la grande île et la côte chilienne. À l’ouest, l’archipel Juan Fernandez, à l’est le continent sud-américain se trouvait à des distances impossibles à déterminer, mais excédant à coup sûr les possibilités d’un homme seul sur un radeau ou une pirogue de fortune. En outre, l’ilot devait se trouver hors de la route régulière des navires, puisqu’il était totalement inconnu. " (Page 19) Il comprend que sa situation est dramatique. Pour survivre, il lui est indispensable de connaître précisément, cette fois, l’île où il vit. 2.2.2 la "cité jardin" Son isolement l’oblige à en connaître les recoins cachés ; Robinson gère par la suite son domaine comme une " cité-jardin " (page 237). Il en connaît la moindre parcelle ; il dresse une carte exhaustive. Il exploite la terre quitte à l’épuiser. Il domestique la nature hostile pour assurer sa survie puis, pour créer paradoxalement un ordre économique d’abondance alors qu'il y est seul. Mais la localisation de l’île n’apparaît pas comme un enjeu majeur dans ce roman ; celle-ci ne sera établie définitivement qu’à la faveur du mouillage du Whitebird, un vaisseau de commerce anglais, le seul capable de reporter cette île sur une carte. Mais cette localisation désormais possible ne revêt plus aucune importance aux yeux de Robinson. Au contraire, il cherche à la gommer en requérant du capitaine du navire le plus parfait silence sur l’existence de son île : "Les eaux de la Baie du Salut se refermeraient sur le sillage du seul navire ayant approché Speranza en vingt-huit ans. À mots couverts, Robinson avait laissé entendre qu’il ne souhaitait pas que l’existence et la position de cet îlot fussent révélées par l’équipage du Whitebird. " (page 247). Pourquoi ? L’enjeu du livre ne concerne pas l’espace, mais le temps… Le concept du temps Nous avons deux conceptions distinctes du temps dans ces deux œuvres. Des repères imprécis ne jouent au fond qu'un simple prétexte dans la comédie de Marivaux alors qu'ils sont, au contraire, fondateurs dans le roman de Tournier. 3.1 le caractère flou du temps Chez Marivaux, la notion de temps est particulièrement floue. Si l’on sait que les anciens esclaves peuvent se reposer huit jours et que les anciens maîtres doivent s’amender pendant trois ans , on ne sait, en réalité, pas combien de temps a duré l’expérience insolite sur l’île des esclaves. La volonté de Marivaux semble délibérée, car sa pièce rompt avec l'usage en ne proposant qu' un seul acte. Pourquoi ? L'effet obtenu est de voir les choses s’accélérer à un rythme enlevé : les hommes dûment chapitrés deviennent rapidement meilleurs. On mesure la vision optimiste de l'auteur. Il n’en va pas de même chez Tournier pour qui la question du temps revêt, au contraire, une dimension prépondérante. 3.2 l'importance des repères temporels La notion de temps se conçoit comme une tragédie dans la première partie avant de devenir une chance dans la seconde. 3.2. 1 l e tragédie du temps La perte de ses repères temporels cause à Robinson de véritables troubles dans son existence solitaire. L’humanité du héros s’en trouve totalement ébranlée. La notion de temps permettant d'entretenir les liens à distance, il est donc définitivement coupé des autres. En l'occurrence, l'absence de tout calendrier l'empêche de se repérer dans sa vie quotidienne et de calculer la durée qu’il a passée depuis le naufrage. Son existence se meut alors dans un espace-temps indéfini, obscur, perdu à jamais. Cet état de fait le rend extrêmement malheureux. Pire, l’absence de notion de temps le rend à une vie animale ; il devient une espèce de brute dépossédée en réalité de toute emprise sur les choses. Son comportement frise la folie . Il le reconnaît, lui-même, lorsqu’il parvient de manière ingénieuse à créer une clepsydre : " Cette clepsydre fut pour Robinson la source d’un immense réconfort . Lorsqu’il entendait le jour ou la nuit le bruit régulier des gouttes tombant dans le bassin, il avait le sentiment orgueilleux que le temps ne glissait plus malgré lui dans un abîme obscur, mais qu’il se trouvait désormais régularisé, maîtrisé, bref domestiqué lui aussi comme toute l’île allait le devenir, peu à peu, par la force d’âme d’un seul homme ; " (page 66-67). Preuve de l'importance cruciale de la notion de temps, la première chose que demande le héros aux marins du Whitebird à la fin du roman, c’est de lui indiquer la date du jour . Pourquoi ? Cela lui permet de calculer aussitôt la durée de son existence sur l’île, soit vingt-huit ans, deux mois et neuf jours (page 235). C’est encore, la suspension volontaire de la clepsydre et donc du temps qui permet à Robinson de s’offrir une parenthèse idéalisée, c’est-à-dire sans limite, dans l’assouvissement de ses plaisirs avec Speranza, l’île. 3.2.2 L’éternité La deuxième partie de l’œuvre place Robinson dans une autre échelle du temps. Il n’a plus de passé ni d’avenir. Il vit pour son plus grand bonheur dans l’instant présent. Il découvre le bonheur dans cette nouvelle perception du temps. L’homme rajeuni est en pleine métamorphose… Il entre dans une temporalité infinie. Étonné lui-même de ce changement, il s’interroge : "Dès lors n’est-ce pas dans l’éternité que nous sommes installés, Vendredi et moi ? " (Page 219) Nous verrons aussi que dans ces deux œuvres, l’importance de la faculté réservée à l’homme de nommer les choses ou autrui…. Article à suivre : l’étude : l a suite de l'étude
- Pourquoi l’IA ne suffit pas pour le commentaire littéraire
Avec l’IA, nous assistons à une révolution technologique sans précédent. Le travail de l’homme peut être réalisé par un algorithme. Dans le domaine de l'éducation, elle modifie les apprentissages et les perturbe en rompant avec le temps long si nécessaire à la consolidation des connaissances. Testons l'IA sur un commentaire linéaire de texte et voyons les insuffisances de la technologie avant de voir comment l'homme peut mettre à profit cette révolution sans y perdre son âme. Pourquoi l’IA ne suffit pas Avec l’IA, nous assistons à une révolution technologique sans précédent. Le travail de l’homme peut être réalisé par un algorithme. De nombreuses professions dont les plus qualifiées sont menacées par le déploiement de cette technologie. On assiste ainsi à une profonde mutation dans le monde du travail. Mais ce n’est pas le seul domaine où les choses changent, le monde de l’éducation est également percuté de plein fouet. Éducation L'IA modifie les apprentissages et les perturbe rompant avec le temps long si nécessaire à la consolidation du savoir. Son utilisation semble actuellement pour le moins "sauvage" puisqu’aucune initiation et aucun avertissement sur sa pertinence ne sont donnés aux élèves et aux étudiants. S'agissant de la justesse de ses réponses, voici un exemple illustrant la question de savoir pourquoi l'IA ne suffit pas. L'IA à l'épreuve La Gazette littéraire vous propose justement un test comparatif entre l’IA et une méthode humaine, celle des 6 GR OS SES C LE FS © qu’elle a mise au point depuis de nombreuses années. La consigne donnée est libellée comme suit : Faire un commentaire linéaire de cette nouvelle en trois lignes. Le texte est le suivant : “Zoo de Vincennes, la nuit passée. Pour un cadeau original, M.Henri visite les lionceaux. Reste une main munie d’une chevalière.” Que constate-t-on ? ChatGPT propose une analyse littéraire qui, à première vue, semble sérieuse. Mais dans la suite de l'article, nous verrons pourquoi l’IA ne suffit pas. Version ChatGPT Version Gazette littéraire avec la méthode des 6 GR OS SES C LE FS © 1. « Zoo de Vincennes, la nuit passée. » Dès l’ouverture, Fénéon adopte la formule journalistique typique du fait divers : le lieu et le moment sont donnés sans verbe ni sujet, dans une ellipse efficace. Cette attaque nominale ancre le récit dans la réalité : le " Zoo de Vincennes " évoque un cadre familier, urbain, et crédible. "La nuit passée " installe un temps révolu , mais proche, qui renforce l’effet de reportage.→ Le ton paraît informatif, neutre, objectif — mais cette froideur prépare la chute ironique à venir. 1. UN CADRE MYSTÉRIEUX La première proposition est non verbale : c’est un procédé utile pour en faire un modèle de concision. À quoi sert-elle ? un cadre spatio-temporel Cette phrase a pour objet de poser le cadre spatio-temporel. On relève, en effet, le complément de lieu sans déterminant pour le premier, " Zoo de Vincennes,". Puis séparé par une simple virgule, on note le second complément, celui de temps "la nuit". 2. une ambiance mystérieuse On voit que l’auteur, en très peu de mots, a choisi de brosser une ambiance mystérieuse : la scène se déroule dans un lieu de divertissement, “Zoo”, qui est déterminé dans sa localisation, “Vincennes”, alors que l’horaire, lui, est indéfini “la nuit passée”. Le caractère extraordinaire du cadre saute aux yeux. Que fait-on dans un zoo, la nuit ? Pour en savoir plus, il faut attendre la deuxième phrase. 2. “Pour un cadeau original, M. Henri visite les lionceaux.” Cette phrase introduit le protagoniste et la cause de l’événement. L’expression “ Pour un cadeau original ” introduit une ironie mordante : le narrateur feint de prendre au sérieux le projet absurde de M. Henri. Le mot “original” contraste avec l’horreur qui va suivre. Le nom propre “ M. Henri ” donne une identité banale à la victime — c’est un homme ordinaire, un “monsieur Tout-le-Monde”. Le verbe “ visite ” semble innocent, presque mondain, et crée une attente trompeuse : on croit à une visite agréable, pas à un drame.→ Cette phrase joue donc sur l’ humour noir et la distorsion entre le ton léger et la gravité du contenu . 2. Un personnage nommé La deuxième phrase est verbale et c’est la plus longue de la nouvelle. On note qu’elle débute par une brève explication avant d’évoquer le protagoniste de l’action. Une brève explication L’auteur choisit de débuter cette phrase importante par une apposition “Pour un cadeau original”. On sait que l’apposition joue un rôle d’accentuation : voyons sa fonction et la portée de cette information. Il s’agit en l’espèce d’un complément circonstanciel de cause avec la préposition “pour”. On entrevoit une explication au caractère extraordinaire du fait divers avec l’adjectif épithète “original”. Dans sa nouvelle, l’auteur ne conserve que l’essentiel “un cadeau” comme point de départ de l’action qui justifierait sa place en tête de phrase. Cette apposition annonce également la présence d’une personne bénéficiaire de ce cadeau. On note que recevoir un cadeau a un effet passif qui contraste avec l’action qu’effectue le personnage. 2. le protagoniste de l’action Comme dans tout fait divers, l’auteur fait intervenir un personnage. Il a choisi de le nommer par son prénom ou son patronyme “M.Henri” ; il ne donne aucune autre précision précise à ce stade de la nouvelle. Pourquoi ? Il préfère le décrire par son acte avec le verbe “visite”. C’est donc avec un verbe de mouvement que nous découvrons le protagoniste. Deux particularités sont à noter dans l’emploi de ce verbe, d’abord la valeur du temps et ensuite, le sens du verbe. Cette action pourtant du passé est décrite au présent. Pourquoi ? La valeur de ce temps a pour effet de donner de la vivacité à ce très court récit : cette nouvelle de trois lignes suit donc un rythme dense à l’image de sa concision. Sur le fond, l’emploi du verbe visiter peut surprendre, car son usage est normalement réservé à un destinataire (visiter une personne) ou à une destination (visiter un lieu). Il revêt en général un effet solennel dans les codes sociaux comme ici avec “ M.Henri visite”. Or, le texte dit : “ M.Henri visite les lionceaux.” L’auteur crée ainsi un véritable effet de surprise. Il détourne les codes pour jouer sur la double opposition entre l’humain et l’animal d’une part, mais d’autre part, entre le singulier “M.Henri” et le pluriel “les lionceaux”. À ce stade de la nouvelle, on peut mieux comprendre le fait divers qui se conçoit comme une joyeuse aventure entre amis, “pour un cadeau original”, destinée à fêter un évènement. Pour souligner le caractère transgressif, cette équipée a lieu à l’heure où le parc est fermé et le champ lexical de l’exotisme “zoo/lionceaux” en donne tout son piment. Cette nouvelle adopte un registre particulier comme on peut le voir dans la dernière phrase. 3. “Reste une main munie d’une chevalière.” Le dernier segment frappe par sa brutalité et sa concision extrême . “ Reste ” : verbe au présent, isolé, qui produit un effet de chute . Toute la scène d’horreur est condensée dans ce seul mot. L’ellipse du sujet et du complément amplifie le caractère lapidaire et macabre . “ Une main ” devient le seul vestige humain — une métaphore de la mort et de la vanité. “ Munie d’une chevalière ” apporte une touche de détail mondain , presque grotesque : l’accessoire de distinction sociale subsiste, alors que l’homme est dévoré.→ L’effet produit est à la fois macabre et ironique , soulignant l’absurdité du destin humain. 3. Registre satirique La dernière phrase constitue donc l’épilogue du fait divers. Elle constitue la conclusion de la nouvelle : c’est un chef-d’œuvre d’humour noir relevant également du registre satirique. humour noir La dernière partie est constituée d’une phrase simple qui ne porte aucun connecteur logique. L’auteur s’en passe aisément, car il joue sur une curieuse construction pour attirer l’attention. L’effet de cause à effet résulte, en effet, de l’inversion du sujet et du verbe : "Reste une main" . Il s’agit d’un euphémisme apparent destiné à cacher une vérité trop crue, la mort soudaine de l’homme dévoré par les animaux. Mais cette tournure d’atténuation est, en réalité, un chef-d’œuvre d’humour noir. Il indique ce qui est encore visible “une main” dans le prolongement de laquelle on voit “une chevalière”. Le fait de ne mentionner qu’un membre du corps exclut par définition tous les autres. Pour le dire autrement, il ne reste plus rien de M.Henri. On notera l’utilisation du déterminant indéfini “une main” que l’on ne peut pas distinguer de la droite ou de la gauche pour signifier le carnage qui s’est déroulé. Le registre est aussi satirique si l’on considère la nouvelle en entier. 2. registre satirique Ce registre transparaît avec la mention “d’une chevalière”. Cette bague est un signe de distinction sociale, portée par la classe aristocratique. On notera que tout ce qui touche au personnage est déterminé par des articles indéfinis, preuve d’une volonté de l’auteur de le rabaisser socialement : “un cadeau”/ une main/une chevalière " La lecture de la nouvelle ouvre alors un registre proprement satirique : il s’agit de se moquer en trois lignes du comportement d’une noblesse désœuvrée. On peut voir dans l’adjectif " original " une ironie de l’auteur qui critique en se moquant du projet festif déconnecté du danger. Il le fait tout autant avec le verbe « visite » prenant un tour parfaitement condescendant. Enfin arrêtons-nous sur la dénomination "Monsieur Henri " puisqu’il s’agit de son prénom à défaut de connaître son patronyme aristocratique complet. C’est ainsi que les domestiques appelaient leur maître, ce qui n’empêchait pas de les critiquer. On est bien dans une satire, un tour de force en trois lignes ! Insuffisances de l'IA Si le texte est compris dans l'ensemble par l'IA, les nuances sont absentes, ce qui empêche de comprendre les intentions cachées de l'auteur. Il vous est proposé d'examiner les trois points de divergences entre les deux analyses. Rôle de la nuit : que fait-on la nuit dans un zoo fermé ? L'obscurité offre un moment favorable aux transgressions. L’IA ne s’est pas penchée sur cette question pourtant importante. L’originalité du cadeau : l’IA n’a pas été capable de décrire la nature de ce cadeau et encore moins son originalité. Elle ne parle que d’ironie. Monsieur Henri : ce n’est pas une identité "banale", c’est à l’inverse une manière de désigner les aristocrates par leurs domestiques. L’IA n’a pas fait le lien entre le nom et la chevalière, restant en surface. L’analyse de l'IA est donc passée à côté du texte. Faut-il donc condamner l'IA ? Avenir À l'heure actuelle, on ne donne plus de devoirs à la maison, on traque les mémoires, les thèses avec des machines anti-IA. On tente de la bannir. Évidemment, des stratégies des contournement seront mises en place, mues par l’attrait toujours plus irrésistible de l’interdit face à la promesse délicieuse d'un gain sans effort. Dans les établissements scolaires et universitaires, il serait temps non de lutter contre l’IA, mais, à partir d’un certain âge, de travailler intelligemment avec elle. Il faudrait savoir tirer parti de la technologie sans qu’elle ne favorise la paresse, l’absence de curiosité et donc qu'elle ne promeuve l’incompétence en série. L’IA est un redoutable moyen de consolidation des connaissances. En effet, elle permet de comprendre autrement, à son rythme, de manière moins théorique. Pourquoi ? On peut poser toutes les questions dans l’intimité de l’écran alors que inhibés, on se l'interdit en public. Elle offre surtout la possibilité de se tester à l'envi avant les examens, ce qui constitue le meilleur moyen de mesurer le niveau de compréhension de son savoir. Si l’on cherche bien, on peut donc utilement employer cette technologie. En conclusion : Il faut travailler avec l’IA, mais ne pas hésiter à la remettre en cause. Ne jamais tenir pour acquis le résultat donné, vérifiez ! Mieux vaut privilégier l’effort lié à l’apprentissage d’une méthode, puis s’appuyer sur l’IA pour vérifier les résultats. Qu'en pensez-vous ? Répondez au petit sondage suivant :
- La leçon de Vautrin à Rastignac (Balzac)
Nous verrons "la leçon" de Vautrin dispensée à Rastignac dans le Père Goriot : le vieux filou explique au jeune provincial ce qu'il doit faire pour réussir dans la vie, avant de l'inviter à former une sorte d’association dans le mal… Honoré de Balzac, Old Goriot . Philadelphia: George Barrie & Son, 1897 La leçon de Vautrin à Rastignac Nous verrons la leçon de Vautrin à Rastignac. Ainsi dans le Père Goriot, le premier explique au second ce qu'il doit faire pour réussir dans la vie. Il s’agit d’une conversation comprenant un long monologue de Vautrin qui est rarement interrompu par le jeune provincial qui l’écoute avec un vif intérêt. La scène a lieu dans le jardin de la pension Vauquer, à l’abri des oreilles indiscrètes. L’habileté de Vautrin est sans nom. Il commence par décrire la piètre situation du jeune aristocrate désargenté venu de loin, avant d’examiner les pistes qui s’offrent à lui s’il veut réussir dans la vie. Avec force détails, Vautrin disqualifie les deux carrières honnêtes que le jeune homme cherche à embrasser : magistrature, advocature avec un argument imparable : elles ne lui rapporteront que de maigres revenus. Le passage qui suit amène avec dextérité la question de l’enrichissement rapide qui ne peut se faire que de manière malhonnête. Vautrin fait valoir son point de vue qui repose à la fois sur son expérience et sa propre "morale". Il propose une sorte d’association à Rastignac dans le mal … Analyse Nous l’étudierons selon la méthode de la Gazette littéraire. Il suffit de se reporter au code couleur pour comprendre et analyser le texte suivant : 6 GR OS SES C LE FS Gr : grammaire C : Conjugaison OS : oppositions le : champ lexical SE : les 5 sens FS : figures de style " Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut être déjà riche ou le paraître . Pour s’enrichir, il s’agit ici de jouer de grands coups ; autrement on carotte, et votre serviteur ! Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser , il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle des voleurs . Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu’elle est . Ça n’ est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant , et il faut se salir les mains si l’on veut f ricoter ; sachez seulement vous bien débarbouiller : là est toute la morale de notre époque . Si je vous parle ainsi du monde, il m’en a donné le droit, je le connais. Croyez-vous que je blâme ? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais . L’homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu’il a ou n’ a pas de mœurs. Je n’ accuse pas les riches en faveur du peuple : l’homme est le même en haut, en bas , au milieu . Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois ; j’en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la tête haute . Mais il faudra l utter contre l’envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. " Balzac, Père Goriot, Partie II Nous expliquerons le texte en fonction de chacune des couleurs. Grammaire L’argumentation de Vautrin est fondée sur une gradation dans les considérations qui mène du particulier, " vous ", au général, "l’homme", pour mieux revenir sur le cas Vautrin. Ce dernier se fonde, en effet, sur sa propre expérience de vie, sur ses propres déboires : " je vous parle ainsi du monde, il m’en a donné le droit, " et sur ses propres vices pour asseoir ses arguments : " je le connais" . Cette expérience générale et personnelle a pour objet de devenir l’étalon de valeur de Rastignac. Pour ce faire, Vautrin procède à une démonstration logique avec le balancement entre la conjonction de subordination si : " Si donc vous voulez" /" Si… vous pouvez "/ "Si je vous parle"/" si vous êtes un homme supérieur". Cela marque une condition liée à la réalisation escomptée qui est formulée avec des tournures impersonnelles "on", "il faut" ," il s’agit ", i l se rencontre", "il faudra". En s’exprimant ainsi, Vautrin a pour objectif de rendre ses remarques objectives. Et pour appuyer ses dires, il emploie des locutions logiques "Donc, voilà, ainsi, là " " conclusions " pour convaincre du bien-fondé de son propos le jeune Rastignac. Le balancement continue son œuvre avec le recours aux phrases affirmatives/négatives : cela donne du relief à son argumentation qui repose sur des éléments binaires : " telle qu’elle est. Ça n’est pas"/ "Il a toujours été ainsi./Les moralistes ne le changeront jamais."/"qu’il a ou n’a pas de mœurs." C’est un moyen de cadrer son argumentation et de ne pas perdre l'attention de son interlocuteur, en recourant à des raisonnements simples voire simplistes. Vautrin n’oublie pas de faire appel à des procédés rhétoriques visant à poser des questions de pur style : " Croyez-vous que je blâme ? du tout. " : il y répond dans le même temps. On sent l’adresse d’un homme qui flaire en Rastignac un homme influençable à l’écoute. Opposition La principale opposition résulte entre le monde et soi. C’est par l’affirmation de sa propre volonté dénuée de scrupules que Rastignac pourra réussir. C’est ainsi que Vautrin distingue la morale de l’hypocrisie. Son discours prend la forme d’une apologie à l’envers : il vante les mérites de l’immoralité. Toute l’habileté de Vautrin se mesure avec le constat initial " être déjà riche ou le paraître. " Rastignac n’a pas d’autre choix que de se plier aux constats binaires " toujours"/" jamais" proposés par notre personnage. Une vive opposition a lieu entre "vous " et " le monde", puis du " monde" et " je " : cela fait l’effet d’une confession et donne à l’échange un caractère intime : "j’en suis". Dans l’art de l’argumentation, Vautrin cherche donc à persuader Rastignac non plus seulement par la logique, mais aussi par le sentiment. Pour étayer son propos, il recourt à une opposition dans l’espace entre dessus/dessous pour montrer que cette ascension sociale ne peut se faire qu’en écrasant les autres, comme des bêtes à laquelle les hommes sont comparés "hommes"/" bétail". Cette démonstration se veut également sociologique puisque l’immoralité serait du point de vue de Vautrin partagée par le genre humain :" les riches /peuple ". Sens Vautrin convoque trois sens, la vue avec "paraître" et l’odorat " pue " . Ce dernier vise à choquer Rastignac, à lui faire comprendre la portée des compromissions qu’il doit accepter pour s’enrichir. Le goût est aussi évoqué avec le verbe " fricoter". Nous verrons la portée de la métaphore culinaire filée dans le champ lexical et les figures de style. Conjugaison C’est au présent de vérité générale que Vautrin s’exprime essentiellement puisqu’il dispense une leçon à visée atemporelle : " on carotte "/"il se rencontre" /" L’homme est imparfait". Pour donner de la force à son argumentation, il recourt à des formules de style en changeant de mode avec l’impératif : "Tirez vos conclusions". Il s’agit de faire coopérer Rastignac, de l’intégrer artificiellement au discours. Vautrin se fonde sur l’échelle du temps entre le passé : " Il a toujours été ainsi" et le futur "Les moralistes ne le changeront jamais". C’est un moyen de les discréditer et de se donner le rôle de dispensateur d’une leçon magistrale. C’est aussi en se référant au temps qu’il emploie les adverbes "vite " ou " promptement". La question de la réussite ne souffre d’aucun délai. Champ lexical Le premier champ est celui de la cuisine à laquelle la morale est comparée de manière évidemment péjorative. Telle une recette, Vautrin délivre les conseils pour s’enrichir. Le langage culinaire est utilisé : " carotte"/" ça pue"/" se salir les mains si l’on veut fricoter"; " débarbouiller ". Cela signifie que Rastignac doit être prêt à exécuter toutes les basses manœuvres. S’enrichir consiste à faire le mal… La richesse est aussi illustrée à de nombreuses reprises dans ce passage puisqu’il s’agit d’une discussion bassement matérialiste : " la fortune"/" riche"/"s’enrichir"/ "professions"/"réussissent vite"/"voleurs". Dans la suite du texte, le champ lexical de la conduite humaine prend son importance. Vautrin disqualifie l’éthique, vertu inutile pour réussir : " la morale"/"l’homme"/"monde"/ "le droit"/"je blâme"/"Les moralistes"/"les niais"/" hypocrite"/"changeront"/"imparfait."/"mœurs". Figures de style On mesure les efforts entrepris par Vautrin pour convaincre Rastignac. Il recourt à une métaphore filée consacrée à la cuisine ainsi que nous l’avons vu. C’est une image évocatrice, sale et malodorante, du prosaïsme de la tâche qui attend le jeune homme puisque la discussion porte sur les moyens d’une ascension qui ne peut se faire qu’en foulant aux pieds la morale. Cette exigence transparaît avec l’expression péjorative "carotter" qui signifie faire de petites affaires, aussi peu rémunératrices que longues (mijoter). Ce n’est pas une option pour Vautrin qui n’en veut nullement avec l’expression exclamative : " et votre serviteur !". C’est au contraire avec la métaphore du jeu, " de jouer de grands coups", qu’il voit les choses : gain de temps et d’argent pour atteindre la richesse. La dernière partie du passage réduit l’homme à son animalité. La métaphore du "bétail" montre une humanité entassée s’écrasant pour vivre. Même les vainqueurs de ce combat ne sont qualifiés que de "lurons", c’est-à-dire de vulgaires individus dans cette vaste comédie qu’est la vie humaine. L’ascension sociale justifie le recours à la terminologie de la hauteur répétée par Vautrin à plusieurs reprises : " en haut"/" au-dessus de tout, même des lois"/, " la tête haute"/" homme supérieur". Cette réussite ne se fera pas sans mal comme Vautrin l’indique dans son énumération : "il faudra lutter contre l’envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde." C’est le prix à payer pour s’enrichir rapidement…











