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Les transgressions dans "Manon Lescaut"

Dernière mise à jour : 14 janv.

Dans l'article précédent, nous avons examiné la composition de l'œuvre, découvrons aujourd'hui l'étendue des transgressions commises par le chevalier des Grieux et Manon Lescaut.

un homme en arrière fond attrape un bagage et une femme lui tourne le dos

La transgression sociale

transgressions dans "Manon Lescaut" : nous vous invitons à vous pencher sur le contexte historique du livre pour comprendre la nature des manquements aux lois commis par les deux héros.


Échelle sociale

Nous avons déjà indiqué que ce livre nous invite à une réflexion sur la décadence sociale. Voyons ensemble la position initiale des héros avant d’examiner la décadence dans laquelle ils ont sombré. Les choix que font les deux amants ont une incidence sur leur positionnement social. Pour Manon, c’est d’abord l’ascension avant la chute brutale ; pour Des Grieux, c’est une descente progressive de l'échelle sociale.


Situation initiale

Des Grieux est le fils cadet d’un aristocrate, veuf, de province. C’est un jeune homme candide, brillant, doué pour les études. Il dispose ainsi d’une culture savante fondée sur des auteurs sérieux. Son père le destine à une carrière ecclésiastique ( soit dans l'Église) pour laquelle il présente des prédispositions. Il porte déjà le titre prestigieux de chevalier de Malte.

De Grieux est soumis en tout point à son père auquel il est très attaché. Il respecte par ailleurs les lois de sa caste : la vertu et l’honneur bornent sa conduite jusque-là irréprochable.

La rencontre avec Manon Lescaut rompt cette belle destinée toute tracée. 


Vertige social de Manon

Cette dernière occupe une situation diamétralement opposée à la sienne : elle est une jeune fille d’un milieu modeste, très peu dotée, ce qui l'empêche de se marier. C’est d’abord pour une raison financière que ses parents la placent au couvent. Gageons qu’elle se situerait certainement à un faible rang dans l’organisation monastique.

Mais Manon avec son caractère extravagant et sa beauté incroyable a tout d’une aventurière. Sa famille qui la connait s’est méfiée de son net penchant pour ses frasques : ils ont choisi pour elle un lieu clos à l’abri des tentations du monde pour cette deuxième raison. 

Mal leur en a pris, car après sa fuite, elle se lance à corps perdu dans les relations galantes qui lui ouvrent la voie vers les plaisirs et les divertissements. Manon est prête à vendre ses charmes pour vivre ou survivre. 

À Paris, la vie qu’elle mène est brillante : de beaux vêtements, des bijoux de valeur, l’usage de carrosses, des domestiques, des spectacles, des hommes à ses pieds… Elle connait dans le monde du libertinage parisien une ascension à laquelle elle n’était pas destinée. 

Mais c'est sans compter sur sa chute brutale et sa déportation avec des prostituées vers la Louisiane, c'est à-dire le bannissement avec les personnes qui occupent le plus bas niveau de l’échelle sociale. Une fois là-bas, c’est sans compter aussi sur le mariage forcé qu’on cherche à lui imposer outre-Atlantique : elle est placée sous la sujétion entière du gouverneur comme n’importe quelle fille de joie. La situation de Des Grieux n’est guère plus avantageuse.


Progression

À Paris, Des Grieux a mené grand train pour satisfaire les folies de Manon. Pour ce faire, il lui a fallu de l’argent : il a dû fréquenter un tout autre monde que celui auquel il a été habitué. Il découvre ainsi les cercles de jeux et la pègre. Pour autant, il ne s’est pas complètement coupé de sa caste d’origine : il cherche des appuis des siens pour obtenir davantage d’argent.

Il conserve encore quelques liens avec son milieu aristocratique comme M. de T..  qui le considère avec bienveillance en l’aidant même dans ses manœuvres pour sa perte. 

Le lieutenant de police, tout comme son père et le vieux G. M regardent finalement ses écarts comme une simple passade : il reviendra bien à la raison par la force s’il le faut.

Pour cela, il est décidé de déporter Manon en Louisiane, ce qui permettra au jeune homme de rentrer dans le rang. On cherche donc à le sortir du déshonneur avec ce soutien de caste qui le fait encore appartenir à ce monde. 

Mais Des Grieux ne se soumet pas à la loi de son rang : il déchoit socialement.


La fin du livre

En quittant la France, Des Grieux a perdu tout son prestige puisqu’il a clairement rompu avec son milieu social. Il ne peut plus se faire appeler chevalier. Au lieu d’être ecclésiastique, il a occupé un emploi de vulgaire employé de garnison, c’est-à-dire le plus bas niveau de l’échelle militaire. Les dernières pages du livre nous montrent un Des Grieux qui a ainsi tout perdu, son amour et son rang social. Il n’a plus d’appui dans le monde hormis Tiberge et le soutien financier de son frère. À son retour en France, Des Grieux est appelé à mener une vie de reclus : l’offense à la société qu’il a commise lui ferme désormais toutes les portes. Il s’est condamné à la solitude : c’est la décadence.


Décadence

Le roman de Prévost est donc fondé sur cette transgression sociale qui, une fois consommée, est définitive. Il n’existe pas de prescription pour l’oubli des lois de sa caste.

Dans le paragraphe suivant, nous verrons la rupture familiale commise par Des Grieux.


source : Jean Sgard, labyrinthes de la mémoire, PUF

La transgression familiale

Nous nous intéresserons à la mésalliance et à la rupture entre le père et le fils : étude linéaire du passage allant “Il m’interrompit encore…adieu, père barbare et dénaturé ! /" (2e partie) 


Mésalliance

On a compris que les deux amants ne sont pas amenés à se marier dans le contexte de l’époque. Manon le conçoit très bien en le rappelant à Des Grieux : elle a parfaitement intégré les codes sociaux et donc le fait que cette union ne sera jamais autorisée. Elle leur est même impossible. 

Ne s’offre qu'à eux le concubinage qui charrie son lot de scandales pour un fils de bonne famille. Cette vie commune non bénie par l’Église apparaît comme un désordre inacceptable aux yeux du père de Des Grieux. 

Ce dernier fait enlever son fils et le garde sous surveillance avec lui : il cherche à la lui faire oublier. Il s’emploie à dénigrer Manon qui continue sa vie de femme entretenue au frais d’un libertin. 

Mais lors de la seconde arrestation, le père ne voit pas d’autre solution que d’éloigner Manon qui est la tentatrice de son fils : il espère la fin de l’épisode et le retour de son fils dans son giron. Mais ce n’est pas ainsi que les choses vont finir.

Cette mésalliance aurait pu disparaître en Amérique, dans ce lieu où l’on découvre une nouvelle sociabilité ; il n’existe plus d’empêchement social au mariage des amants. Mais le gouverneur entend disposer de Manon pour le bénéfice de son neveu. Le bonheur sur terre n’est donc pas possible. Voyons aussi la terrible rupture entre Des Grieux et son père. 


Rupture

Nous allons analyser de manière linéaire la scène de rupture entre le père et le fils qui constitue un morceau d’anthologie au même titre que celle de Stendhal dans le Rouge et le Noir.

Nous utilisons la méthode des 6 GROSSES CLEFS ©.

Il s’agit de prendre le texte sous six angles à l'aide du moyen mnémotechnique suivant : 


       6           GROSSES                                      CLEFS

Gr : grammaire                               C : Conjugaison

OS : oppositions                            le : champ lexical 

SE : les 5 sens                            FS : figures de style


Dans ce passage, la problématique qui se pose est celle de la stratégie argumentative de Des Grieux pour persuader son père. Il se fonde sur les sentiments, sur la vaste gamme des émotions. On peut noter 3 parties  : 

  • le chantage à la mort du fils,

  • l’invocation de la mère,

  • l’échec : la rupture définitive.


“/Il m’interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne m’aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j’avais dessein d’en venir par un discours si passionné. À vous demander la vie, répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois pour l’Amérique. Non, non, me dit-il d’un ton sévère ; j’aime mieux te voir sans vie que sanssagesse et sans honneur. N’allons donc pas plus loin ! m’écriai-je en l’arrêtant par le bras ; ôtez-la-moi, cette vie odieuse et insupportable, car, dans le désespoir où vous me jetez, la mort sera une faveur pour moi. C’est un présent digne de la main d’un père.

Je ne te donnerais que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien des pères qui nauraient pas attendu si longtemps pour être eux-mêmes tes bourreaux, mais c’est ma bonté excessive qui t’a perdu. /

/Je me jetai à ses genoux. Ah ! s’il vous en reste encore, lui dis-je en les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez que je suis votre fils Hélas ! souvenez-vous de ma mère. Vous l’aimiez si tendrement ! Auriez-vous souffert qu’on l’eût arrachée de vos bras ? Vous l’auriez défendue jusqu’à la mort. Les autres n’ont-ils pas un cœur comme vous ? Peut-on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c’est que la tendresse et la douleur ?

Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d’une voix irritée ; ce souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de douleur, si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il m’importune et ne me fera point changer de résolution. Je retourne au logis, je t’ordonne de me suivre. Le ton dur et sec avec lequel il m’intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur était inflexible./ Je m’éloignai de quelques pas, dans la crainte qu’il ne lui prît envie de m’arrêter de ses propres mains. N’augmentez pas mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible que je vous suive. Il ne l’est pas moins que je vive, après la dureté avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me tournais pour le quitter : Tu refuses donc de me suivre ? s’écria-t-il avec une vive colère : va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et rebelle ! Adieu, lui dis-je dans mon transport ; adieu, père barbare et dénaturé ! /»

https://fr.wikisource.org/wiki/Manon_Lescaut/Seconde_partie


  1. Le chantage du fils

Des Grieux exerce sur son père un chantage à la mort pour sauver Manon. Dans la narration, il passe du discours indirect au discours direct, ce qui a pour effet de libérer la parole encore contrainte par le poids de la tradition. Il s’agit d’un moment où le fils adopte une nouvelle stratégie argumentative : persuader en demandant clairement la grâce de Manon. C’est aussi le moment où le père envisage sa propre responsabilité dans la faute de son fils.

Le style indirect

Ce style rapporté rend compte d’une conversation voilée entre le père et le fils. Mais on mesure la tension entre eux. C’est pourtant l’instant de vérité pour les deux protagonistes. Pour le père, il faut que la raison aboutisse rapidement. On note le point de vue interne choisi par le narrateur :  “voyant queje parlais avec une ardeur qui ne m’aurait pas permis de finir sitôt.”  Le fils lit donc dans les pensées de son père aussi clairement que dans les siennes. La notion du temps est exprimée “interrompit” “sitôt” “d’en venir” “si longtemps”.

Le fils comprend qu’il va devoir changer de stratégie argumentative : cette dernière est mal définie avec le pronom relatif “ à quoi” et la formule “ j’avais dessein d’en venir”. Des Grieux se rend compte de l’échec de cette première tentative qui a eu le tort d’exaspérer son père comme on le voit avec l’expression péjorative dans la bouche du père : “un discours si passionné”. Il est temps pour Des Grieux d’abattre ses cartes. Il le fait maintenant au style direct.


un échange direct

On note que Prévost a décidé d’insérer le style direct au présent, sans recourir aux guillemets ou aux tirets. Il veut donner une unité au roman, constitué par le discours rapporté de Des Grieux. Ce choix narratif rend compte de l’intensité et de la rapidité de l’échange avec les incises qui vont crescendo “répondis-je “/” me dit-il”/ “m’écria-je”. 

Par ailleurs, la scène est extrêmement vivante, car le sens de la vue,”voyant“ va de pair avec l’ouïe “ton sévère”. Mais pour emporter la conviction, Des Grieux utilise le toucher “en l’arrêtant par le bras “ Cela donne du rythme au récit qui est plein de vivacité tout au long de ce passage.

Jouant le tout pour le tout, Des Grieux réclame en peu de mots la clémence pour Manon : il recourt au lyrisme “vous demander la vie”. À ce registre, le père répond par un autre, le tragique avec l’opposition mort/vie, et la répétition de la préposition “sans “ sans vie que sans sagesse et sans honneur donnant un rythme ternaire.

On assiste à une rupture dans la conversation avec l’emploi de l'impératif dans la bouche du fils : “ N’allons donc pas plus loin” : cela souligne la soudaineté de la réponse et l’adoption du registre tragique de son père qu’il met ainsi au défi : “ôtez-la-moi,cette vie odieuse et insupportable”. On est dans l’antithèse “la mort sera une faveur” et la périphrase “un présent digne”.  Il endosse le rôle dans le code aristocratique du héros vaillant. Notons que le corps est important dans la rhétorique “main” “le bras” plus loin le “cœur”. Le fils joint le corps à la parole, comme gage de sa sincérité.


la responsabilité paternelle

Mais cette adoption de point de vue ne convainc pas son père. Ce dernier ramène son fils à la raison avec le conditionnel : “Jene te donnerais que ce que tu mérites,”:  la tournure restrictive “ne…que”montre que la mort n’est pas dans la logique des choses puisqu’il veut au contraire le sauver de cette passion. C’est aussi le moment pour lui de souligner ses propres mérites et ainsi sa patience “pas attendu si longtemps” et donc de décentrer la scène du fils vers lui-même. Il oppose son attitude à celle d’autres pères définis de manière hyperbolique “bourreaux”. On est toujours dans le registre tragique.

Mais cette complaisance avec lui-même le mène paradoxalement à sa propre responsabilité : il dédouane son fils qu’il rabaisse à son statut d’enfant. Pour lui, sa faute réside dans sa “bonté” jugée “excessive “. Il fait un lien de causalité entre cette indulgence et la passion de Des Grieux, qualifiée plus loin de“désordres,” avec la subordonnée relative “qui t’a perdu. “

À ce stade, c'est le père qui a la main. Des Grieux le sent et cherche un autre argument pour persuader son père.


  1. L’invocation de la mère 

À court d’arguments, il ne reste plus à Des Grieux qu’à adopter une posture de soumission :"Je me jetai à ses genoux.”

un élan

Il espère que cet élan touchera son père. Le rapprochement physique doit entraîner celui de leurs cœurs.  Mais on peut y voir également un moment de flottement  ; il cherche à gagner du temps pour trouver ce qu’il va dire ensuite comme le suggèrent  les points de suspension : “Songez que je suis votre fils…” : l’argument est particulièrement incomplet et donc faible. 

un pied d'égalité

Mais une idée germe rapidement en lui, il fait preuve d’audace en convoquant le champ lexical de la famille “fils”, “père”, “mère” “tendrement” “douleur” “aimiez”. En parlant ainsi, Des Grieux se place sur un pied d’égalité avec son père, abolissant le rapport de subordination du fils à son père : dans son esprit, ce sont donc deux hommes qui ont aimé deux femmes. Il ose un parallèle transgressif entre sa mère, épouse légitime de son père, et Manon, sa maîtresse.  “Hélas ! souvenez-vous de ma mère. Vous l’aimiez si tendrement !” : deux phrases exclamatives servent à réveiller la nostalgie. Dans le contexte de l’époque, cette association d'idées est proprement scandaleuse. Mais Des Grieux va plus loin et transgresse davantage : il propose même une inversion des rôles.

une inversion des rôles

Des Grieux invite son père à se mettre à sa place. ”Auriez-vous souffert qu’on l’eût arrachée de vos bras ?” Question posée au conditionnel passé, celui de la supposition qui est toute rhétorique puisqu’il donne lui-même la réponse : “Vous l’auriez défendue jusqu’à la mort.” Il reprend le registre du tragique.Des Grieux expose sa vision pessimiste de l’amour en reliant la “tendresse” avec la douleur, c’est-à-dire en évoquant un bonheur manifestement impossible sur terre. 

Le héros ne voit pas le sacrilège, car il généralise son propos avec le groupe nominal “les autres” “on” par la voie interrogative : “ Les autres n’ont-ils pas un cœur comme vous ?”/ “Peut-on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c’est que la tendresse et la douleur ?” Il se fonde sur le pronom impersonnel “on” pour qualifier la société : il n’attaque pas directement son père qui est pourtant à l’origine de la déportation de Manon. Il essaye d'émouvoir, mais c’est l’inverse qui se passe : le champ lexical de la colère prédomine avec “irrité””échauffe” “indignation””m’importune." 

Son père est choqué par ce parallèle et le montre avec l’impératif, “Ne me parle pas/ “Finissons“. Il le fait taire. C'est alors qu’il se fonde sur son autorité en employant le terme “résolution” et en utilisant le présent d'énonciation "je t’ordonne” ; son fils n'a plus qu’à lui obéir : “me suivre”. Il rebascule au style indirect :” Le ton dur et sec avec lequel il m’intima cet ordre me fit tropcomprendre que son cœur était inflexible” : c’est pour mieux souligner le jugement rétrospectif qu’il pose sur la scène. Il nous donne des indications précises en se fondant sur l'ouïe “Le ton’ et la redondance ” dur et sec “.

À ce stade de la discussion, le père a gagné la joute oratoire. Il s’impose à son fils : en obéissant, ce dernier rentre dans le rang. Mais ce n’est pas ce qui va se passer…


  1. l’échec : la rupture définitive

Cette rupture s’effectue par la fin du rapprochement physique, en rejetant la responsabilité sur son père et sur un adieu définitif.

La fin du rapprochement physique

Comme dans la partie précédente, nous avons une indication précise du jeu. Le jeune homme s’est relevé et s’écarte de son père : “ Je m’éloignai de quelques pas” : le passé simple témoigne d’une action soudaine. Pourquoi le fait-il ? Le fils a conscience de l’emprise physique du père qui peut être coercitive : “m’arrêter” avec la redondance “de ses propres mains.” Le père a en effet les moyens de s’imposer par la force. Mais c’est une appréhension puérile du héros qui éprouve de “ la crainte”. Cela en dit long aussi sur la faiblesse de Des Grieux qui ne peut rivaliser que sur un seul terrain : la parole. La narration rebascule au style direct pour témoigner de la vivacité de l’échange.


La responsabilité du père 

Des Grieux adopte une attitude belliqueuse ; il a abandonné le registre de la supplique. Il utilise l’impératif “N’augmentez pas mon désespoir” pour mieux attaquer son père. La  subordonnée participiale  “en me forçant de vous désobéir” induit un rôle de cause à effet. Il qualifie les agissements de son père de fautifs avec le groupe nominal “la dureté avec laquelle vous me traitez “ qui fait écho à “reprendre pour moi des sentiments de père”.  Il considère que c’est le père qui pousse son fils à rompre avec l’ordre établi ; il inverse donc la charge de la responsabilité dans la rupture qui s’annonce. 


Un adieu définitif

Deux phrases déclaratives illustrent alors ses intentions : “Il est impossible que je vous suive. Il ne l’est pas moins que je vive”, la tournure impersonnelle, signe un détachement filial, allant de pair avec le rythme binaire désobéissance/mort. 

La conclusion aboutit avec “ Ainsi je vous dis un éternel adieu : l’adverbe “ainsi” exprimant la conséquence. C’est l’annonce d’une rupture définitive “éternel adieu”. 

Des Grieux va plus loin en culpabilisant son père : “Ma mort, que vous apprendrez bientôt, (…) vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père”. Il utilise le futur qui suggère la quasi-certitude “peut-être “ : il joue sur la conscience du père dans un registre pathétique “tristement”.

À la différence des deux autres parties, le mouvement suivant précipite la rupture. Et c’est encore Des Grieux qui est à la manœuvre. La forme grammaticale  “Comme je me tournais pour le quitter “ omet la proposition principale. Pourquoi ? Parce que le narrateur bascule au style direct pour mieux montrer de la violence des propos  “ : Tu refuses donc de me suivre ?” Suit l’anathème à l’impératif “va, cours à ta perte” qui a une valeur de malédiction. Les deux protagonistes sont sous le coup de la même émotion “une vive colère “ “dans mon transport “. La violence donne enfin libre cours : deux phrases non verbales témoignent de leur déchaînement : ““Adieu, fils ingrat et rebelle”/” adieu, père barbare et dénaturé “. On note qu’elles se répondent de manière symétrique. C’est la transgression  absolue.

La transgression morale

Le travestissement

Le travestissement consiste à imiter par des vêtements ce qui relève culturellement du genre opposé. Dans ce livre, la question de l’habillement prête souvent à confusion. Ainsi Manon se déguise-t-elle en homme pour s’enfuir sans être vue de la Salpêtrière (1re partie). On rappelle que ce genre d’attitude est transgressive socialement. 

Mais dans ce roman, certaines attitudes jouent aussi un rôle de travestissement : prenez l’épisode comique du dîner chez M.de G… M…, Des Grieux change aussi d’apparence et se fait passer pour “un écolier, frère de Manon” ; il fait des révérences ; il joue une scène : il fait l’enfant et se paye le luxe de se moquer du vieillard : 

“Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue en me disant que j’étais un joli garçon, mais qu’il fallait être sur mes gardes à Paris, où les jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l’assura que j’étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir était à faire des petites chapelles. Je lui trouve de l’air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le menton avec la main. Je répondis d’un air niais : Monsieur, c’est que nos deux chairs se touchent de bien proche ; aussi j’aime ma sœur comme un autre moi-même. L’entendez-vous ? dit-il à Lescaut ; il a de l’esprit. C’est dommage que cet enfant-là n’ait pas un peu plus de monde. Ho ! monsieur, repris-je, j’en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j’en trouverai à Paris de plus sots que moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. “

On est dans le registre de la comédie avec ce vieillard floué par le trio de filous.

https://fr.wikisource.org/wiki/Manon_Lescaut/Première_partie


Libertinage

À côté de la confusion des genres, le roman évoque le libertinage. Il faut le comprendre comme un dérèglement des mœurs : nous verrons l’aspect sexuel, mais aussi la tromperie. C’est Manon qui initie Des Grieux au libertinage.


a) L’infidélité de Manon

Dans le roman, l’héroïne de Prévost est double ; elle incarne à la fois l’image de la pureté aux yeux de Des Grieux qui l'idéalise, mais aussi de la libertine. 

Manon est une femme entretenue et non une “catin” ; elle fait preuve d’un érotisme torride auprès des hommes qu’elle mène par le bout du nez. Elle vend ses charmes seule ou sur l’incitation de son frère. Tous les deux goûtent au plaisir du libertinage. Rien n’est présenté de manière sordide, mais récréative. Les scènes d’amour ne sont jamais montrées, uniquement suggérées. On sait ainsi qu’elle accepte de s’offrir au plus offrant contre une rémunération en nature (bijoux, vêtements…) ou en numéraire (argent). Elle n’a aucun scrupule, tout est matière à réjouissance.  

Manon est aussi perverse comme le démontre l’épisode de la lettre apportée par une jeune fille, qui se trouve livrée pour satisfaire les besoins de son amant. SI cette initiative choque bien Des Grieux, ce dernier s’enfonce toujours plus dans le libertinage.


b) Tromperies

Le libertinage de Des Grieux est en effet progressif. Ses réticences initiales relatives à l’infidélité de Manon vont finir par s'estomper. Il accepte la situation et profite en toute connaissance de cause des richesses  obtenues par Manon. Il jouit du nouveau train de vie.

Pire, il entre dans le schéma de fonctionnement de sa maîtresse. Ainsi il participe activement aux mystifications. La tromperie est un élément du libertinage surtout lorsqu’elle vise à soutirer de l’argent de manière malhonnête et à ridiculiser dans le même temps la victime. On repense au vieux GM et à son fils. Des Grieux accepte de duper le jeune GM en l’enfermant, en mangeant son repas et en dormant dans son lit. 

Des Grieux est appelé “libertin fieffé” non par vice comme ses contemporains, mais par amour pour Manon et c’est ce qui fait de lui un marginal. Le héros est devenu immoral par accident et il ne l’est pas par nature. Il transgresse donc la morale, mais pas seulement : il vit en marge de la religion.


La religion

En revoyant Manon, Des Grieux décide soudainement de quitter le séminaire de Saint-Sulpice. En fuyant, il rompt avec une carrière ecclésiastique qui lui aurait procuré la vie douce à laquelle il aspirait. 

Comme les hommes de son temps, Des Grieux qui a été élevé chez les jésuites croit sans l’ombre d’un doute en Dieu, mais sa pratique religieuse s’avère réduite. Il est, en effet, tout à son inclinaison amoureuse qui lui tient d’idéal. Le héros voit son libre arbitre anéanti par ses passions : il est divisé. 

Jamais il n’éprouve le moindre remords dans ses actions qu’il sait pourtant mauvaises. Il ment, triche, fait l’hypocrite… Il ne fait preuve d’aucun repentir ou d’humilité face à ce qui lui est arrivé. Il ne sollicite pas le Ciel pour l’aider pendant les évènements ou après. 

En réalité, il croit en la fatalité d’un bonheur sur terre, destinée impossible qui conduit à un long malheur. Il n’envisage pas la question essentielle dans la foi de la Grâce (celle d’être secouru et racheté). Et pourtant, la mort est omniprésente dans ce roman puisqu’elle est annoncée de manière quasi mystique à plusieurs reprises. 

Nous verrons dans l’article suivant la transgression pénale commise par les deux amants.

La transgression pénale

Un récit rétrospectif

Nous verrons aujourd’hui la transgression ultime : la remémoration du récit qui a une conséquence sur le plan de la vérité.

Remémoration labyrinthique

Jean Sgard a renouvelé l’étude critique de cette œuvre.  Que suggère principalement cette analyse ? les points suivants :

  • un discours

  • un récit a posteriori

  • un monologue,

  • un style en labyrinthe

  • un plaidoyer.

Reprenons ces idées.


un discours

Des Grieux rencontre de manière fortuite un aristocrate, témoin de son premier malheur ; cette circonstance le pousse à la confession qui dure trois heures à voix haute. Il se livre à un discours spontané devant ces deux étrangers qui lui prêtent une attention bienveillante.


un récit a posteriori

Ce monologue lui offre la possibilité de se pencher sur son passé : il occupe la place de héros et de narrateur. Il ne peut pas être question de faire une narration factuelle, au demeurant, il n’a jamais cherché à être objectif. Il entend revisiter son histoire et se perdre comme dans un labyrinthe dans ses souvenirs. Il prend le temps de nourrir son récit de détails, de jugements, d’interrogations.


un monologue

L’originalité de ce monologue consiste à enchâsser six dialogues souvent sur ses malheurs narrés à Tiberge, à Lescaut, au supérieur de Saint-Lazare, à M. de T, au lieutenant de police, à son père, au capitaine du vaisseau et au gouverneur.

C’est autant de représentations diverses, de labyrinthes, du même récit modulé en fonction des différents interlocuteurs de Des Grieux. 


un style en labyrinthe

Des Grieux est un habile conteur entraînant le lecteur dans un labyrinthe de procédés stylistiques. 

Il discourt essentiellement au style indirect, qui est celui qui lui permet d’apporter une floraison de détails, colorant le récit de manière toujours avantageuse. 

Il bascule soudainement au style direct, celui de la sincérité, pour rendre encore plus vivants les échanges entre lui-même et les autres. Cette mise en valeur permet de mentionner les tons, la gestuelle, etc. 

Notons que Prévost a décidé d’intégrer le dialogue dans le discours narratif, ce qui explique le choix de retirer les guillemets et les tirets, omettant aussi les retours à la ligne.

On relève que c’est Des Grieux qui monopolise la parole dans le récit, en adoptant un point de vue interne ; il laisse quelques bribes de mots à Manon qui parle essentiellement au style indirect. Il voit tout à l’aune de sa propre conscience.

On a montré dans l’analyse linéaire que la phrase est elle-même est sinueuse; elle se perd dans les détails : on a affaire à des labyrinthes de propositions. Ces dernières partent en cascade qu’elles soient juxtaposées ou coordonnées. 

Mais la plume de l’auteur excelle dans la cascade de subordonnées.

La principale s'ouvre sur des propositions subordonnées qui débouchent sur d’autres. On a ainsi toute une gamme de propositions subordonnées relatives, conjonctives ou circonstancielles de concession, de conséquence, outre des propositions participiales, infinitives, etc…

La richesse de ce style labyrinthe fait ressortir les débats intérieurs du narrateur, ses interrogations, ses artifices, mais également ses doutes et ses larmes…

Il recourt à différents registres pathétiques, tragique, mais aussi comique.

C’est une narration qui constitue en réalité un plaidoyer.


un plaidoyer

La passion initiale demeure toujours aussi vive dans le récit que Des Grieux en fait. Il poursuit un objectif qui dépasse la simple narration à des oreilles attentives. Il  cherche à comprendre l’origine de ses erreurs qui sont la cause de son malheur. Il soliloque, il forge pour lui-même un plaidoyer pour un amour défunt.


Tombeau

Des Grieux a tout perdu, sauf cette réécriture de sa propre histoire qu’il envisage comme un écrivain comme nous venons de le dire. Il maîtrise son discours puisque c’est la seule chose qui lui reste. Il a toujours été doué pour le travail de l’esprit : il y goûte à satiété. Ce discours devient le tombeau pour Manon.

sources : 

Jean Sgard, labyrinthes de la mémoire, PUF

 




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