La symbolique de l’île en littérature
- Marie-Noëlle Parisot-Schmitt
- il y a 3 heures
- 10 min de lecture
Découvrez l'étude consacrée au thème du temps dans la littérature au travers de la lecture croisée de l’Île des Esclaves, comédie de Marivaux représentée pour la première fois en 1725 et le roman, Vendredi ou les Limbes du Pacifique, de Michel Tournier, publié en 1967. Symbolique, l'île n'est au fond qu'un prétexte pour se questionner sur ce qui fait de chacun d’entre nous des êtres humains. C'est une problématique qui traverse nos deux lectures mettant en évidence sept points de comparaison :
Le sentiment d’abandon et de désespoir,
Le concept d’espace, l’utopie
Le concept du temps,
Le pouvoir de nommer,
Le rôle de la tenue vestimentaire,
La question de l’esclavage,
Autrui, l’autre soi-même.

La symbolique de l’île en littérature
La Gazette littéraire vous propose une étude sur le thème de l'île qui a fait naître dans l’imagination de beaucoup d’auteurs des œuvres audacieuses interrogeant les hommes sur leur société. Très vite, il est apparu plus aisé de parler de sujets sérieux dans un cadre novateur, plus éloigné de nos contrées. Si toute vérité n’est pas forcément bonne à dire, autant la parer d’attraits exotiques.
C’est le cas de Marivaux qui a planté le décor d’une de ses pièces polémiques dans une île lointaine grecque. Il s’agit de l’Île des Esclaves, comédie représentée pour la première fois en 1725. Il est également apparu nécessaire de tenter une nouvelle expérience en revisitant le personnage de Robinson Crusoé, créé par Daniel Defoe, pour comprendre l’importance de l’Autre dans la composante de notre propre humanité. Cette expérience est décrite dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier, roman publié en 1967.
Introduction
La symbolique de l’île en littérature : présentons brièvement l’intrigue de ces deux œuvres avant de connaître les contours de l’étude comparée qui vous est proposée.
L’île des esclaves de Marivaux met en scène — sous l’Antiquité grecque — des rescapés d’un naufrage échouant sur une île à la réputation redoutable. En ces lieux, les anciens esclaves y ont pris le pouvoir et se vengent de leurs anciens maîtres. En réalité, la vengeance se veut une réformation des caractères et s’appuie sur une inversion des rôles, les maîtres endossant la qualité d’esclaves afin de les faire réfléchir sur leurs comportements iniques. La comédie finit par des scènes de pardon conduisant à un retour à Athènes.
Vendredi ou les limbes du Pacifique de Tournier met en scène l’abîme dans laquelle est plongé Robinson Crusoé avant qu’il n’organise une cité-jardin où règne l’abondance. L’irruption de Vendredi causera des troubles dans l’ordonnancement de cette vie : l’explosion de la grotte et la perte de toutes ses réserves amène à une inversion des rôles. Vendredi initie son ancien maître à une vie proche de la nature.
Voici donc deux œuvres très différentes qui s’appuient sur un même lieu, une île éloignée de la civilisation humaine. Il ne s’agit pas pour les personnages d’une sinécure, mais de vivre une expérience hors du commun, une véritable mise à l’épreuve. Derrière le ce thème, on conçoit à la fois le mythe et la symbolique.
Expérimentation
Si l’on a vu que les auteurs ont choisi l’île comme prétexte à un questionnement sur l’homme, il convient de préciser que cette interrogation résulte d’une expérience limite subie par leurs personnages.
Dans les deux œuvres, il est en effet question de considérer la mise à l’épreuve de l’être humain dans un milieu inconnu et hostile. On est loin de l’image véhiculée par des catalogues de voyage. Il s’agit en effet de voir les personnages hors de la société obligés de se plier à un nouveau cadre de vie lorsqu’il n’est pas à créer.
L'être humain
Cet épisode inédit dans la vie d’un homme nous conduit à nous poser une interrogation poignante : qu’est-ce qui fait de chacun d’entre nous des êtres humains ? Vaste question s’il en est. Il ne sera évidemment pas possible dans ces colonnes de prétendre y répondre avec exhaustivité. Mais c’est une problématique qui traverse de part en part nos lectures. Nous mettrons en évidence sept points de comparaison entre les deux œuvres. Lesquels ?
Le sentiment d’abandon et de désespoir,
Le concept d’espace, l’utopie
Le concept du temps,
Le pouvoir de nommer,
Le rôle de la tenue vestimentaire,
La question de l’esclavage,
L’Autre, l’autre soi-même.
Nous reprendrons, si vous le voulez bien, ces différents points en commençant par le sentiment d'abandon et de désespoir, le concept d’espace, l’utopie et enfin le concept du temps.
1.Le sentiment d’abandon et de désespoir
Découvrons les circonstances du naufrage sur une île éloignée de toute société et le sentiment d’abandon et de désespoir qui en découle
Les deux œuvres nous offrent les mêmes circonstances dramatiques, à savoir un naufrage qui a coûté la vie à un certain nombre de voyageurs. Le récit qui en est fait diffère cependant chez nos deux auteurs.
1.1. Un cadre à peine ébauché chez Marivaux
Chez Marivaux, l’épisode est effleuré en quelques mots ; on sait seulement qu’un vaisseau dans une mer démontée s’est échoué sur une île et qu'un homme, Iphicrate et son esclave, Arlequin semblent les uniques survivants.
Dès le début de la pièce, ils se plaignent de leur abandon à une fin funeste et en viennent à envier la mort de leurs comparses :
"Nous sommes seuls échappés du naufrage ; tous nos camarades ont péri, et j’envie maintenant leur sort. " (Scène 1)
Mais ce sentiment de désespoir et d’abandon est de courte durée.
Sur la plage, s’ils se découvrent les seuls survivants de l’expédition en mer, Iphicrate se force à envisager l’hypothèse de la survie des membres de la chaloupe à la mer qu’ils ont vu partir.
Les deux hommes se redressent et partent alors à leur recherche d’autant plus vite que le maître craint de se situer sur une île où il ne fait pas bon vivre pour des personnes de sa qualité : l’île des esclaves.
" Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres, quittèrent la Grèce et vinrent s’établir ici, dans le ressentiment des outrages qu’ils avaient reçus de leurs patrons, la première loi qu’ils y firent fut d’ôter la vie à tous les maîtres (…), et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves. " (Scène II)
1.2 Une mise en scène détaillée chez Tournier
Chez Tournier, on assiste à l’épisode au cours duquel Robinson, qui se trouve en compagnie du capitaine du vaisseau, voit soudainement l’obscurité se répandre dans la cabine. Le navire tangue dans une mer en furie. Le héros reçoit en plein visage un souffle violent lui parvenir. Un sentiment de frayeur se fait alors jour en lui :
"Tout son corps souffrait d’angoisse de sentir sous ses pieds la terrifiante immobilité qui avait succédé aux mouvements profonds du navire. " (Page 14)
Puis, le héros tombe dans l'inconscience. Il se réveille sur une plage inconnue.
Le rescapé blessé et épuisé se sent pleinement abandonné sur une île qu’il baptise, l’île de la désolation.
C’est un sentiment de désespoir et d’abandon, de déréliction, qui reste très présent dans la première partie. Il est en proie à des périodes de dépression, se laissant aller à devenir une bête, s’abandonnant à la « souille » :
"Pour la première fois depuis des mois, il eut une défaillance et céda à la tentation de la souille. Reprenant le sentier des pécaris* qui conduisait aux marécages de la côte orientale, il retrouva la mare boueuse où sa raison avait tant de fois déjà chaviré. Il ôta ses vêtements et se glissa dans la fange liquide. " (Page 49)
*porcs sauvages
Nous verrons également que le concept d’espace joue un rôle dans la perception de l’abandon supporté par nos héros.
Le concept d’espace, l’utopie
L’être humain se projette dans l’espace. On perçoit deux conceptions distinctes chez ces deux auteurs. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’utopies.
2.1 Une île redoutable
On comprend que le sujet de l’insularité chez Marivaux constitue bien une utopie, terme créé par Thomas More et qui signifie étymologiquement "outopos", soit ou, le préfixe négatif non, et topos, le nom : lieu. C’est donc littéralement un "non-lieu " soit une localisation imaginaire.
Il s'agit donc d'un pur prétexte dans l'esprit de Marivaux pour critiquer la société de son temps, celle du XVIIIe siècle. Il vise ainsi à remettre en question les rapports de domination entre les aristocrates et leurs serviteurs. Habilement, ce dernier a situé le cadre de son action dans une autre époque, l’Antiquité grecque.
La notion d’espace développée dans cette comédie est clairement délimitée à la fois dans sa localisation, mais également dans son imbrication avec la notion de temps. Précisons les choses si vous le voulez bien.
2.1.1 Un endroit localisable
L’auteur situe précisément le lieu de l’action sur une île grecque connue de tous les Athéniens. C’est une île est en effet redoutée : les citoyens grecs savent qu’elle a été constituée par d’anciens esclaves en opposition avec les lois d’Athènes.
Rescapé du naufrage, le maître Iphicrate n’a pas d’autre choix pour se rassurer d’estimer à une "demi-lieue", le premier point utile, pour embarquer sur une chaloupe. Il sait que ses propres chances de survie sont réduites s’il ne cherche pas un moyen de quitter cette île au plus vite. (Scène 1)
2.1.2 Une période probatoire
Il s’agit aussi d’un lieu clos duquel il est impossible de s’échapper. La seule possibilité affichée est liée à une condition de temps.
Les maîtres recouvreront la liberté après avoir reçu des "cours d’humanité " dispensés sur place par les esclaves sur une période trois années (scène II).
Il est indiqué que toute tentative d’évasion entraînerait une aggravation des conditions de vie. Ce lieu revêt donc un aspect que l’on peut qualifier de "carcéral".
Les esclaves sont devenus les nouveaux maîtres de ce lieu hors du commun.
Il n’en est pas de même chez Tournier où les données topographiques sont plus floues.
2.2 Une île inconnue
L’insularité chez Tournier constitue également une utopie que nous développerons plus précisément dans le dernier article. Mais le contour de cette utopie (de ce "non-lieu ") est distinct de la précédente. Il s’agit d’une île inconnue à la différence de celle de Marivaux.
La localisation exacte de l’île où vit Robinson n’est pas clairement indiquée. Cette difficulté de repérage participe également au sentiment d’abandon du personnage. Perdu au milieu de nulle part, Robinson ne peut donc qu’échafauder des hypothèses sur son exacte localisation. Il considère que :
"Puisque cette terre n’était pas l’île de Mas a Tierra, il devait s’agir d’un îlot que les cartes ne mentionnaient pas, situé quelque part entre la grande île et la côte chilienne. À l’ouest, l’archipel Juan Fernandez, à l’est le continent sud-américain se trouvait à des distances impossibles à déterminer, mais excédant à coup sûr les possibilités d’un homme seul sur un radeau ou une pirogue de fortune. En outre, l’ilot devait se trouver hors de la route régulière des navires, puisqu’il était totalement inconnu. " (Page 19)
Il comprend que sa situation est dramatique. Pour survivre, il lui est indispensable de connaître précisément, cette fois, l’île où il vit.
2.2.2 la "cité jardin"
Son isolement l’oblige à en connaître les recoins cachés ; Robinson gère par la suite son domaine comme une " cité-jardin " (page 237). Il en connaît la moindre parcelle ; il dresse une carte exhaustive.
Il exploite la terre quitte à l’épuiser. Il domestique la nature hostile pour assurer sa survie puis, pour créer paradoxalement un ordre économique d’abondance alors qu'il y est seul.
Mais la localisation de l’île n’apparaît pas comme un enjeu majeur dans ce roman ; celle-ci ne sera établie définitivement qu’à la faveur du mouillage du Whitebird, un vaisseau de commerce anglais, le seul capable de reporter cette île sur une carte.
Mais cette localisation désormais possible ne revêt plus aucune importance aux yeux de Robinson. Au contraire, il cherche à la gommer en requérant du capitaine du navire le plus parfait silence sur l’existence de son île :
"Les eaux de la Baie du Salut se refermeraient sur le sillage du seul navire ayant approché Speranza en vingt-huit ans. À mots couverts, Robinson avait laissé entendre qu’il ne souhaitait pas que l’existence et la position de cet îlot fussent révélées par l’équipage du Whitebird. " (page 247).
Pourquoi ? L’enjeu du livre ne concerne pas l’espace, mais le temps…
Le concept du temps
Nous avons deux conceptions distinctes du temps dans ces deux œuvres. Des repères imprécis ne jouent au fond qu'un simple prétexte dans la comédie de Marivaux alors qu'ils sont, au contraire, fondateurs dans le roman de Tournier.
3.1 le caractère flou du temps
Chez Marivaux, la notion de temps est particulièrement floue.
Si l’on sait que les anciens esclaves peuvent se reposer huit jours et que les anciens maîtres doivent s’amender pendant trois ans, on ne sait, en réalité, pas combien de temps a duré l’expérience insolite sur l’île des esclaves.
La volonté de Marivaux semble délibérée, car sa pièce rompt avec l'usage en ne proposant qu'un seul acte.
Pourquoi ?
L'effet obtenu est de voir les choses s’accélérer à un rythme enlevé : les hommes dûment chapitrés deviennent rapidement meilleurs. On mesure la vision optimiste de l'auteur.
Il n’en va pas de même chez Tournier pour qui la question du temps revêt, au contraire, une dimension prépondérante.
3.2 l'importance des repères temporels
La notion de temps se conçoit comme une tragédie dans la première partie avant de devenir une chance dans la seconde.
3.2.1 le tragédie du temps
La perte de ses repères temporels cause à Robinson de véritables troubles dans son existence solitaire. L’humanité du héros s’en trouve totalement ébranlée. La notion de temps permettant d'entretenir les liens à distance, il est donc définitivement coupé des autres.
En l'occurrence, l'absence de tout calendrier l'empêche de se repérer dans sa vie quotidienne et de calculer la durée qu’il a passée depuis le naufrage.
Son existence se meut alors dans un espace-temps indéfini, obscur, perdu à jamais.
Cet état de fait le rend extrêmement malheureux.
Pire, l’absence de notion de temps le rend à une vie animale ; il devient une espèce de brute dépossédée en réalité de toute emprise sur les choses.
Son comportement frise la folie. Il le reconnaît, lui-même, lorsqu’il parvient de manière ingénieuse à créer une clepsydre :
"Cette clepsydre fut pour Robinson la source d’un immense réconfort. Lorsqu’il entendait le jour ou la nuit le bruit régulier des gouttes tombant dans le bassin, il avait le sentiment orgueilleux que le temps ne glissait plus malgré lui dans un abîme obscur, mais qu’il se trouvait désormais régularisé, maîtrisé, bref domestiqué lui aussi comme toute l’île allait le devenir, peu à peu, par la force d’âme d’un seul homme ; " (page 66-67).
Preuve de l'importance cruciale de la notion de temps, la première chose que demande le héros aux marins du Whitebird à la fin du roman, c’est de lui indiquer la date du jour. Pourquoi ? Cela lui permet de calculer aussitôt la durée de son existence sur l’île, soit vingt-huit ans, deux mois et neuf jours (page 235).
C’est encore, la suspension volontaire de la clepsydre et donc du temps qui permet à Robinson de s’offrir une parenthèse idéalisée, c’est-à-dire sans limite, dans l’assouvissement de ses plaisirs avec Speranza, l’île.
3.2.2 L’éternité
La deuxième partie de l’œuvre place Robinson dans une autre échelle du temps. Il n’a plus de passé ni d’avenir. Il vit pour son plus grand bonheur dans l’instant présent.
Il découvre le bonheur dans cette nouvelle perception du temps.
L’homme rajeuni est en pleine métamorphose…
Il entre dans une temporalité infinie. Étonné lui-même de ce changement, il s’interroge :
"Dès lors n’est-ce pas dans l’éternité que nous sommes installés, Vendredi et moi ? "(Page 219)
Nous verrons aussi que dans ces deux œuvres, l’importance de la faculté réservée à l’homme de nommer les choses ou autrui….
Article à suivre : l’étude : le pouvoir de nommer






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