Sur les épaules d'Énée : art et littérature
- Marie-Noëlle Parisot-Schmitt
- 29 janv.
- 3 min de lecture
Coup de cœur : Énée, Anchise et Ascagne, œuvre baroque du Bernin (1618-1619) exposée à la galerie Borghese de Rome associe finement littérature et art. Découvrons le fabuleux mythe écrit par Virgile (1e siècle avant J.-C.) au travers de la description de cette sculpture. Que signifie-t-elle ? Une continuité familiale entre le grand-père, le fils et le petit-fils porteuse d'un triple message et d'une continuité mythologique entre la Grèce et Rome. Retrouvez également la suite de cet épisode dans le roman d'Irène Vallejo, Carthage, publié en 2025.

Sur les épaules d'Énée : art et littérature
Dans cette sculpture du Bernin, trois membres d’une même famille sont mis en scène : le grand-père, le fils et le petit-fils soit Anchise, Énée et Ascagne.
Ils sont représentés dans leur fuite.
Que fuient-ils ?
Troie
Une citée ravagée par les flammes et par la colère des Achéens. Désireux de réduire en esclavage les survivants, les terribles vainqueurs menacent la vie de tous les représentants de la gent masculine. Malheur aux vaincus !
De quelle ville célèbre s’agit-il ?
De la ville de Troie, tombée grâce à l’ingéniosité d’Ulysse, concepteur du fameux cheval de bois jouant une rôle décisif.
Le retentissement de la chute brutale de cette cité dans le monde antique est inversement proportionnel à la durée de ce conflit de dix années. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre et hante, pour des siècles, l’imaginaire de l’Occident.
Rescapés du siège, les trois fuyards partent sans se retourner afin d’échapper à un sort funeste.
Sculpture
Sur les épaules d'Énée : art et littérature. Observons l'habillement de nos sujets : leurs corps sont à peine vêtus.
Subsistent les vestiges d’une tunique sommaire, qui permet au baroque de faire résonner en nous toute sa maîtrise dans le travail délicat des plis et du mouvement.
La composition repose toutefois sur le personnage central d’Énée, pivot dans tous les sens du terme. Il ploie sous le poids de son père, pourtant léger, si l’on en juge par sa maigreur et ses côtes saillantes.
Arrêtons-nous sur Anchise. Juché sur les épaules de son fils, il tient une statuette : les Pénates, petites divinités domestiques essentielles dans ce monde antique saturé de dieux et de superstitions.
Dans l’urgence de la fuite, le vieillard a pris soin d’emporter les dieux protecteurs de Troie : le cœur spirituel de la cité, ultime vestige d’une culture réduite en cendres.
Enfin, le dernier maillon de cette chaîne familiale apparaît en la figure d’Ascagne, enfant sculpté comme un angelot joufflu, avançant à pied derrière son père.
On peut alors schématiquement considérer que :
Énée porte le présent, le corps du père
Anchise porte le passé, la mémoire et les dieux,
Ascagne incarne l’avenir, celui d’une cité encore à naître.
Découvrons la réécriture du mythe de Virgile au cours du 1e siècle Av. J.C-. sous la plume d'une écrivaine contemporaine.
Littérature

Dans son roman Carthage, publié en 2025, Irène Vallejo narre la suite de cet épisode dramatique mettant en exergue une citation éclairante :
"Certaines victoires ne sont ni glorieuses ni mémorables ; mais certaines défaites peuvent devenir légendes, et de légendes naître la victoire." Ana María Matute Gudú, le roi oublié
Échoué à Carthage, Énée découvre une ville, elle aussi, promise à la destruction.
Il n’est jamais bon d’errer trop longtemps en terre hostile : le sort des fuyards est fait de menaces.
Désireux de rompre avec le cycle de la violence, le héros cherche à s’établir afin de respecter la volonté des dieux.
Il continue, littéralement, de porter seul sur ses épaules le poids d’un passé à faire renaître puisque son père est décédé sur les routes de l’exil.
Il réussit dans son entreprise en joignant les côtes du Latium : ainsi est fondée la continuité mythologique entre la Grèce et Rome.
Héritage
Que faut-il donc retenir ? Que nos civilisations sont fragiles comme le dit Paul Valéry :
"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles" Paul Valéry La crise de l’esprit, éditions NRF, 1919
Nos cultures tombent et meurent ; seule la mise en mots les sauve de l’oubli.
C’est l’une des fonctions essentielles de la littérature : créer des mythes capables de survivre au néant et de nous réinventer.
Ces textes classiques ne meurent jamais ; ils ont encore tant à nous dire. Ils se transmettent comme un legs précieux.
La littérature constitue ainsi un lieu d’échanges permanents, où se croisent légendes anciennes et voix contemporaines, constituant une culture dont nous sommes à la fois les héritiers et les témoins.
Des récits qui nous obligent aussi.





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