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"Lettres d’une Péruvienne"

En quoi le roman de Mme de Graffigny constitue-t-il une critique implacable de l’impérialisme et de l’européocentrisme et à l’inverse, l'éloge de la civilisation inca ?

 

La Gazette littéraire vous propose un dossier consacré aux lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny. Voyons dans un premier temps le cadre du parcours avant de fournir les données élémentaires nécessaires à l'élaboration d’une dissertation.



un paysage avec sur le haut d'une montagne des ruines de bâtiments en escalier
Machu Picchu, Pérou

"Lettres d’une Péruvienne"



NB : pour éviter une faute d’orthographe, notons l’importance de la majuscule au mot "Péruvienne " : il s’agit bien d’une personne et non d’un adjectif. Il s'agit donc une correspondance d’une femme venue du Nouveau Monde.


Examinons ensemble le champ d’étude avec le parcours officiel intitulé : « un nouvel univers s’est offert à mes yeux ».  

 

"Lettres d’une Péruvienne" : voyons dans un premier temps le cadre du parcours avant de fournir les données élémentaires nécessaires à la rédaction d’une dissertation.

 

1. le cadre du parcours


Examinons le thème du parcours permettant de circonscrire l’étendue des connaissances requises.


Précisons que la citation est extraite de la dix-huitième lettre, lorsqu’ayant appris le français, Zilia réalise soudainement :

" À mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. Les objets ont pris une autre forme, chaque éclaircissement m’a découvert un nouveau malheur."

Deux termes sont importants : 

  • le mot intelligence

  • le groupe nominal : un nouvel univers. 


S’agissant du premier, il faut considérer qu’il s’agit moins d’intelligence que de compréhension fine du français :  l’héroïne accède enfin au lexique français. Et c’est la relation de cause à effet qui est au cœur de la problématique. On doit ainsi s’interroger sur la maîtrise de la langue et ses conséquences sur la vision plus nette de la société française.


S'agissant du second terme, l’autrice emploie d’une métaphore symbolisant un nouvel espace : "univers ". Intéressons-nous au sens littéraire du terme et non à sa conception astro scientifique. Le dictionnaire Larousse le définit ainsi :

2. Littéraire. La terre habitée tout entière ; l’ensemble de l’humanité : Voyager aux quatre coins de l’univers. L’univers entier a salué cette découverte.
Synonymes :
cosmos - création - monde - natureil faut considérer que dans l’esprit de l’héroïne, la découverte de la vie à la française est une terre inconnue. 

On assiste donc à un renversement de perspective entre le Nouveau Monde et l’Occident qui constitue donc cette terre inconnue, objet du récit épistolaire.

 

2.  Le genre épistolaire

Lettres d’une Péruvienne appartiennent au genre épistolaire entrant lui-même dans la catégorie du roman.


Définissons le terme : le mot "épistolaire " qui vient du latin « epistola », lui-même emprunté au grec, signifiant « lettre » soit un échange de courriers entre des personnes.


Le genre épistolaire regroupe ainsi tous les documents de correspondance écrite : 

 


  • les romans constitués uniquement de lettres : c’est à cette dernière sous-catégorie que notre œuvre appartient. Il n’y a donc pas de personnages faisant une action comme dans un roman classique, mais une narration qui progresse au travers de ces seules lettres.

 

Dans ce livre, les lettres sont toujours rédigées par le même expéditeur, à savoir l’héroïne du roman. Notons qu'il n’y a pas de réponses.


Pourquoi écrit-elle ? 


Elle s’adresse à son fiancé resté au Pérou : ces lettres ont pour objet de lui conter sa nouvelle vie, lui faire part de ses inquiétudes et enfin de son espoir de le retrouver bientôt. Ce genre littéraire est très prisé au XVIIIe siècle. 

 

3. Les données biographiques

Françoise de Graffigny est une digne représentante du siècle des Lumières. Née en 1695, elle suit la destinée d’une jeune fille de l’aristocratie et épouse à 17 ans celui dont elle porte le nom et dont elle se séparera légalement.


Veuve, elle est obligée de gagner sa vie et trouve une protection auprès des puissants de la cour. 

À cette occasion, elle découvre à Paris l’univers des salons littéraires. Fine et cultivée, elle traduit des livres avant de se mettre elle-même à écrire.  Elle publie en 1747 lettres d’une Péruvienne qui rencontre un véritable succès. 

Elle fonde elle-même un cercle accueillant des auteurs tels que Marivaux et les philosophes de l’Encyclopédie. Elle meurt à 63 ans. 

 

 4. Les références intertextuelles


Par ce terme, il convient d’évoquer les deux influences littéraires, une implicite et une autre explicite de cet ouvrage.


L’œuvre publiée en 1747 fait référence à deux livres célèbres : 

  • les Lettres portugaises : roman à succès écrit attribué à Guilleragues en 1669, 

  • Les Lettres persanes de Montesquieu publié en 1721

 

4.1 la référence implicite à Guilleragues


Notons la parenté implicite avec le titre du roman à succès attribué à Guilleragues en 1669 : Lettres portugaises.


Ce roman épistolaire narre la passion malheureuse d’une femme abandonnée au Portugal par un officier français qui vit recluse dans un couvent. On peut établir un parallèle entre les deux œuvres : 


•  Une même voix féminine,

•  Un même abandon amoureux,

• Des lettres adressées à un amant (sauf les cinq dernières adressées à Déterville)

•  Une absence de réponse (sauf lettre 1 de lettres d’une Péruvienne)

•  Une recherche de consolation par l’écriture

 

C’est un roman au ton intimiste. Notons néanmoins trois différences majeures.

Tout d’abord, l’abandon est consommé au début des Lettres portugaises : 

 "Cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un Amant que tu ne verras jamais ; qui a passé les Mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré ? " (Lettre 1). 

Ce même abandon est ressenti, mais à la fin du roman de Françoise Graffigny : 

" Il est parti ! Je ne le verrai plus ! il me fuit, il ne m’aime plus, il me l’a dit : tout est fini pour moi." (Lettre 39).

 

Par ailleurs, loin de n’être qu’un long monologue plaintif, Lettres d’une Péruvienne propose à la fois un récit d’apprentissage et une réflexion sociale sur un autre monde.


L’autrice a pour cela puisé chez un autre écrivain, Montesquieu, dans les Lettres persanes, soit vingt-six ans plus tôt.

 

Enfin, les deux romans divergent sur leurs registres : si les registres lyrique et satirique sont présents dans les deux livres, les registres pathétique et didactique dominent dans l’œuvre de Françoise de Graffigny.

 

4.2  la référence explicite à Montesquieu


Ce livre a pour visée de dénoncer l’absolutisme politique et l’intolérance religieuse. POur en savoir plus, consulter le dossier de la BNF. Cette référence est explicite puisque dans l’avertissement en forme de préface au roman où l’on peut lire : 

"Mais toujours prévenus en notre faveur, nous n’accordons du mérite aux autres nations, qu’autant que leurs mœurs imitent les nôtres, que leur langue se rapproche de notre idiome. Comment peut-on être persan ? "

 

On relève les points communs suivants : 

•  Les deux héros viennent de contrées lointaines et exotiques, 

• Ils découvrent les mœurs et les institutions françaises,
leur étonnement devient un outil critique.

 

Par ailleurs, l’autrice reprend les réflexions de Rica ou d’Usbek pour les inspirer à son héroïne : 


Rica 

"Paris est aussi grand qu’Ispahan : les maisons y sont si hautes, qu’on jugerait qu’elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu’une ville bâtie en l’air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée ; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s’y fait un bel embarras. "
(Lettres persanes, lettre XXIV)

Zilia

"Me voici enfin mon cher hasard dans une ville nommée Paris, c’est le terme de notre voyage ; mais selon les apparences ce ne sera pas celui de mes chagrins ; (...) autant que j’en puis juger par le temps que nous avons employé à traverser cette ville, et par le grand nombre d’habitants dans les rues sont remplies, elle contient plus de monde que l’on pourrait rassembler deux ou trois de nos Contrées."
 (Lettres d’une Péruvienne, lettre 13)

Notons que Montesquieu a lu ce roman qu’il a qualifié "d’ouvrage charmant"  après une ébauche de " Quelques réflexions sur les Lettres persanes" comme l'indique Nicolas Fréry, spécialiste des rapports entre la fiction et la philosophie dans la littérature du XVIIIe siècle.


Mais le roman Lettres d’une Péruvienne présente une vraie singularité.

 

4.3 la singularité des Lettres d’une Péruvienne


L’autrice a réalisé une synthèse, entre le roman épistolaire intimiste et le roman purement satirique. Nous trouvons en effet la combinaison de ces deux approches jusque-là autonomes.


Par ailleurs, le fond du livre est, quant à lui, original puisqu’il se fonde sur une perspective toute féminine dans un univers littéraire où le masculin était la référence ultime. Ce point est clairement indiqué par Nicolas Fréry qui dit ainsi :  

" Les Lettres d’une Péruvienne semblent offrir la synthèse inattendue de deux modèles épistolaires qu’il est convenu d’opposer : le décentrement critique et la plainte solitaire. Comment l’acuité sociale de la lettre satirique et les accents brûlants de l’épître intime peuvent-ils se rencontrer sans s’annuler ? Pour montrer qu’en recueillant le double héritage de Montesquieu et des Lettres portugaises, Françoise de Graffigny propose une troisième voie qui lui est propre, il s’agit d’étudier la reconfiguration de la posture de témoin, la féminisation du regard d’ailleurs et la signification d’un dénouement qui s’émancipe de plusieurs traditions littéraires. "
  1. L’exotisme


Au moment de la rédaction de cet ouvrage, la société française éprouve une fascination pour le Nouveau Monde paré d’une saveur tout exotique. 


Sur le plan économique, la colonisation française se manifeste par l’installation de comptoirs. Cette époque voit le commerce de l’esclavage fleurir aux Antilles. Mais la France n’est pas la seule nation européenne à jouir de possessions au-delà de l’Atlantique :  les pays de la péninsule ibérique se livrent une guerre farouche comme on a pu le constater à la lecture des lettres 2 et 3 avec la présence d’Espagnols remettant aux Français, leur captive, la belle Zilia.


Ce roman offre aussi une vision de la société inca, sa perception cosmique, ses mœurs, ses coutumes, son mode vestimentaire. Ces sujets étaient extrêmement prisés par la société française du XVIIIe siècle. 


Ces données anthropologiques ont été dûment travaillées par l’autrice dans le cadre de ses recherches poussées, comme en témoigne son introduction historique ajoutée en 1752 se fondant sur des écrits de la Vega dit l’Inca (cf. Avant-texte, Chloé Brendelet, Classique et cie Lycée, éditions Hatier, page 12).

 

7. Le choc des cultures


Ce roman installe aussi un choc de cultures entre le monde péruvien, la civilisation occidentale et la culture française.


La culture péruvienne est celle de l’Empire inca du 16e siècle avec son culte du Soleil, le travail de l’or, et la simplicité de ses mœurs. 


L’invasion par les conquistadors espagnols est évoquée par la violence et la cupidité des envahisseurs européens avec le vocable de " barbares " au début du roman: 

"Les Barbares ! Maîtres D’Yalpor (1) fiers de la puissance d’exterminer, la cruauté est le seul guide de leurs actions." (Lettre 1) 

(1) nom du tonnerre


Cela conduira à la chute de l’Empire inca avec l’assassinat du dernier roi en 1572, laissant sur ce territoire le champ libre aux Espagnols. (Cf. avant-texte, Chloé Brendelet, Classique et cie lycée, Hâtier, page 12).


C’est enfin un choc avec la culture française.


Notons que l’autrice dépeint non la société du 16e siècle, mais celle du XVIIIe, assumant un parfait anachronisme pour le développement de son propos.

 

8. la problématique


La problématique qui sous-tend cet ouvrage a trait à l’observation sans concession d’une femme témoin, venue du Nouveau Monde de la société française.


En quoi le roman de Mme de Graffigny est-il à la fois un roman d’éducation et une critique philosophique de la société française ?

Par ce biais, on assiste ainsi à une critique de l’impérialisme et de l’européocentrisme. À l’inverse, est à l’œuvre une opération de décentrement culturel et donc d’une vision élogieuse d’une société inca. Dans le prochain article, il vous sera proposé une dissertation entièrement rédigée pour répondre à ce sujet.


Sources :

 

 


 

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