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- "On ne badine pas avec l'amour" : portée
Bac : nous verrons l’enjeu de la pièce ainsi que ses registres. Les duos amoureux mis en scène aboutissent à une crise du langage sous sept différentes formes : perte du réel, volonté de se parler sans cesse, provocations et surenchères, rôle du silence, présence de l'ironie, l'emploi du langage de pauvre, et de la double annonce. C’est la leçon du langage voulue par Musset : le jeu du langage par des “enfants insensés” commence par le registre comique avant de s'achever, par suite d’inconséquences puériles, aux registres dramatique et tragique. "On ne badine pas avec l'amour" : portée Venons-en à la dernière partie de notre dossier. Nous verrons l’enjeu de la pièce "On ne badine pas avec l'amour" : portée et registres. Les duos amoureux qui sont mis en scène aboutissent à une crise du langage. Crise De quelle crise parlons-nous ? Nous verrons sept manifestations différentes dans cette pièce. Reprenons-les, si vous le voulez bien. 1) La première manifestation de cette crise s'articule autour de la perte du réel. La parole dite repose sur une illusion : c'est le cas pour Camille qui est victime du langage. Sa vocation religieuse repose sur une vision tronquée du monde. Le tragique de l'amour est érigé en dogme. Les confidences de Louise sont à l'origine du refus du mariage avec Perdican. Pour cela, Camille recourt à son tour à un langage faussé, elle devient cette fois actrice de la crise du langage. Elle invente une vocation religieuse pour masquer sa peur du monde. Les mots constituent une protection étanche contre l'amour de Perdican. il s'avère qu'un autre langage, plus sincère, prend le relais : le langage du corps. Musset nous montre la montée en puissance du corps avec les différents états physiques ressentis par Camille à l'acte 3 ( faiblesse, pâleur, etc.). 2) La deuxième manifestation de cette crise a trait à cette volonté permanente de se parler en dépit des mouvements de sortie de scène. Plus on se quitte, plus on veut reprendre le fil de la conversation comme s'il fallait faire cesser le malaise ressenti à la suite de l'initiative de l'un ou de l'autre dans ce jeu amoureux. Ainsi l'annonce du mariage avec Rosette pousse Camille à chercher Perdican, à vouloir lui “parler” pour ne pas le perdre. Les deux lettres échangées entre eux ont pour but de se donner des rendez-vous pour ne pas interrompre le fil de la conversation. 3) La troisième crise du langage conduit à la perversion des dialogues poussant aux provocations et à la surenchère. Chacun répond à la provocation de l'autre. Ainsi Perdican joue-t-il le rôle de l'impie : “ je ne crois pas à la vie immortelle” ( acte II, Scène 5). En retour, Camille lui assène une autre provocation : “ je veux aimer d'un amour éternel et faire des serments qui ne se violent pas. Voilà mon amant. Elle montre un crucifix.” ( acte 2, scène 5). 4) La quatrième manifestation de cette crise du discours amoureux résulte paradoxalement de l ’importance des silences. L’essentiel de l’action se situe finalement hors champ, lorsque les deux amants mesurent le risque de se perdre à l'issue des entretiens menés de manière vaine. L’action résulte ainsi non des dialogues où les mots sonnent faux, mais dans les monologues des personnages placés à la suite de ces entretiens. C’est le cas au moment où Perdican comprend qu’il a été joué à la lecture de la lettre de Camille à Louise, ou lorsque Camille à l’issue du premier duo de séduction Rosette/Perdican décide de se venger. 5) La cinquième crise du discours amoureux repose sur le ressort de l’ironie nécessaire pour fustiger l’autre. Chez Perdican, on la trouve lorsqu’il se moque de la religion ; pour Camille, lorsqu’elle se moque de Rosette en mariée. Ils se fustigent l’un et l’autre. 6) L’avant-dernière crise du discours amoureux mène à l’émergence d’un autre langage, celui du pauvre. Tout le long de la pièce, on a eu des échanges de paroles, puis on voit arriver à l’acte III la prière qui se conçoit comme la plus haute des paroles dans le champ du religieux avant le silence de Perdican et de Camille à la suite de l’aveu d’amour et leur embrasement des corps (enlacement et baiser). Le dénouement résulte d’un simple cri, c’est-à-dire de la négation même du langage des deux mondains, Perdican et Camille. C’est le langage de Rosette qui n’a pas les mots, celui de la solitude, de la trahison, de la mort. 7) On trouve enfin la dernière crise du langage amoureux, celui de l a double annonce, celle de la mort de Rosette et du départ de Camille : “Elle est morte. Adieu, Perdican !” (scène 8). On note le lien logique entre les deux phrases. La dernière non verbale a de surcroît un effet performatif, la réalisation de l’action au même moment où le mot est dit. “Adieu” qui signe la retraite au couvent de Camille, loin du monde. Leçon C’est le silence qui gagne à la fin de la pièce. Le discours amoureux a tardé à faire preuve de vérité et a entraîné une victime à sa perte, signant la fin de la relation amoureuse. C’est la leçon du langage voulue par Musset : le jeu du langage par des “enfants insensés” commence par le registre comique avant de s'achever, par suite d’inconséquences puériles, aux registres dramatique et tragique.
- "Pour un oui ou pour un non" (Sarraute)
bac : la Gazette littéraire vous propose un dossier complet consacré à la pièce de théâtre de Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non dans le cadre du parcours : théâtre et dispute. Vous trouverez tous les éléments et les références nécessaires pour la composition de votre dissertation. "Pour un oui ou pour un non" (Sarraute) Les programmes officiels proposent avec la pièce de théâtre de Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non d’étudier le parcours : théâtre et dispute. Nous commencerons par une présentation de la pièce avant de préciser la problématique de notre étude. Introduction Il convient, avant toute chose, de définir ce dernier terme. Ce mot dispute nous oblige aussi à un bref rappel historique ; enfin, nous aborderons l’origine de la pièce. 1.1 étymologie de dispute L’étymologie provient d’un mot latin disputare qui se décompose ainsi dis/putare : · dis équivaut à une séparation, · putare * signifie, quant à lui, apurer, mettre au net après examen et discussion [putare, puto]) « examiner ; discuter, raisonner ». Si l’on considère la définition actuelle du Larousse ** : on voit que le premier sens « Discussion vive » conduit à un sens bien plus large « querelle, altercation, heurt. » Dans la pure tradition médiévale, cela revient à analyser oralement une question, à débattre de manière contradictoire (deux thèses opposées soutenues par des interlocuteurs) avant d’aboutir à une conclusion. Il s’agit d’un examen d’éloquence où les arguments sont avancés à l'aide de procédés rhétoriques permettant d'exposer une pensée. C’est ainsi que s’effectue au Moyen-Âge la transmission du savoir. La dispute s’apparente à une joute oratoire qui perdurera, au fil des siècles, mais en changeant de support : l'oral laissera la place à l’écrit ( traité, essais, etc.). Voyons son application dans la perspective théâtrale. 1.2 bref rappel historique Déjà au XVIIIe siècle, Marivaux avait écrit une comédie intitulée la Dispute (1744) qui pose la question de savoir qui a trompé l’autre en premier, l’homme ou la femme ? La pièce met en scène des jeunes des deux sexes qui aiment et trahissent tout à la fois, vidant la discussion philosophique laissée dès lors sans réponse… Suivant cet auteur qu’elle admirait, Nathalie Sarraute entre à son tour dans cette même perspective intellectuelle, mais en adoptant un changement radical : cette pièce utilise la sémantique pour faire pivoter la dispute : nous assisterons en effet à une simple recherche d'explication à une lutte ouverte. 1.3 Origine de la pièce Précisons l’originalité de cette pièce écrite pour la radio et diffusée en 1981 sur les ondes. Cette circonstance éclaire bien des points relatifs notamment à l'identité des personnages, au choix de l'épure avec un cadre spatial flou, un jeu de scène réduit à l'extrême. Notons qu’elle a été jouée d’abord en anglais, For no Good Reason , à New York en 1985 puis, enfin, en France en 1986. Sources : * https://www.cnrtl.fr/etymologie/disputer ** https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/dispute/25971 Pour Un oui, pour un non, Sarraute, édition d’Arnaud Rykner, mise en scène p.65 Problématique La Gazette littéraire vous propose un dossier pour vous préparer spécifiquement à la dissertation. Cette pièce est assez complexe et vous devez disposer d’éléments précis. Différentes problématiques sont possibles dans "Pour un oui ou pour un non" (Sarraute) : – Comment le théâtre rend-il compte de l’impuissance de l’homme à communiquer valablement avec autrui ? – la pièce de théâtre Pour un oui ou pour un non peut-elle être considérée comme un dialogue de sourds ? – Nathalie Sarraute disait : « c’est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire ». En quoi la lecture de la pièce de théâtre Pour un oui ou pour un non éclaire-t-elle cette citation ? On voit donc que vous aurez à traiter d’un sujet portant sur le langage et sur l’enjeu de la pièce. Nous avons justement choisi une problématique qui articule ces deux aspects : qu’est-ce que la dispute dans la pièce de Nathalie Sarraute met en scène ? Pour répondre à cette problématique, nous analyserons dans un premier temps le balancement dynamique entre le mot, ce qui est dit, et le sens, ce que cela veut dire. Dans un deuxième temps, on mettra en évidence l’intention de l’auteure visant à dépasser le sens des mots courants pour les questionner et les libérer. Il faut avoir en tête que cette pièce est un texte sur le langage, sur la difficulté intrinsèque des hommes à communiquer. Analyse Cette pièce sera examinée sous l'angle de son dynamisme à travers le balancement entre ce qui est dit et ce qui est sous-jacent. Nous verrons ensuite les intentions de l'écrivaine. 3.1 Un balancement Nous assistons à une double lecture : une lecture concrète, qui se comprend dans le réel et une lecture abstraite faisant appel à un raisonnement intellectuel, spéculatif. Cette pièce nous invite, en effet à découvrir : – Ce qui est réellement dit, – Ce qui est sous-jacent. En premier lieu, examinons le statut des personnages. 3.1.1 Les personnages S’agissant du rôle des personnages, voyons la lecture de base que nous pouvons en faire avant de comprendre les enjeux souterrains. a) une amitié remise en question Nous avons d’un côté, deux personnages masculins (H1 et H2) qui entreprennent de questionner leur propre amitié nouée depuis des années. Ils vivent dans une certaine proximité partageant des souvenirs communs (l’épisode de la mère de H2, une excursion en montagne, une intimité familiale connue de l’un et de l’autre). Au fil des mots, on apprend finalement peu de choses sur les personnages : ainsi le caractère flou enveloppe les protagonistes de l’action. On entraperçoit vaguement une opposition sociale entre les personnages : H1 qui aurait réussi, habitant dans une maison avec femme et enfant et H2, à l’inverse, serait vu comme « un marginal » (p.33) et demeurerait dans un simple appartement. Mais ces données ne sont pas au cœur de cette pièce. D’un autre côté, nous avons deux personnages secondaires (H3 et F), des voisins de H2, appelés à les départager dans le conflit qui les divise. Quel conflit ? L’offense de H1 est-elle avérée ? Justifie-t-elle la rupture des liens ? Découvrons ce qui est suggéré par l’autrice avec ses personnages. b) des archétypes Nathalie Sarraute dépasse cette lecture concrète, nécessaire pour la mise en scène, pour faire advenir en creux une lecture sous-jacente. Nous notons trois singularités. Nous sommes loin des personnages supposés réels représentés habituellement par un nom (Argante), une fonction sociale (valet, etc.), etc. Ici, les personnages sont dénués de toute identité. L’auteur les distingue seulement à l’aide de lettres et de chiffres : nous avons H1 H2 H3 et F. Cette économie de moyens dans la détermination des personnages est une originalité de la pièce. Rappelons que cette pièce a été conçue pour être écoutée à la radio... Par ailleurs, notons l’autre caractéristique : aucun des protagonistes ne s’appelle ou ne se nomme. On dialogue à l’aide de pronoms personnels à la 2 e personne (tu) et (vous) : cette pièce met ainsi en scène ces pronoms pour rendre paradoxalement opaque l’identité des personnages. Dans l’esprit de Nathalie Sarraute, ils constituent certainement des archétypes, mais surtout des prétextes à un enjeu dépassant une action conduite par des protagonistes comme dans le théâtre traditionnel. L’autrice se focalise sur les dialogues, plus précisément sur le pouvoir des mots : seuls ces derniers mènent “l’intrigue”. Il vous est proposé de parcourir le résumé de notre analyse dans ce premier tableau : Théâtre/dispute Concret abstraction rôle des personnages vieux amis : « tu te souviens comme on attendrissant ta mère ? »/Elle t’aimait bien » (p.23-24) Deux voisins H2 : « un marginal » (p.33) « Tournée de conférences… 3 (p.33) archétypes : tu/vous anonymes, identifiables (lettres et chiffres) : H1/H2 et — H3 — F 3.1.2 l'action Cette pièce ne comporte pas d’action éclatante, nous savons que ce sont les mots qui forment l’intrigue : nous sommes dans le domaine de l’intime. Par ailleurs, vous aurez remarqué l’absence de scène d’exposition censée nous expliquer les données du problème. Au contraire, l’action se situe in média res, ce qui permet normalement au spectateur d’entrer de manière plus vivante dans l’histoire. Or, ici, l’intrigue est délibérément floue et se veut un libre discours non préparé, un dialogue spontané. Pour nous repérer précisément, la Gazette décompose les moments comme suit : · L’enquête de H1, · La révélation de H2, · La discussion H1/H 2, · L’intervention des voisins, · La conclusion de la discussion, · Le faux départ et la réconciliation, · La lutte ouverte, · La conclusion de la lutte. Décomposition Ainsi que nous l’avons dit dans l’introduction, l’auteure joue en réalité sur le terme de la dispute dans sa double définition, passant d’une discussion animée à une lutte ouverte. Il convient de reprendre les différentes étapes. a) l’enquête de H1 Ainsi c’est H1 qui est à l’origine de la discussion, c’est lui qui pousse son ami à la confession. Pour cela, il utilise des tournures déclaratives affirmatives ou négatives, des exclamatives et des interrogatives pour susciter par tous les moyens une confidence. Il faut noter la première parole : « Écoute, je voulais te demander… ». L’emploi du verbe écouter n’est pas neutre ; de manière sous-jacente, elle donne déjà un premier aperçu de la difficulté de communication à venir : il s’agit d’une stratégie destinée à capter l’attention de son interlocuteur. On verra toute l’âpreté de l’entreprise. Il faut relever tout d’abord le caractère banal de la demande : « qu’est-ce que tu as contre moi… » (p23) qui est une autre façon d’annoncer plus globalement : « que s’est-il passé ? » (p.32). On est donc bien sur ce balancement entre le concret et l’abstrait. La stratégie est payante puisque H2 livre son secret. b) la révélation de H2 À l’inverse de l’étape précédente, c’est par l’abstraction que la révélation s’effectue. H2 emploie en effet des phrases simples marquant des hésitations, des dénégations pour finir par aboutir à l’aveu d’un problème nommé : « juste des mots » (p 25). Poussé dans ses retranchements, il va même qualifier de manière négative : « des mots qu’on n’a pas eus justement » (page 25). La révélation se fait lente avec la terminologie « une réussite quelconque » (page 26) allant jusqu’à un souvenir à peine ébauché : « quand je me suis vanté de je ne sais plus quoi » (page 26). On est donc sur un niveau d’imprécision qui présente un terreau nécessaire à un discours sous-jacent. Mais la révélation va prendre une tournure plus concrète avec la fameuse expression : « c’est biiien… ça » avec la précision suivante : « Un accent mis sur “bien”… un étirement sur “ça” et un suspens avant que ça arrive… ce n’est pas sans importance » (p.27). On a la justification des griefs en trois points fixant le différend entre les amis. Et c’est ainsi que nous avons les clés pour faire naître la dispute au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire la discussion animée sur une divergence de vues entre deux interlocuteurs. c) Discussion H1/H2 À nouveau, la partie abstraite prend le pas, lorsque H2 justifie ainsi son attitude : « un peu d’éloignement » (p. 27). Avec l’adverbe, « un peu », on est sur du flou. Et c’est à H1 que revient l’entreprise de clarification. En effet, il cherche à préciser le sentiment mal exprimé par son ami. Il dit : « Ce que tu as senti dans cet accent mis sur bien… dans ce suspens, c’est qu’ils étaient ce qui se nomme condescendants » (p.30). Le mot « condescendant » prend la place de la terminologie « c’est bien ça ». Mais loin de clarifier la dispute purement intellectuelle, elle enferme les parties. On voit donc que la discussion entre amis ne trouve pas d’issue autre que celle de s’ouvrir à la sagesse de personnes moins impliquées. Il s’agit d’un couple de voisins. d) l’intervention des voisins Ces derniers sont en charge de départager les amis. Mais la mission est mal comprise, on y fait des jeux de mots : « une souricière d’occasion » (p.33). Au bout du compte, les voisins prennent le parti de H1 : “ vous ne trouvez pas ça gentil ? Moi une proposition…” (p33). H2 est prisonnier de ses mots, il recourt à des métaphores comme “la cage” pour s’en sortir (p. 34). On se trouve alors une nouvelle fois dans une impasse avec le départ des voisins. Sur le plan du balancement, on se situe au bout de la logique de la dispute, perdu entre les événements exprimables donc de l’ordre du concret et les éléments inexprimables qui sont du domaine de l’abstraction. Cette dispute intellectuelle aboutit à une conclusion. e) la conclusion de la discussion Les deux amis se retrouvent seuls. La balance penche du côté de H 2. Le malaise est palpable. Et H2 trouve les mots pour les dire ; H2 est vu comme : « cinglé/persécuté « (p.35), il se sent pris au « piège » (p35). Mais la tentation de l’inexprimable revient : « Tu présentes tes étalages. » / « Ça existe, c’est tout. Comme un lac. Comme une montagne « (p 36). Et c’est encore à H1 d’essayer de clarifier la pensée de son ami. Et l’on arrive à un nouveau thème qui est celui du bonheur. Ce concept constitue la 3e entreprise de discussion. Il s’avère que ce terme est parfaitement abstrait, car pour l’un il s’agit d’un « bonheur sans nom » alors que pour l’autre, il s’agit d’un bonheur refusé (page 39). Le débat va prendre de la clarté, mais aussi de l’intensité : loin d’apporter des considérations générales, le mot se focalise concrètement sur la famille de H1. On est donc monté d’un niveau puisqu’à nouveau H1 a fait mouche : il a forcé son ami à avouer le malaise sous-jacent qui n’est autre que de la jalousie à son égard. Pour lui, la discussion a rempli son office et il est prêt à sortir : « Cette fois vraiment je crois qu’il vaut mieux que je parte. » (p.39) f) le faux départ et la réconciliation Mais on assiste à un faux départ. H1 reste comme on peut le voir la lecture de la didascalie page 39. Que signifie la non-exécution de son plan ? Pourquoi ne part-il pas ? Il s’agit du premier silence entre les amis, celui qui nécessite une action négative. Cette communication sous-jacente signifie une volonté de ne pas se séparer. Et justement, les personnages se retrouvent sur la même contemplation du monde. Cette action a un effet sur la dispute puisqu’elle provoque un apaisement. Et l’initiative en revient à H2. On assiste à une réconciliation entre eux. Là où les mots ont entraîné une impasse sur le plan de leur amitié, le faux-départ signe leur attachement. Est-ce pour autant la fin de la dispute ? Il s’avère que H2 se sent tenu de justifier ses propos et cette entreprise le mène à un aveu : « Voilà ce que c’est que de se lancer dans ces explications… on parle à tort et à travers… on se met à dire plus qu’on ne pense. Mais je t’aime bien, tu sais… (p 39-40) » Mais l’homme est incorrigible et ne peut à nouveau s’empêcher de s’exprimer sans clarté : “il y a chez toi parfois, comme un abandon, on dirait que tu te fonds avec ce que tu vois, que tu te perds dedans » (p 40). Ce balancement entre le concret et l’abstrait alimente la dispute entre les amis. Mais, cette fois, la pièce prend un tour dramatique puisque l’on assiste à une mutation de la discussion qui se transforme en lutte ouverte. g) la lutte ouverte Il est intéressant de noter que cette lutte débute par un vers de Verlaine : « la vie est là, simple et tranquille ». Une querelle va s’installer entre eux, d’une part, sur la référence textuelle implicite, et, d’autre part, sur le positionnement des amis sur leur conception de la vie. On est encore sur l’abstrait qui remet à nouveau l’ouvrage sur le métier. Les propos deviennent plus durs : on assiste à un véritable dialogue de sourds. Ils ne sont d’accord sur rien : c’est à ce moment-là que l’on voit l’opposition entre celui qui travaille et celui qui crée, opposition existentielle. Derrière cette question de la vraie vie qui fait référence cette fois à Rimbaud, il s’agit pour chacun des amis de se positionner sur le sujet de la réussite sociale. On mesure que pour l’un c’est important : « Je crois que si tu te révélais comme un vrai poète... il me semble que la chance serait plutôt pour toi » (p. 47) alors que pour l’autre, ça ne l’est pas : « Ou même du plomb n’est-ce pas ? Pourvu qu’on voie ce que c’est, pourvu qu’on puisse le classer, le coter… » (p. 47). Il n’existe pas de solutions à ces différends qui puissent aboutir à une victoire de l’un ou de l’autre ; de même, nul n’éprouve le souhait de recourir à l’intervention d’une tierce partie. Il faut pourtant conclure la lutte. h) conclusion de la querelle : Elle reprend les codes abstraits précédents avec l’introduction d’une locution qui succède aux discussions sémantiques et c’est aussi celle du titre « pour un oui ou pour un non ». Il s’avère que c’est H1 qui est le premier à indiquer : « c’est vrai qu’auprès de toi j’éprouve parfois comme de l’appréhension… » (page 48). On retrouve l’imprécision qui signe l’ambiguïté de leur amitié, entre amour/haine. C’est alors que la scène s’emballe. Chacun est persuadé qu’il faut à ce stade des paroles échangées trouver une solution radicale. Cette solution passe par la rupture. On assiste au balancement entre les deux adverbes d’affirmation ou de négation, qui sont clairement des concepts abstraits tels qu’énoncés : "H1 dit « Pour un oui.. ou pour un non ? » H2 répond « oui ou non ?... » (p.50) On arrive à l’acmé de l’abstrait. Qui veut quoi ? La scène s’achève sur l’imprécision des choix des amis. On sait juste que ce choix est opposé, mais on ne comprend pas ce qu’ils veulent dire en réalité. Le fait même de répondre laisse à penser que cette amitié n’est pas parvenue à son terme. Notons que la dispute, du départ jusqu’à sa fin, demeure dans l’imprécision. Retrouvons en un tableau la synthèse de ce qui vient d’être dit. action : pas de scène d’exposition : intrigue apparemment floue et spontanée concret Abstrait a) enquête de H1 : phrases interrogatives, déclaratives affirmatives et négatives, exclamatives « Qu’est-ce que tu as contre moi « (p.23) b) révélation de H2 : 3 points du différend : “c’est biiien… ça” Un accent mis sur “bien”… un étirement sur “ça” et un suspens avant que ça arrive… ce n’est pas sans importance » (p.27) c) Discussion H1/H2 « Ce que tu as senti dans cet accent mis sur bien… dans ce suspens, c’est qu’ils étaient ceux qui se nomme condescendants » (p.30) d) intervention des voisins : « vous ne trouvez pas ça gentil ? Moi une proposition… « (p.33) (31 à 35) e. conclusion de la discussion : thème du bonheur H2 vu comme : « cinglé/persécuté « (p.35) pris au « piège » (p.35 « jaloux « (p. 37) famille : “image de la paternité comblée” (p.37) annonce du départ de H1 : page 39 : “Cette fois vraiment je crois qu’il vaut mieux que je parte.” F.. Réconciliation : H2 dit “pardonne-moi” “Voilà ce que c’est que de se lancer dans ces explications… on parle à tort et à travers… on se met à dire plus qu’on ne pense. Mais je t’aime bien tu sais… (p 39-40) G. lutte : ‘D’un côté le camp où je suis, celui où les hommes luttent, où il donne toutes leurs forces… ils créent la vie autour d’eux… Pas celle que tu contemples par la fenêtre, mais la ‘vraie’ celle que tous vivent.’p. 45 H2 :” Un raté » (p. 46) sur la qualité de poète : H1 dit : « Je crois que si tu te révélais comme un vrai poète il me semble que la chance serait plutôt pour toi » (p. 47) H. conclusion de la querelle : Réputation : « ils peuvent rompre pour un oui ou pour un non » (p.50) a) enquête de H1 : flou : « écoute « ; « que s’est-il passé ? « (p.23) b) révélation de H2 : phrases simples, gêne « juste des mots » (p.25) « Des mots qu’on n’a pas eus justement » p.25 « une réussite quelconque « (p.26) « Quand je me suis « vanté de je ne sais plus quoi » (p.26) « C’est bien ça » (p.26) c) Discussion H1/H2 « un peu d’éloignement » (p. 27) d) intervention des voisins : « une souricière d’occasion » (p.33) H2 « une cage » (p.34) e. conclusion de la discussion : thème du bonheur H2 dit : « Tu présentes tes étalages. » Ça existe, c’est tout. Comme un lac. Comme une montagne « (p 36) H1 dit « un bonheur sans nom ». /Refus du bonheur de H2 (p.39) F.Réconciliation Faux départ de H1 : : didascalie « se dirige vers la porte s’arrête devant la fenêtre » p. 39 H2 dit : « Il y a chez toi parfois, comme un abandon, on dirait que tu te fonds avec ce que tu vois, que tu te perds dedans » (p 40) G. lutte ouverte : à propos de vers poétique : référence à Verlaine page 40 « la vie est là, simple et tranquille » et référence à Rimbaud : « vraie » vie (p.45) H1 dit : « La vie ne vaut plus la peine d’être vécue (...) c’est exactement ce que je sens quand j’essaie de me mettre à ta place » p. 46 sur la qualité de poète : H1 dit : « Dommage ça aurait pu être de l’or pur. Du diamant » p.47 « Ou même du plomb n’est-ce pas ? pourvu qu’on voie ce que c’est, pourvu qu’on puisse le classer, le coter… » (p. 47) H conclusion de la querelle H1 dit « C’est vrai qu’auprès de toi j’éprouve parfois comme de l’appréhension » (p. 48) métaphore judiciaire (reprise) : autorisation conjointe de se séparer : « On aurait peut-être plus de chance » (p. 49) « déboutés tous les deux « (p.49) « ils seront signalés « (p.49) H1 dit « Pour un oui.. ou pour un non ? » H2 répond « oui ou non ?... » (p.50) Oui à la rupture pour H1 Non pour H2 (p.50) Voyons dans un prochain paragraphe le dynamisme qui est à l’œuvre. 3.1.3 la dynamique Après avoir examiné l’action, analysons la dynamique à l’œuvre dans cette pièce qui se mesure à l’aune des didascalies et des histoires rapportées. Il vous est proposé de vous reporter au tableau récapitulatif à la fin de l’article. On vient de voir que cette dispute ne règle finalement pas le différend, elle l’aggrave même dans un sens indéterminé. Il est intéressant de noter le paradoxe entre une pièce de théâtre où il ne se passe rien sur le plan de l’action et les nombreux mouvements qui sont à l’œuvre. Les didascalies L’essentiel des didascalies concerne H2 qui est en mouvement. Il vous suffit de vous reporter au tableau pour constater les gestes initiés par H2, celui qui ne veut pas dire. Il est intéressant de comparer les mouvements corporels aux paroles tout en retenue ou abstraites. Les premiers sont visibles, ne prêtent pas la discussion, alors que les secondes posent problème. Cela monte la division de l’individu entre ce qu’il dit et ce qu’il pense vraiment. À l’inverse, H1 ne se voit accorder qu’une seule didascalie : cf. le moment où il a le triomphe modeste après le départ des voisins ayant abondé dans son sens. L’unique mouvement qu’il entreprend, c’est celui de partir et encore c’est un faux départ. Le jeu de scène des protagonistes est intéressant puisqu’il s’agit d’un autre langage, qui est sous-jacent, qui participe à la poursuite de la dispute. Les récits Cette pièce comprend différentes actions racontées. Elles vont toujours dans le sens d’un mouvement allant de pair avec les didascalies. Et l’essentiel du récit est mis dans la bouche de H2. On a cette référence au champ lexical de la justice avec: " la demande, l’autorisation, les jurés, le casier judiciaire, la condamnation aux dépens". /« C’est que ce n’est pas permis. Je n’ai pas eu l’autorisation. »/« J’ai fait quelques démarches… » /« Comme les jurés des cours d’assises, des citoyens dont on peut garantir la responsabilité” (p28). En parlant ainsi, H 2 entre dans le domaine de l’abstrait avec la métaphore filée. Cette autorisation qu’il demande d’un tribunal pour pouvoir rompre son amitié est quelque chose de tout à fait imagé. Cela signifie la difficulté de résoudre un conflit nécessitant la médiation d’un tiers judiciaire ou de voisinage. On retrouvera cette métaphore filée à la fin de la pièce lorsque les amis évoquent une demande conjointe, cette fois, pour obtenir la rupture de leur amitié. On voit donc le mouvement incessant du conflit intérieur entre les deux amis. Dans tous les cas, jamais ce conflit n’est résolu. Par ailleurs, H1 prend la main lui aussi pour se remémorer une action du passé (l’excursion en montagne). On voit à ce moment-là le mouvement encore à l’œuvre dans le récit avec cette volonté symbolique de s’entre-tuer. Enfin, on trouve également une dynamique avec la métaphore de la lutte. Et c’est H 2 qui est encore à la manœuvre. Cette lutte toute symbolique est celle qui empêche le rapprochement des deux corps dans la réalité : les mots ont cette faculté de remplacer un vrai combat. Nous avons également la métaphore des mythes sortant de la bouche de H2 avec le conte de Blanche-Neige : l’intertextualité rend compte de la difficulté de communication entre les amis. Plus on se parle, moins on se comprend. Les mots, les contes, tout bouge, tout sort de son contexte pour habiller un autre univers. La dynamique qui est à l’œuvre est celle du pouvoir des mots. Ces derniers sortent de leur utilisation habituelle pour incarner un autre imaginaire, libéré de toute emprise, ce qui ne facilite pas la communication entre les hommes. dynami-sme concret abstrait H2 en mouvement : « H2 dans un élan » (p.24) « piteusement », (p.25) » soupire » (2 fois p.26) « prenant courage » (p.26) « gémit » (p.33) H1 : didascalies « doucement « (p.35) « Il vaut mieux que je parte » (p. 39) H2 : action racontée champ lexical justice : « C’est que ce n’est pas permis. je n’ai pas eu l’autorisation. » « j’ai fait quelques démarches… » « Comme les jurés des cours d’assises, des citoyens dont on peut garantir la responsabilité » « condamnés aux dépens. et même certains, comme moi poursuivis, « (page 27) j’ai appris que j’avais un casier judiciaire où j’étais désigné comme “celui qui rompt pour un oui ou pour un non” (p.28) H1 : action racontée épisode montagnard (p.43 à 44) : “Nous étions là à attendre”/j’ai eu envie de te tuer » symbolisme : métaphore de la lutte « Et tu m’as soulevé par la peau du cou, tu m’as tenu dans ta main, tu m’as tourné et retourné… et tu m’as laissé retomber » (p.29) « Il a disposé une souricière » (p. 33) métaphore des mythes Blanche-Neige (p.38) : « Il y avait donc là-bas… caché au fond de la forêt, une petite princesse… » « miroir », « reine » 3.2. Les intentions de l'autrice Après avoir vu le balancement dans cette œuvre, il est temps de comprendre les intentions de l’autrice. Nous le ferons aujourd’hui au travers du rôle du temps et de l’espace. 3.2.1 Structure Notons, en tout premier lieu, que cette pièce n’est pas découpée en actes ou en scènes, ce qui habituellement offre un cadre spatial (un ou plusieurs lieux au cours des actes, par exemple) et un axe temporel (une progression de l’action dans une journée au moins). Ici il n’en est rien par la volonté même de l’autrice. Le rôle du temps On peut voir que cette pièce est dénuée de temporalité : on ne sait pas à quelle époque nous nous trouvons, ni le moment où cela se passe et nous n’avons par ailleurs aucune notion de durée : la durée de l’amitié ou même de leur éloignement initial, etc. Nous ne sommes pas en présence de connecteurs de temps, si ce n’est pour évoquer le passé. Là encore l’imprécision est de mise : « l’autre jour » (p.24). C’est, en outre, une pièce qui joue sur l'opposition passé/présent. Relevons que la conjugaison dans cette pièce est essentiellement figée à l’indicatif avec l’imparfait, « je voulais te demander » (p 23), le passé composé, « que s’est-il passé ? » (p 23), ou le présent « non, je sens qu’il y a quelque chose » (p 23). La relation d’amitié est questionnée au présent à l’aune du passé. Nulle référence au futur si ce n’est lors de l’épisode avec les voisins « cela ne vous prendra pas longtemps » (p. 31) puisque l’existence de cette relation est précisément sous caution. Nous avons aussi du conditionnel qui permet d’échafauder des hypothèses : « il m’a dit que peut-être il pourrait demander à quelqu’un… » (p. 33). Enfin nous trouvons également du subjonctif qui est le temps de la pensée, de la résolution : « Cette fois vraiment je crois qu’il vaut mieux que je parte. » Il s’agit d’une volonté claire de Nathalie Sarraute de décontextualiser totalement cette pièce qui vise l’épure. Seule la confrontation des mots compte. Pourquoi adopte-t-elle cette perspective ? L’entreprise littéraire de l’auteure est attachée à une seule chose : la mise en évidence du caractère figé des mots à l’image des personnages figé dans une temporalité bouchée. Et quoi de mieux que de les mettre en valeur en rendant abstrait tout ce qui peut faire écran, comme les références au temps et à la durée. Le rôle de l’espace S’agissant du cadre spatial, on note paradoxalement sa grande importance : là où le temps est escamoté, l’espace, lui, est omniprésent. Nous sommes ainsi à l’intérieur d’un lieu propice à la conversation. Mais c’est aussi un endroit où la tension se fait palpable. Nous sommes dans un huis clos propice à l’émergence d’une dispute théâtralisée. Mais c’est par petites touches que l’auteure expose le cadre : on est encore dans l’entreprise d’imprécision déjà caractérisée : « là-bas » (p.33), « ici » (p.34), etc. Il faut attendre la page 40 pour que le cadre enfin se précise : H2 ne dit-il pas : « tu comprends pourquoi je tiens tant à cet endroit ? » (p.40). Mais ce qui intéresse en réalité Nathalie Sarraute, c’est moins l’espace concret que celui intérieur à l’homme. Elle nous brosse ainsi l’univers mental des deux amis : chacun vit dans son propre monde : « Il n’y a aucune chance que je t’y trouve…/non ni là, ni ailleurs » (p. 39) « Il faut absolument que tu viennes (...) est-ce toujours là quelque part hors de nos frontières ?" (p. 39) Le rôle de l’espace a pour fonction de signifier l’impossibilité pour les hommes de se comprendre dès lors qu’on se confronte aux mots. Battus en brèche, ces derniers conduisent à la solitude. concret abstrait rôle du temps Pas de durée exprimée, brièveté de la pièce conjugaison : opposition passé/présent pas de futur connecteurs de temps flous : “depuis tant d’années” (p.23) “toujours été très chic” (p.24) “l’autre jour” (p.24) rôle du lieu À l’intérieur d’un lieu : huis clos chez H2 : “‘tu comprends pourquoi je tiens tant à cet endroit ?’ (p. 40) didascalie : ‘Regarde dehors’ (p.39) H2 dit rien ne me fera quitter ‘mon trou, j’y suis trop bien’ (p.46) H2 dit : ‘quand je suis chez toi c’est comme la claustrophobie/Du mal à reprendre vie.’ (p. 48) cf. didascalies : — ” sort et revient avec un couple » (p.31) - « se dirige vers la porte. S’arrête à la fenêtre ». connecteurs de lieu flous : « tu étais à l’autre bout du monde » p.24 « là-bas, chez lui… » (p 33) « J’avais moi aussi une place ici chez eux » (p. 34) deux univers intérieurs séparés : « Il n’y a aucune chance que je t’y trouve…/non ni là, ni ailleurs » (p. 39) « Il faut absolument que tu viennes (...) est-ce toujours là quelque part hors de nos frontières ? p. 39 3.2.2 Ultra ponctuation Après l'examen du rôle du temps et de l’espace, il est temps de comprendre les intentions de l’auteure en nous intéressant à l'ultra ponctuation du texte. On rappelle que cette pièce a été d’abord créée pour la radio. Elle a donc été conçue pour être écoutée : on comprend alors l’importance de la ponctuation, qui s'analyse en une véritable partition musicale, pour percevoir les émotions exprimées par les personnages. Les intonations sont donc rendues essentielles à la compréhension du texte. Il faut donc noter que l'ultra ponctuation fonde la cohérence même de la dispute : Nombreux points d’interrogation pour marquer le questionnement des amis, et souvent en série pour montrer la véritable enquête, sans compromissions, mais aussi l’ironie, Nombreux points d’exclamation pour faire apparaître les tensions et l’ironie, Des points pour achever des phrases déclaratives : lorsque le dialogue n’est pas interrompu et que l’idée est close. Les guillemets : pour insister sur une locution, sur un terme, Omniprésence des points de suspension constituant la principale singularité en la matière. Chaque phrase se termine singulièrement ainsi. Le rythme est ainsi haché, toujours interrompu. On voit même que la personne qui parle s’interrompt. Pourquoi ? Il s’agit de montrer le caractère spontané de la réflexion en cours, mais également les hésitations, les non-dits, la gêne, la cruauté autant de sentiments éprouvés par les deux amis. Cela donne une véritable tension à la pièce ; ce malaise participe à la théâtralisation de la dispute. il s’agit donc d’un dialogue qui est à destination de son interlocuteur et du public, mais également à l’intention de celui qui parle. On est donc dans une double énonciation au carré. Type Sens premier Sens second Points d’interrogation Questionnement, enquête « Pourquoi ? dis-moi pourquoi ? » (p.24) Ironie « Quelle forêt ? Quelle princesse ? tu divagues » (p.38) Points d’exclamation Humeur, tension « Je n’étais pas jaloux ! » (p.37) « Non ! » (p.50) Ironie « Peur ? Peur ! » (p.46) Guillemets Locution mise en exergue : mot « condescendant » (p.30) « raté » (p.46) « celui qui rompt pour un oui ou pour non » (p.28) Discours direct : « suis-je la plus belle, dis-moi « (p.38) Ironie : "malgré moi les guillemets arrivent" (p 43) Points de suspension Réflexion en cours, mais hésitations, non-dits, gêne, critique "c’est biiien… ça…"(p27) Ironie : "On en trouve partout… tiens ici tout près… mes voisins… des gens très serviables… des gens très bien… tout à fait de ceux qu’on choisit pour les jurys… intègres." (p31) Point Phrase déclarative "De Verlaine. C’est ça"(p 40) Ironie : "C’est dommage que tu ne m’aies pas consulté, j’aurais pu te conseiller sur la façon de rédiger ta demande." (p 29) Silence C’est également une pièce faite de silences comme l’indiquent les deux dernières didascalies à la fin de la pièce. Le silence reste un langage au-delà des mots : c’est un desserrement des contraintes sémantiques. Il permet ainsi de prendre du recul, de faire baisser la tension : "H2, l’observe un instant. S’approche de lui, lui met la main sur l’épaule : pardonne-moi…" (p. 39) À l’inverse, le silence permet également de passer à l’action : "H2 : oui je vois. Un silence. À quoi bon s’acharner ?" (p.48) Mais cette action mûrie par le silence peut très bien aboutir à l’inaction comme à la fin de la pièce : "Un silence H2 : oui ou non ?... H1 : Ce n’est pourtant pas la même chose… H2 : En effet : Oui. Ou non. H1 : Oui H2 : Non ! (p. 50)" 3.2.3 Argumentation Il s’agit de montrer les constructions langagières des hommes. Au cœur de ces constructions, on trouve l’inauthenticité. Caractère figé L’inauthenticité résulte du caractère figé du terme qui perd tout son sens du fait de la norme sociale. Les préjugés sociaux sont la seule clé de lecture alors que le terme en lui-même est de l’ordre du subjectif et se prête ainsi à différentes interprétations. Tel est le cas si l’on regarde les quatre points d’achoppement de la dispute : – c’est bien ça : il faut exclure toute idée psychanalytique avec le ‘ça’ dont l’auteur avait particulièrement horreur, sauf à considérer que cette enquête sur ce fameux ‘ça’, loin de régler le problème comme cherche à le faire la psychanalyse, l’aggrave. Cette tournure relève de l'appréciation subjective. – la condescendance : le mépris des hommes ; il s'agit d'un critère subjectif. – le bonheur : notion philosophique, là encore notons le critère subjectif, – la vraie vie : notion philosophique, relevons le critère subjectif. Dans tous les cas, il est question de concepts abstraits qui sont travaillés par les personnages dans cette dispute. Sarraute entend redonner vie aux termes, débarrassés de leur tropisme, de leur donner un sens plus authentique. On assiste alors à une sorte d’épurement du langage, au dévoilement de l’homme au travers de ses maladresses langagières. On a vu que H2 commet des abus de langage qui consistent pour lui à faire état de son propre univers. Chacun, en effet, habite un univers intérieur distinct : "Il n’y a aucune chance que je t’y trouve…/non ni là, ni ailleurs" (p. 39). L’auteur insiste finalement sur la solitude existentielle de l’homme. On note avec intérêt que la seule chose qui n'est pas discutée entre les amis : c’est l’expression à l’origine du titre de la pièce : pour un oui ou pour un non. Que signifie donc cette expression ? Désinvolture L'expression pour un oui ou pour un non présente un sens passablement péjoratif. Elle a pour synonyme un caprice, une désinvolture : on peut dire que l’amitié ne serait pas une vertu durable puisqu’elle pourrait être rompue sans motif sérieux. Dans la pièce, cette expression est employée, en outre, comme un préjugé : c’est une critique sociale : "J'ai appris que j’avais un casier judiciaire où j’étais désigné même "celui qui rompt pour un oui ou pour un non" (p 28). On retrouve ce même préjugé à la fin de la pièce où il est indiqué : "chacun saura de quoi ils sont capables, de quoi ils peuvent se rendre coupables : ils peuvent rompre pour un oui ou pour un non" (p. 50). Cette expression aurait pu être discutée entre les amis. Mais elle ne l’est pas. On note, en effet, le fait qu’ils s’accordent parfaitement sur la définition. Pourquoi ? Parce que cette locution est déjà binaire (oui/non) et ne peut logiquement engendrer une tierce notion. Et pour autant, cette expression mériterait d’être discutée pour savoir si cette amitié peut être rompue avec ou sans motif. Cependant, ils ne cherchent qu'une chose parfaitement futile : ils veulent seulement savoir s’ils seront condamnés à être vus comme des personnes rompant pour un oui ou pour un non : ils sont donc soumis à un impératif social. C’est leur point commun, le seul dans toute cette dispute. Ils ne peuvent pas échapper au regard de l'autre et de la société, c’est pour cela qu’ils cherchent paradoxalement à être d’accord pour ne plus se voir. Et justement, ils n’y arrivent pas puisqu’à la fin de la pièce, ils sont incapables de s’entendre : la réponse est diamétralement opposée. On assiste alors à une fragmentation de l’expression, à une libération de l’emprise sociale en quelque sorte. C’est une liberté langagière. Le titre de la pièce rend donc compte de cet éclatement, de cette vie… 3.2.4 Les principales figures de style et les registres Ce sont essentiellement des figures de répétition qui figurent dans le texte. Répétitions On peut voir des répétitions au sens strict du terme : "- H2 : Eh bien ? – H1 : Eh bien… – H2 : Eh bien ?"(p.45) La répétition permet d’inviter l'autre à exprimer sa pensée. Elle sert aussi à se confronter : « – H1 : Peur ? Peur ! - H2 : oui, peur. Ça te fait peur (…)" (p. 46) Cette répétition fait partie de la stratégie théâtrale : elle souligne la tension entre les amis, leur difficulté à se comprendre. Cela forme un écho, une interpellation sur le sens et la portée du mot. On trouve, en outre, des antithèses : la plus importante est celle entre le je et le tu qui parcourent tout le texte et évidemment entre le oui/non. "- H2 : (…) Tu n’auras pas cette chance. - H1 : Moi ? Cette chance ? Je crois que si tu te révélais comme un vrai poète… il me semble que la chance serait plutôt pour toi ."(p.47) On relève également les oppositions entre le dit et le non dit : "(…) juste des mots"/"des mots qu’on n’a pas "eus" justement…"(p. 25) : cette figure de style entre pleinement dans le champ de la dispute reposant sur des interprétations opposées d’un même mot. Par ailleurs, on note des métaphores : "tu doutes toujours, tu crains qu’il n’y ait là-bas, dans une petite cabane dans la forêt…’ (p. 46). "Dommage. Ça aurait pu être de l’or pur. Du diamant." (p 47). Ces figures métaphoriques permettent aux termes de sortir de leur caractère figé et de revêtir un imaginaire, un espace de liberté, un nouvel esthétique, ainsi qu’on l’a vu précédemment. Ce sont des stratégies stylistiques importantes pour la dispute. Registres On note enfin deux registres : Cette pièce comprend un registre comique dans les dialogues faisant appel à des images inattendues : "- H1 : c’est que tout à l’heure, tu m’as parlé pour ne rien dire… tu m’as énormément appris, figure-toi (…) cette fois-ci celui qui a placé le petit bout de lard, c’est toi. - H2 : Quel bout de lard ?" (p. 41) Excluons toute idée d’absurde. En effet, si l’auteure joue sur l’abstraction du langage, son enfermement, elle n’a pas souhaité faire entrer sa pièce dans le champ l’absurde. On a vu que les parties se répondent avec une forme de logique alors que ce n’est pas le cas dans le théâtre de l’absurde. On n’oublie pas que c’est un texte sur la libération des mots trop souvent figés, c’est un marqueur puissant que de les délier par... l’humour. Il reste qu’un autre registre est à l’œuvre. Le registre tragique est également présent dans cette pièce : le thème de la mort est abordé par les protagonistes au sens premier du terme : "- H2 : Ah oui. Je m’en souviens… j’ai eu envie de te tuer. - H1 : et moi aussi. Tous les autres, s’ils avaient pu parler, ils auraient avoué qu’ils avaient envie de te pousser dans une crevasse…" (p. 44) Mais il s’agit surtout de la mort d’une amitié, de cette faculté de rompre les liens. Au-delà de cette amitié, Sarraute peint l’immense solitude de l’être humain, considère tragiquement l’incommunicabilité entre les hommes une fois les mots rendus plus sincères et donc plus libres… Il s'agit d'une pièce présentant un fond pessimiste.
- "Odyssée" de Homère
Lecture suivie : la Gazette littéraire vous propose d’effectuer la lecture croisée de deux livres formidables, l 'Odyssée d’Homère et Une odyssée, un père, un fils, une épopée de Daniel Mendelsohn : ce dernier livre s’impose comme une porte d’entrée lumineuse et profondément humaine dans l’univers fabuleux d’Homère, revisité à la lumière des questionnements sensibles et brûlants de notre temps. "Odyssée" de Homère La Gazette littéraire vous convie à une expérience de lecture rare : celle du livre bouleversant de Daniel Mendelsohn : Une odyssée. Un père, un fils, une épopée . Odyssée de Homère : écrivain et professeur de littérature aux États-Unis, Daniel Mendelsohn y tisse un double hommage d’une grande finesse. D’un côté, L’Odyssée d’Homère, texte fondateur qu’il explore avec ses étudiants au fil d’un séminaire universitaire ; de l’autre, son père qui, à l’âge de quatre-vingts ans, décide contre toute attente de s’asseoir sur les bancs de la faculté pour suivre les cours de… son fils. À l’instar de l’épopée homérique, la relation entre père et fils est marquée par l’épreuve, la distance et l’incompréhension. Longtemps, Daniel Mendelsohn a buté contre le mépris et la dureté de son père, laissant s’accumuler des silences souvent douloureux. L’arrivée de ce père-étudiant, d’abord ressentie comme une intrusion, voire une contrainte, va peu à peu se transformer en chemin de réconciliation. C’est Homère qui leur offre cette opportunité inespérée. L’émotion affleure tout particulièrement la fin de l’ouvrage. Le séminaire nous est restitué avec une remarquable justesse : loin d’un cours magistral figé à la française, il s’agit d’un échange vivant, nourri de points de vue parfois divergents, où les étudiants dialoguent librement avec leur professeur. Esprit vif et volontiers provocateur, le père y occupe une place singulière et savoureuse, donnant à ces discussions une intensité toute particulière. Pour nous, c'est une occasion d'assister à ces conversations passionnantes. À travers cette relecture collective de L’Odyssée , chacun, lecteurs compris, mesure la portée universelle de ce récit de l’Antiquité, toujours capable d’éclairer nos existences contemporaines placées sous le signe de nos liens familiaux, de nos errances et de nos aspirations à l'unité et à la synthèse. Vous l’aurez compris : ce livre s’impose comme une porte d’entrée lumineuse et profondément humaine dans l’univers fabuleux d’Homère, revisité à la lumière des questionnements sensibles et brûlants de notre temps. Deux "odyssées" La Gazette vous propose de croiser ces deux lectures formidables en partant du plus contemporain pour nous mener vers celui d'Homère. Comment allons-nous procéder ? Il vous faut avoir les deux éditions semblables aux miennes puisque je vais viser des passages précis : Une odyssée, un père, un fils, une épopée, Ed. J'ai Lu, ( 8,50 euros) et Odyssée d’Homère, folio classique, (6,50 euros), Il vous faut un crayon à papier pour noter en marge sur l’ouvrage d’Homère les remarques du professeur Mendelsohn : vous vous rendrez compte des détails qu’il commente avec tant d'intelligence et de simplicité pour nous… Nous avancerons progressivement de manière conjointe dans les deux livres à raison d'au moins 50 pages par semaine : c’est pour cela que j’inclus le week-end. Vous êtes prêts ? 1.Introduction En guise d'introduction, il convient d'ouvrir les deux livres : Le livre de Daniel Mendelsohn : lecture de la page 11 à la page 77 : il présente la relation complexe qu’il entretient avec son père (mathématicien), celui-ci méprisant sa carrière professorale dans les lettres. À l’intérieur de cette partie, lisez précisément : Les pages consacrées aux vers d’ouverture (pages 22 à 31), Les pages consacrées à l'étymologie du mot "voyage" (pages 38 à 43) Les pages consacrées au plan de l'Odyssée voulu par Homère (page 53 à 60) Introduction de l’Odyssée ( pages 72 à 75) Le livre d'Homère : (pages 25 à 26) et regardez surtout le plan de l’œuvre à la fin du livre. Que voit-on ? L'importance consacrée à Télémaque, le fils d'Ulysse, dans l'Odyssée ... 2. Éducation de Télémaque L'éducation de Télémaque, qui n'est pas achevée quoiqu'il soit âgé de vingt ans, s'effectue grâce à ses voyages et aux récits élogieux des anciens compagnons d'Ulysse : il découvre ainsi les exploits de son père, le grand inconnu de sa vie, et se prépare à le rencontrer. C'est également pour lui un moyen de mettre fin à sa quête d'identité : est-il vraiment le fils d'Ulysse, lui, dont la conception est contemporaine à son départ ? Le livre de Daniel Mendelsohn : pages 81 à 194 : à l’intérieur de cette partie, lisez précisément : les pages 87 à 91 : apathie générale à Ithaque avec les prétendants qui résident et festoient en permanence dans le palais en dilapidant la fortune d'Ulysse : grande solitude de Télémaque et de Pénélope, laquelle tisse le jour et détisse la nuit, les pages 92 à 96 : intervention d'Athéna sous les traits d'un vieil ami d'Ulysse, Mentès, et conversation avec Télémaque pour l'inciter à agir (convocation des prétendants et annonce de son départ sur les traces du père) pages 104 à 115 : les fameux épithètes homériques, Ulysse est-il vraiment un héros ou un perdant ? (retour sur la guerre de Troie dans l'Iliade) pages 116 à 120 : controverse sur le texte (récit oral/écrit) et controverse sur la question de savoir s'il y a un Homère ou des Homère, pages 144 à 149 : Pénélope et son fils : rudesse de Télémaque qui cherche à s'affirmer et son départ... pages 151 à 164 : découverte de l'hospitalité grecque dans les deux épisodes. Télémaque est accueilli chez Nestor, ex-compagnon d'Ulysse, et assiste à un banquet de mariage chez Ménélas et Hélène (revenue auprès de son mari, après la destruction de Troie). pages 175 à 183 : confirmation par Hélène de la ressemblance physique entre Télémaque et son père. Rôle et pouvoir de la drogue versée par Hélène aux convives avant qu'elle ne débute son récit... mensonger ! Le livre d'Homère : chants I, II, III, IV : p. 32 à 86 Retour de Télémaque à Ithaque. 3. Recentrage sur Ulysse À partir du chant V, Homère met Ulysse au cœur de son récit (Normal ! me direz-vous : Odyssée en grec signifie Ulysse). Nous le découvrons dans son rapport avec deux magnifiques femmes, une déesse, Calypso, et une princesse, Nausicaa. Cherchons les raisons profondes conduisant le héros à revenir -après vingt ans d'absence- auprès de Pénélope. Et si c'était sa conception de l'amour fondée sur l'homophrosynê, une communauté d'esprit ? Qu'est-ce donc que cette communauté d'esprit ? N'est-ce pas elle qui cimente un couple et a fortiori un vieux couple, comme celui formé par Ulysse et Pénélope ? Pour le savoir, lisez ces deux auteurs : Le livre de Daniel Mendelsohn : pages 195 à 225 : à l’intérieur de cette partie, lisez précisément : pages 196 à 198 : chez Calypso, Ulysse déprime, pleurant souvent ; il n'a plus rien de commun avec l'Ulysse de l'Iliade : il incarne même la figure d'un anti-héros. pages 206 à 210 : intervention des dieux pour sortir Ulysse des griffes amoureuses de Calypso. Offre de jeunesse et d'immortalité proposée par cette dernière pour tenter de conserver son amant. Refus de Ulysse qui préfère Pénélope, quoique simple mortelle et beaucoup moins belle que la déesse : l'homophrosynê prévaut. Départ d'Ulysse en direction d'Ithaque, mais il est rattrapé par la vengeance de Poséidon... pages 212 à 219 : naufrage d'Ulysse sur l'île paradisiaque de Schérie ; intervention d'Athéna auprès de la princesse phéacienne, Nausicaa, qui part à la rencontre d'Ulysse. Ce dernier nu et affaibli par sa pitoyable expérience maritime est transformé par Athéna en homme plein de vigueur : il s'apprête à rencontrer la famille de Nausicaa à la réputation inhospitalière ... Le livre d'Homère : chants V et VI : p. 107 à 134 4. Ulysse à la cour d'Alcinoos Nous retrouvons Ulysse à l'intérieur du palais d'Alcinoos. Nous sommes arrivés aux chants 7 et 8 qui décrivent l'accueil et le séjour de l'étranger dans cette île. Notons que le livre de Daniel Mendelsohn n'évoque pas cette partie. Il vous est donc proposé de lire : Le livre d'Homère : chants 7 et 8 : p.146 à 165 : chant 7 : nouvelle transformation d'Ulysse par Athéna le rendant, cette fois, plus grand et plus fort pour se faire accepter sur cette nouvelle terre. Ulysse adopte la position de Suppliant (s'asseyant dans la cendre) face au roi Alcinoos afin d'obtenir son concours pour repartir vers les siens. Cette requête est accepté et il est ainsi accueilli à la table de ses hôtes. En petit comité, la reine lui demande son nom, mais il préfère raconter ses mésaventures en mer, le premier naufrage chez Calypso chez qui il demeure sept ans et son deuxième naufrage suivi de son errance en mer de dix-sept jours avant d'arriver sur cette île (cf. les nombreuses redites de Homère). Accueil et fixation de sa date de départ au lendemain par le roi Alcinoos. Ulysse est enfin invité à dormir dans un lit d'apparat. chant 8 : en tant qu'étranger, il est convié à un premier banquet avec l'aede (poète) Demodocos qui chante les exploits d'Ulysse. Ce dernier pleure à l'évocation de son nom qu'il persiste néanmoins à cacher à l'assemblée. Des jeux de Zeus (course, lancer, etc...) sont organisés pour permettre à notre héros de pouvoir vanter les mérites de ses hôtes. Ulysse est mis au défi et réussit un exploit en saisissant un disque. 2e chant de Démodocos évoquant les amours d'Arès et d'Aphrodite. Danses merveilleuses et retour à la table du banquet pour célébrer le prochain départ de l'étranger. Des présents sont offerts avant le dernier bain d'Ulysse revêtu de beaux atours. Dernier festin avec le récit du cheval de Troie raconté toujours par l'aede. Nouvelles larmes d'Ulysse et invitation du roi faite à Ulysse de révéler son nom et d'expliquer les raisons de son chagrin... 5. Les aventures d'Ulysse Nous retrouvons Ulysse dans la partie la plus connue de l'Odyssée (chants 9 à 12) : c'est le temps du récit pour notre héros qui sort enfin de l'anonymat : il raconte ses mésaventures. Le livre de Daniel Mendelsohn : pages 229 à 318 : à l’intérieur de cette partie, lisez précisément : pages 244 à 262 : prise de parole d'Ulysse réduisant au silence le narrateur. Pourquoi ? Retour sur ses aventures avec notamment les Lotophages, les Cyclopes avec la bravade particulièrement malvenue d'Ulysse (souvenez-vous du double sens du mot "personne") qui le condamnera à être poursuivi par l'insatiable colère de Poséidon sur une durée de dix années. pages 269 à 281 : chants 11 et 12 : entrée dans l'Hadès, le monde "souterrain", où Ulysse croise l'âme d'Elpénor, un ancien compagnon, puis celle de sa mère qu'il cherche à toucher par trois fois. Il voit également celle d'Agamemnon (cf."l'Odyssée inversée") qui lui donne le sage conseil d'arriver à Ithaque, incognito, pour surprendre Pénélope et s'assurer de sa fidélité. Dialogue enfin avec l'âme d'Achille qui, désillusionné, remet en cause l'héroïsme célébré dans l 'Iliade . pages 293 à 304 : épisode des troupeaux appartenant au dieu Soleil. Faim des compagnons d'Ulysse qui égorgent et mangent les bêtes sacrées. Colère d'Hypérion et tempête effroyable avec pour unique survivant : Ulysse. Ce dernier arrive donc seul sur l'île de Circé (il y reste les 7/10e de son temps). Parallèles étonnants entre Circé/Calypso. Récits inventés par Ulysse ? Thème philosophique de la "vérité "... Le livre d'Homère : chants 9 à 12, p.165 à 240 (prévoir du temps). 6. Le retour d'Ulysse Notre héros est déposé endormi sur l'île d'Ithaque : ce sera l'occasion des retrouvailles avec Télémaque et rôle du génial porcher (gardien des porcs) : Le livre de Daniel Mendelsohn : pages 323 à 376 Le livre d'Homère : chants 13 à 19 7. Les retrouvailles entre Ulysse et Pénélope C'est véritablement l'acmé du livre : la vengeance d'Ulysse dirigée contre les prétendants. L'épisode de l'épreuve du tir à l'arc constitue le révélateur de son identité assumée, qui conduit aussi à un carnage sans pitié ! C'est, en outre, le moment des retrouvailles entre les époux, après vingt ans de séparation. Mais Pénélope choisit d'éprouver celui qui se prétend son époux avec un secret concernant leur lit conjugal que seul leur couple connait. Épreuve évidemment réussie avant que nos deux héros ne laissent libre cours à l'épanchement de leurs sentiments, à l'amour retrouvé dans une joie pure ...Magistral ! Le livre de Daniel Mendelsohn : pages 323 à 376 Le livre d'Homère : chants 20 à 24
- Quiz littéraire de fin d'année
Découvrez un quiz festif pour tester vos connaissances et éveiller votre esprit. Entre contes de Noël, poèmes et récits célébrant le réveillon du Nouvel An, chaque question sera l’occasion de (re)découvrir des trésors de la littérature. Covent Garden, Londres Quiz littéraire À l’approche des fêtes de fin d’année, la Gazette vous convie à un instant de plaisir. Que vous soyez passionnés de lecture ou simples amateurs de belles histoires, nous vous proposons un quiz festif pour tester vos connaissances et éveiller votre esprit. Entre contes de Noël, poèmes et récits célébrant le réveillon du Nouvel An, chaque question sera l’occasion de (re)découvrir des trésors de la littérature. Pensez à partager ce jeu pour qu'il devienne un moment convivial. Alors, êtes-vous prêts à relever le défi de quiz littéraire et à vous laisser emporter par la magie des mots ? Questions 1. Qu'est-ce qu'un noël ? a) Un enfant né le jour de Noël, b) un cantique, c) un génie. 2. Dans les trois messes basses de Daudet, quel péché a commis dom Balaguère le jour de Noël ? a) un péché de gourmandise en mangeant dans la sacristie entre les trois messes basses, b) un péché de gourmandise en buvant du vin dans la sacristie, entre les trois messes basses, c) un péché de gourmandise en expédiant les deux dernières messes basses. 3. Dans l'Antiquité grecque, quel est le dieu de la vigne et de... ses excès ? a) Hermès, b) Dionysos, c) Prosymnos. 4. Qui a écrit les Aventures de la nuit de Saint-Sylvestre ? a) Anderson, b) Perrault, c) Hoffmann. 5. Qui a dit : « je ne prendrai pas de calendrier cette année, car j'ai été très mécontent de celui de l'année dernière ! »? a) Rabelais, b) Voltaire, c) Allais. 6. Dans la nouvelle de Maupassant, Réveillon, où la famille a-t-elle fait reposer le corps du grand-père ? a) Dans l'étable, b) dans son lit, c) dans la huche à pain. 7. De quel journal est extrait cette citation : " Tenez, dit l'avare : voici un calendrier neuf, et qu'il vous fasse toute l'année ! "? a) journal des frères Goncourt, b) journal de Jules Renard, c) journal de Paul Valéry. 8. Que veut dire l'expression : « laissons venir la fête avant de la chômer » ? a) soyons prudents, b) soyons patients, c) soyons organisés. 9. Dans le roman de Balzac, quel est le rituel du père d'Eugénie Grandet le 1er janvier ? a) Il autorise exceptionnellement sa fille à allumer un feu dans sa chambre, b) Il compte la fortune de sa fille, c) Il offre un bijou à sa fille. 10. Qu'a reçu Sylvestre Bonnard, éminent membre de l'Institut, dans le roman d'Anatole France à Noël ? a) un livre, b) une bûche, c) une promotion. Réponses 1. Qu'est-ce qu'un noël ? 1b : un noël est un cantique composé en langue vulgaire (et non en latin) ayant pour thème la naissance de Jésus. 2. Dans les trois messes basses de Daudet, quel péché a commis dom Balaguère le jour de Noël ? 2c : le prêtre expédie ses deux dernières messes. Rappelons l'intrigue : lors de la nuit de Noël, le sacristain Garrigou, incarnation du diable, pousse le curé Dom Balaguère à commettre un péché de gourmandise. Chargé de célébrer trois messes consécutives, le prêtre ne pense qu’au festin qui l’attend après l’office. La première messe se déroule presque sans encombre, mais les deux suivantes s’enchaînent à un rythme de plus en plus effréné. À chaque tintement de la clochette de Garrigou, Dom Balaguère se hâte, les babines encore humides de gourmandise. La dernière messe est escamotée à un point tel qu’elle en devient inaudible. Une fois l’office terminé, impatient de festoyer, le curé s’empiffre et boit avec excès… au point d’en mourir d’une attaque dans la nuit. Pour ce crime, dont il ne put se repentir de son vivant, il sera condamné à redire, au même endroit, trois cents messes. ( à lire ici) 3. Dans l'Antiquité grecque, quel est le dieu de la vigne et de ses excès ? 3b : Dionysos ou Bacchus chez les Romains. B rûlant du désir de retrouver sa mère, Dionysos se tourne vers le berger, Prosymnos, qui accepte de le guider. Chemin faisant, le parfum des vignes semble l’accompagner. Le vin est symbole de fête, de transe et de mystère : cette quête n'est pas seulement celle d’un fils qui s'en retourne vers sa mère, mais également une initiation aux plaisirs et aux vertiges que seuls les dieux (et désormais les hommes) peuvent connaître. 4. Qui a écrit les Aventures de la nuit de Saint-Sylvestre ? a) Anderson, b) Perrault, c) Hoffmann. 4c: Hoffmann écrivain et compositeur allemand a écrit ce conte fantastique (à retrouver ici ) . 5. Qui a dit : « je ne prendrai pas de calendrier cette année, car j'ai été très mécontent de celui de l'année dernière! » 5c : Alphonse ALLAIS. 6. Dans la nouvelle de Maupassant, Réveillon, où la famille a -t-elle fait reposer le corps du grand-père ? 6c : Dans la huche à pain... drôle de place ! Relisons un court extrait : « C’était le vieux, tout sec, les yeux clos, roulé dans son manteau de berger, et dormant là son dernier sommeil, au milieu d’antiques et noires croûtes de pain, aussi séculaires que lui. Ses enfants avaient réveillonné dessus ! » (à lire ici) 7. De quel journal est extrait cette citation : " Tenez, dit l'avare : voici un calendrier neuf, et qu'il vous fasse toute l'année ! " 7b : Journal de Jules Renard. 8. Que veut dire l'expression : « laissons venir la fête avant de la chômer » ? 8a : Soyons prudents : il est imprudent de se réjouir de ce qui est à venir, et aussi il ne faut pas s'affliger d'un mal qui n'est pas encore venu et qui peut-être ne viendra pas... 9. Dans le roman de Balzac, quel est le rituel du père d'Eugénie Grandet le 1er janvier ? 9b : Monsieur Grandet compte la fortune de sa fille. Or, à cette occasion, la jeune fille est obligée de confesser à son père qu'elle n'a plus son or... elle l'a en effet donné à l'homme qu'elle aime... 10. Qu'a reçu Sylvestre Bonnard, éminent membre de l'Institut, dans le roman d'Anatole France à Noël ? 10b) une bûche en bois, qui devait brûler lentement à Noël, censée favoriser une bonne année de récolte. Mais en l'occurrence, celle qu'il reçoit comporte une surprise de taille...un livre de grande valeur que l'homme n'espérait plus posséder : "C’est un très gros paquet, mais pas très lourd. Je défais dans ma bibliothèque les faveurs et le papier qui l’entourent et je trouve... quoi ? une bûche, une maîtresse bûche, une vraie bûche de Noël, mais si légère que je la crois creuse. Je découvre en effet qu’elle est composée de deux morceaux qui sont joints par des crochets et s’ouvrent sur charnières. Je tourne les crochets et me voilà inondé de violettes. Il en coule sur ma table, sur mes genoux, sur mon tapis. Il s’en glisse dans mon gilet, dans mes manches. J’en suis tout parfumé. — Thérèse ! Thérèse ! apportez des vases pleins d’eau ! Voici des violettes qui nous viennent de je ne sais quel pays, ni de quelle main, mais ce doit être d’un pays parfumé et d’une main gracieuse. Vieille corneille, m’entendez-vous ? J’ai mis les violettes sur ma table, qu’elles recouvrent tout entière de leur buisson parfumé. Il y a encore quelque chose dans la bûche, un livre, un manuscrit. C’est... je ne puis le croire et ne puis en douter... C’est la Légende dorée , c’est le manuscrit du clerc Alexandre. Voici la Purification de la Vierge et l’Enlèvement de Proserpine , voici la légende de saint Droctovée. Je contemple cette relique parfumée de violettes. Je tourne les feuillets entre lesquels des petites fleurs sombres se sont glissées, et je trouve, contre la légende de sainte Cécile, une carte portant ce nom : princesse Trépof. (...) » Le Crime de Sylvestre Bonnard , Anatole France, wikisource Bonnes fêtes à tous !
- Les 17 ans d'une aventure littéraire
Le 6 janvier 2009 marquait le début d’une aventure littéraire. Depuis, elle n’a cessé de s’enrichir au fil des années, nourrie par les échanges avec ses abonnés, par le choix de ses lectures partagées et par le formidable enthousiasme qu’engendre la transmission d’une telle passion pour la littérature. Aventure littéraire Le 6 janvier 2009 naissait une aventure littéraire. Année après année, elle s’est épanouie au contact de ses lecteurs, des livres étudiés et de l’enthousiasme que suscite encore le partage d’une telle passion. Cette aventure littéraire se réinvente à travers une nouvelle architecture, plus fluide et plus ergonomique, conçue pour accompagner chaque lecteur, à tout âge et selon ses envies. Offre plus large Avec la même exigence, la Gazette littéraire continue d’offrir des lectures de qualité. En proposant exclusivement des études comparatives à ses débuts, elle s'est tournée ces dernières années vers les podcasts littéraires et proposera, au cours des mois à venir, un nouveau format : des séminaires et des conférences. Vous connaissez enfin son engagement auprès des lycéens et des étudiants de classes préparatoires scientifiques, le même soutien méthodologique, toujours attentif, demeurera dans ces colonnes. N’hésitez pas à vous abonner et à commenter les articles pour faire vivre un lieu d’échange et de convivialité profondément littéraire. Merci pour votre fidélité et votre soutien !
- Ambigüités et portée de l'œuvre (La Boétie)
Le contexte historique du Discours de la servitude volontaire s’inscrit dans le contexte des guerres de religion au XVIe siècle. Des interprétations diverses ont émergé dès le 19e siècle. Retour sur les ambigüités de cette œuvre et sa portée sur le plan philosophique. Statue de La Boétie à Sarlat Ambigüités et portée de l'œuvre (La Boétie) Il vous est proposé d'achever l'étude du Discours de la servitude volontaire de la Boétie qui suit le plan suivant : nous avons abordé les deux premiers points, il nous reste à conclure sur cette œuvre. 1. La tyrannie : comprendre pour résister, 2. Les procédés argumentatifs du discours : 2.1. Une argumentation directe, 2.2. Une stratégie argumentative : 2.2.1. La raison mathématique, 2.2.2. La persuasion, 2.2.3. Les intentions de l’auteur : a) les références à l’Antiquité, b) les références à la Renaissance, 2.3. Les principales figures de style, 2.4. Les registres littéraires, 3. Les ambiguïtés de l’œuvre, 4. La portée philosophique de l’œuvre, Ambigüités et portée de l'œuvre (La Boétie) : nous verrons ensemble la dernière partie de notre étude. 3. Les ambiguïtés de l’œuvre : Pierre Mesnard [3] écrivait que : "tout reste à dire sur ce petit ouvrage entouré de mystère : […] Nous ne connaissons avec certitude aucun élément de l’ouvrage, ni le texte même, ni la date, ni par le fait son sens exact." Il faut préciser le contexte historique du Discours de la servitude volontaire qui s’inscrit dans le contexte des guerres de religion au XVIe siècle. Des interprétations ont émergé dès le 19e siècle. De nos jours, Bernardette Gadonski [4] considère, dans sa thèse, que La Boétie aurait été acquis aux thèses des réformés dans le contexte de la répression des protestants en Aquitaine. Elle estime que le Discours serait en réalité un texte codé afin d’échapper aux foudres de la censure ; les références à l’antiquité seraient faites pour noyer le caractère sulfureux de la thèse principale. L’auteur liste ce qu’elle considère comme un double langage. Ainsi cherche-t-elle les allusions dans ce sens telles que la référence au papillon : "ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir, se jette au feu, pour ce qu’il reluit, il éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme dit le poète toscan" (Dante p.155). Il s’agirait d’une référence aux parpaillots (les protestants) qui signifie papillon en italien classique. Par ailleurs, Bernadette Gadonski se fonde sur le rôle de Montaigne lui-même. Ce dernier aurait cherché à brouiller les pistes en niant la véritable portée de l’œuvre, en la rabaissant à un simple exercice scolaire : dans ses Essais, il dit en effet : " Il l’escrivit par manière d’essay, en sa premiere jeunesse, [5] (…) " ce qui lui permet habillement de changer l’âge de l’auteur au moment de la rédaction du Discours , passant de 18 ans à 16 ans. Pour Philippe Desan [6] , il est toujours difficile de connaître avec certitude les intentions de la Boétie : il préfère s’attacher à décrire les récupérations de ce texte par des partis opposés, les protestants puis par les catholiques. Il indique que le massacre de la Saint-Bathélémy en 1572 a fait passer ce texte pour un pamphlet réformé, lequel brûlé en place public a conduit Montaigne à renoncer à l’intégrer dans ses Essais. 4. La portée philosophique de l’œuvre : Penseur de la Renaissance qui influença Montaigne, La Boétie inaugure une philosophie moderne du politique. La liberté est conçue comme un droit naturel, qui ne peut être aboli par un gouvernement tyrannique. C’est un droit parfaitement inaliénable. Mais c’est aussi un penseur de la réalité humaine : nul n’échappe aux règles édictées par la société. Les lois s’imposent à tous. C’est davantage sur la philosophie générale que ce texte s’impose. L’être humain doit être capable de réfléchir et de penser la liberté. C’est en partant de cette disposition d’esprit portée à l’exercice de sa raison que l’être peut concevoir la pensée comme un affranchissement possible, un idéal. Comme le dit Philippe Desan : "cette possible liberté tient lieu de liberté pour La Boétie comme pour Montaigne, et préfigure sur bien des points les thèses de John Locke sur la liberté individuelle. » De nombreux penseurs iront dans le sens de la détestation de la tyrannie comme Montesquieu qui, dans l’Esprit des lois (1748), propose une séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) pour lutter précisément contre la tyrannie. ________________________________________ [3] Pierre Mesnard, Essor de la philosophie politique au XVIe siècle, Vrin, 1969 p.389 [4] Bernardette Gadonski, La Boétie, penseur masqué, l’Harmattan 2007 [5] Montaigne, les Essais , chapitre 28 [6] Philippe Desan, Le Discours de la servitude volontaire et la cause protestante : les paradoxes de la réception de La Boétie, DOI : https://doi.org/10.58282/colloques.2491
- Les procédés argumentatifs (La Boétie)
Nous verrons qu’il s’agit d’une œuvre reposant sur une argumentation directe. L'auteur a mis au point une stratégie précise pour entraîner l'adhésion de son public : recours à la raison mathématique et à la technique de la persuasion, utilisation de figures de style déterminées et de registres littéraires précis. Les procédés argumentatifs (La Boétie) Il vous est proposé de poursuivre l'étude du Discours de la servitude volontaire de la Boétie au travers du plan suivant : nous verrons aujourd'hui le 2e point. 1. La tyrannie : comprendre pour résister, 2. Les procédés argumentatifs du discours : 2.1. Une argumentation directe, 2.2. Une stratégie argumentative : 2.2.1. La raison mathématique, 2.2.2. La persuasion, 2.2.3. Les intentions de l’auteur : a) les références à l’Antiquité, b) les références à la Renaissance, 2.3. Les principales figures de style, 2.4. Les registres littéraires, 3. Les ambiguïtés de l’œuvre, 4. La portée philosophique de l’œuvre, 2. Les procédés argumentatifs Nous verrons qu’il s’agit d’une argumentation directe, avant de voir la stratégie argumentative reposant sur des ressorts précis. 2.1 Argumentation directe : La présence du pronom personnel « je » indique qu’il s’agit d’une prise de position personnelle de l’auteur ; ainsi on note les expressions telles que : " je crois" (p.108), "si ne veux-je pas, pour cette heure, débattre cette question tant pourmentée " (p.108), "pour ce coup, je ne voudrais (rien) sinon entendre"(p.108). Ce sont bien les propos de La Boétie. Par ailleurs, le discours est un genre argumentatif que l’on définit comme "un développement oratoire " (définition du Robert) s’adressant à un auditoire déterminé : il s’agit de ses lecteurs. Il leur expose son analyse et donc sa propre vision des choses. S’agissant d’un discours et non d’un pur enseignement professoral, académique, il procède par apostrophe, c’est-à-dire "d’une manière brusque et peu courtoise" (cf. définition du Larousse). Il parle donc directement de cette manière au peuple comme on le relève avec le pronom personnel « vous » : "Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! " (p.116) Il s’agit d’une mise en accusation du peuple, dévalorisé avec le terme péjoratif de "populas"répété. Le peuple est donc responsable de l’oppression qu’il subit alors que le rapport est en sa faveur du fait de la question arithmétique des forces en présence (cf. article précédent). Le titre de l’œuvre souvent utilisé par la suite "le Contr’Un " montre parfaitement ce paradoxe saisissant : comment le plus grand nombre accepte-t-il de se laisser assujettir par un seul homme ? Deux réponses s’imposent : l’ignorance de l’homme de son droit naturel à la liberté. Cette ignorance provient de l’oubli de cet état premier, l’habitude de servitude qui s’est transformée en coutume et partant, en normes. Enfin, il conclut avec l’impératif à la première personne du pluriel : " Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire " (p.157). L’auteur se joint à son auditoire dans une forme de proximité. Il ne domine plus la situation ; en bon humaniste, il rejoint la confrérie des hommes. 2.2 Stratégie argumentative. Une stratégie précise est à l’œuvre puisqu’il s’agit de faire sortir l’être humain de son ignorance. Il s’agit d’analyser les intentions de la Boétie vis-à-vis de son auditoire, les figures de style et enfin les registres littéraires. Sur le premier point, l’auteur utilise la raison avant d’axer son argumentation sur l’art de la persuasion. 2.2.1. La raison mathématique Au début du discours, La Boétie entend nous convaincre, en se situant sur le plan de la raison et de la logique. La référence aux nombres fonde une logique mathématique. Voyons la manière employée par l'auteur reposant sur cinq étapes : – les premières données ; – Un calcul effectué ; – Un paradoxe absolu ; – Une conséquence étonnante ; – Une recherche de causes et de conséquences. a) Les premières données : Nous pouvons lire : "Un million de millions d’hommes " face à "un seul " (tyran) (p. 109). On assiste à une décomposition des nombres avec "si deux, si trois, si quatre ne se défendent d’un " . (p.111). Par la suite, La Boétie recompose revient à une échelle plus large mais inférieure au "million de millions d'hommes" : on passe ainsi de milliers à des millions : " cent pays, mille villes, un million d’hommes n’assaillir pas un seul » (p.111). Pourquoi procède-t-il ainsi ? Il s’agit d’établir un constat de départ en comptant les forces en présence sous différents angles. b) Le calcul effectué La Boétie réalise un simple calcul arithmétique en soulignant le fait que le rapport de force se trouve en faveur du plus grand nombre : "Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps et n’a autre chose que ce qu’à le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire ." (p.116). Ce point parfaitement logique a été bien perçu par ceux qui ont choisi de renommer l’œuvre en lui conférant le titre du « Contr’Un ». Notons l’omission du nom "peuple", soit d'une entité indénombrable. Pourquoi La Boétie ne fonde-t-il pas son argumentation sur l'ensemble d'une population ? Parce qu'elle serait alors égale arithmétiquement au tyran : nous aurions le peuple face au tyran soit un contre un. En choisissant, au contraire, des données fondées des entités humaines variables, parfaitement dénombrable, il est plus à même de montrer le rapport de force favorable au plus grand nombre dans la lutte contre le tyran. CQFD. c) Un paradoxe absolu On en arrive logiquement à l’établissement d’un paradoxe. U n paradoxe se définit comme la conclusion illogique d’un raisonnement. Il procure donc de l'étonnement. On peut en poser les bases dans ces termes suivants : si un grand nombre d’hommes est par définition plus fort qu’un homme seul, comment ce plus grand nombre n’est-il pas capable de lui résister ? C’est le sens de la phrase interrogative indirecte posée par l’auteur : " je voudrais sinon entendre (comprendre) comme (comment) il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs (villages), tant de villes, tant de nations endurent (supportent) quelques fois un tyran seul , qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent (…) " (p. 109) d) Une conséquence étonnante La conclusion de cette démonstration est étonnante puisqu’elle ne va pas dans le sens d’une logique d’affrontement comme l’histoire nous l’enseigne. Il ne s’agit pas d’écraser le tyran par la force du nombre, mais d’obtenir la liberté en cessant de le servir. L’auteur dit, en effet, à la première personne du singulier : " je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre » « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. " (p117). Il s’agit là de la résistance passive qui produit logiquement un effet implacable. e) une recherche de causes et de conséquences L’argumentation raisonnée de la Boétie ne s’arrête pas là. L’auteur entend désormais procéder à un examen de la cause qui a conduit à l’apathie générale du peuple : " cherchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s’est ainsi si avant enraciné cette opiniâtre volonté de servir . (p.117) Il va ensuite s’employer à déterminer les conséquences pour le peuple et pour le tyran avant d’évoquer les ressorts de la domination avec le rôle des favoris et de la pyramide de la contrainte de haut en bas de la société. 2.2.2 les intentions persuasives de La Boétie : L’auteur cherche également à susciter des émotions auprès de son auditoire. Il veut, cette fois, nous persuader en jouant non plus sur la raison, mais sur les sentiments. On peut schématiquement dire que l’auteur ne parle plus seulement à notre esprit, mais également à notre cœur. Quelle émotion principale entend-il faire surgir ? Il cherche à susciter une émotion de nature à faire naître une prise de conscience. Pour ce faire, le ton change avec la forme. La Boétie cherche à réveiller le lecteur : il emploie un ton passionné : " C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être esclave ou d’être libre, quitte la liberté et prend le joug." Parfois il use d’un ton ironique avec notamment l’expression " le noble peuple" pour parler de Rome à l’époque de Néron. Il s’indigne aussi du fait que Brutus et Cassius aient payé de leur vie l’assassinat de Jules César. Il s’interroge avec lyrisme : "Ô bon Dieu ! que peut-être cela ? " (p.110). Il fait enfin honte aux hommes d’accepter la servitude au point de les comparer de manière désavantageuse aux animaux. Il développe, sur le fond, une argumentation destinée à révéler les ressorts cachés de l’état de soumission du peuple face au tyran. Il va utiliser tout au long de son discours des arguments tirés de l’Antiquité se déclinant sous forme de références poétiques, historiques et philosophiques. a) Arguments tirés de l’Antiquité La Boétie s’appuie sur des arguments tirés de l’héritage littéraire, mais aussi de l’histoire gréco-romaine pour persuader son auditoire. Le poids de l’histoire peut susciter, en effet, une prise de conscience : la lutte universelle pour la liberté. Ce sont des illustrations destinées à entraîner l’adhésion de ses lecteurs. Pour ce faire, il procède à des digressions historiques dont il s’excuse à deux reprises : " mais pour revenir à notre propos, duquel je m’étais quasi perdu " (p. 133).)/ " Mais pour retourner d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos ". (p.145). Évidemment, il s’agit de pures formules de style, car ces références à des époques passées servent précisément à conforter son argumentation. La période de l’Antiquité est citée alors que l’on note deux brèves mentions de la Renaissance, soit le temps contemporain à l’écriture de ce discours. Vous noterez que pour l’argumentation de l’auteur, ces illustrations constituent le plus souvent non des exemples à suivre, mais des contre-exemples à ne pas imiter. Voyons dans le détail les références littéraires avant d’examiner les références historiques. Les références poétiques Homère est cité trois fois, Virgile une fois. Et une de ces illustrations est utilisée à titre de contre-exemple . L’auteur situe son argumentation sur la servitude dans les périodes de paix et non de guerre. Auteur Lutte pour la liberté Moyens pour rester libre Homère Contre-exemple : citation introductive : « Qu’un, sans plus (du moins), soit le maître et qu’un seul soit le roi » (Iliade). Pour La Boétie : « il en faudrait d’aventure (peut-être) excuser Ulysse. » (p.107) (en pleine guerre de Troie) / Homère / Mémoire vive : Ulysse qui regarde en direction d’Ithaque, rêvant à sa liberté. Virgile, l ’Enéide Exemple de lutte contre la tyrannie : Vers du poète latin (p. 142) Référence à Salmonée condamné aux enfers pour s’être pris pour Jupiter / Homère Exemple de lutte contre la tyrannie : Référence à Homère évoquant Jupiter se « vante de tirer la chaîne et d’emmener vers soi tous les dieux » (p.146) : / Les digressions historiques On trouve de très nombreuses références à l’histoire antique qu’elle soit grecque ou romaine. Il s’agit d’épisodes de guerre le plus souvent : là encore, on a des illustrations allant dans le sens de l’auteur et de contre-exemples destinés à nous en détourner. Période Lutte pour la liberté (but) Moyens pour conserver la liberté Guerre Athènes Vs/ Sparte Contre-exemple : le peuple face aux tyrans : souveraineté d’Athènes remise entre les mains de 30 tyrans (période de guerre). Guerre Athènes Sparte vs/ Les Perses – Discours positif : paroles des Grecs adressées au représentant des Perses : « Pour ce que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé, mais celui dont nous jouissons, tu ne sais que c’est » (p.128) – action : défilé de Thermopyles : Léonidas avec une poignée d’hommes a réussi à retarder l’avance des Perses : « La victoire de la liberté sur la domination, de la franchise (limitation du pouvoir royal) sur la convoitise . » (p 113). Contre-exemple : soumission des vaincus entretenue par le tyran (paix) Cyrus, roi de Perse pour maintenir la soumission des Lydiens : « Il y établit des bordeaux (des bordels), des tavernes et des jeux publics et fit publier une ordonnance que les habitants usent à en faire état ( devaient s’y rendre). (p.136) Sparte Contre-exemple : la domestication d’animaux : Lycurgue à Sparte nourrissant deux chiens de la même portée : rôle de l’habitude dans l’aptitude à la servitude/la liberté Grecque Contre-exemple : abandon volontaire de la liberté du peuple confiée à un tyran (guerre) Le peuple confiant le pouvoir au tyran Denis, à Syracuse en Sicile. Contre-exemple : servitude comme un poison : le roi Mithridate : immunisation par absorption quotidienne de poison pour éviter un empoisonnement : « pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude » (p.124) Contre-exemple : le caractère sacré du pouvoir, justifiant la servitude (paix) : – le « gros doigt de Pyrrhe faisait des miracles et guérissait les malades” (p.141) – Hippocrate, le père de la médecine, qui a refusé de prêter son concours au pouvoir en place : « il lui répondit franchement qu’il ferait grand conscience (il aurait des scrupules) de se mêler de guérir les Barbares qui voulaient tuer les Grecs et de bien servir par son art à lui qui entreprenait d’asservir la Grèce » (p. 134) Guerre Sparte, Athènes vs Alexandre Le Grand Contre-exemple : Sparte et Athènes ont été réduites à l’asservissement par Alexandre Le Grand, Romaine – action : Caton qui éprouve du dégoût face à la tyrannie de Sylla au point de proposer, pour le bien de tous, de l’éliminer avec un poignard : « que ne me donnez-vous un poignard ? » (p. 129). – action : complot de Brutus et de Cassius qui ont assassiné Jules César, au nom de la liberté : « Lorsqu’ils entreprirent la délivrance de Rome ou plutôt de tout le monde » (p.132) – Contre-exemple : abrutissement du peuple (paix) : Tibere et Néron ont donné du pain et des jeux pour s’attacher la population ainsi soumise. – Contre-exemple : caractère sacré du pouvoir (paix) : – Jules César qualifié de « Père du peuple » (p139) et tous ses successeurs, tribuns du peuple. – l’empereur Vespasien qui « adressait (redressait) les boiteux » (p.141). – Contre-exemple : caractère sanglant du pouvoir tyrannique : (paix) Agrippine qui finit par être assassinée par son fils, Néron. Égyptienne Contre-exemple : caractère sacré du tyran (paix) : les premiers rois égyptiens qui obtenaient « de leurs sujets quelque révérence et admiration » (p. 140) Biblique Contre-exemple : l’histoire biblique : « ceux d’Israël » (p. 123), choisissant un roi (et non plus un prophète) La philosophie grecque Concept de l’amitié La lutte pour la liberté Les moyens de conserver Contre-exemple : l’amitié vue comme l’admiration pour un grand homme à qui on remet les rênes du pouvoir et qui installe une tyrannie. Action : harmonie sociale : l’amitié pour compenser l’inégalité entre les hommes : « la fraternelle affection » dont le but « les uns, puissance de donner aide, les autres besoin d’en recevoir » (p. 118) : b) Les arguments tirés de la Renaissance On note les trois références suivantes : – L’Enfer de Dante : épisode du mégalomane Salmonée, tyran fou, qui imitait Jupiter – La Franciade de Ronsard (poème épique sur l’histoire de France) et du Bellay : volonté de l’auteur de les comparer aux poètes de l’Antiquité. – La république de Venise, modèle politique idéal pour La Boétie. 2.3 Les figures de style La Boétie argumente en se fondant essentiellement sur des figures de style frappant l’imaginaire du lecteur. Pour cela, il recourt essentiellement à des métaphores, des gradations et des oppositions. 2.3.1 les métaphores. On compte quatre types de métaphores. a) les métaphores animalières Elles sont très nombreuses. Le parallèle hommes/animaux est saisissants : " Ils s’enchaînent eux-mêmes et se laissent dompter. " La Boétie pique la fierté de l’homme en le dévalorisant, en montrant la supériorité de l’animal puisqu'il ne se défend pas contre la tyrannie. Bœuf : « le joug » : parallèle entre l’homme et la pièce de bois sur la tête du bœuf nécessaire à l’attelage pour le labourage des champs. Poissons « comme le poisson quitte la vie aussitôt que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumière et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. » (p.120) : pas de lutte pour la survie. Bétail, Gibier Oiseaux « Les autres, des plus grandes jusqu’aux plus petites, lorsqu’on les prend, font si grande résistance d’ongles, de cornes, de bec et de pieds, qu’elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent » (p.120) : lutte des animaux avant de mourir à la différence des hommes qui ne se battent pas pour leur liberté. Éléphant « Que veut dire autre chose l’éléphant qui, s’étant défendu jusqu’à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, étant sur le point d’être pris, il enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu’il a de demeurer libre » (p.120) : lutte des animaux avant de mourir à la différence des hommes qui ne se battent pas pour leur liberté. Cheval « et si ne le savons-nous si bien flatter que, quand ce vient à le dompter, ils ne mordent le frein qu’il ne rue contre l’éperon » (p.120) : cas du cheval domestiqué qui lutte pour sa liberté : : Bœufs et oiseaux Vers de la Boétie : « Même les bœufs sous le poids du joug geignent/et les oiseaux dans la cage se plaignent » (p. 121) Notons, à côté de ces métaphores animalières, une personnification avec l’évocation du cri des bêtes lancé aux êtres humains : " si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : vive liberté ! " (p.120) b) les métaphores champêtres : La Boétie utilise ainsi des métaphores agricoles qui frappent l’imagination des lecteurs de la France rurale du 16 e siècle. On relève ainsi une référence aux racines d’un arbre : " comme la racine n’ayant plus d’humeur (substance) ou alignement la branche devient sèche et morte . " (p 115). Il passe aussi aux plantes : " les herbes ont chacune leurs propriétés, leur naturel et singularité ; mais toutefois le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoute ou diminue beaucoup de leur vertu " (p.125). Enfin, il évoque le feu : " comme le feu d’une petite étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d’en brûler (…) Pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur bail (donne), plus on les sert " (p.114). Au travers de ces illustrations, c’est encore la question de la liberté (plante qui grandit seule) ou de la servitude (l’étouffement de la racine, le feu, les contraintes environnementales ou la volonté du jardinier, du tyran) qui est posée. c) Les métaphores guerrières Ce sont des métaphores récurrentes avec des visions de défaites et de sang destinées à émouvoir le lecteur : " Les peuples se laissent piller, égorger, massacrer, non par une grande force ennemie, mais presque de leur plein gré. " La Boétie envisage la soumission comme une bataille perdue sans combat. d) Les métaphores médicales La Boétie utilise des métaphores médicales pour susciter le dégoût : il considère que l’homme asservi est u n malade incurable : " Il ne sent plus son mal, cela montre assez que sa maladie est mortelle " (p.117). La tyrannie est donc une maladie et la liberté apparaît comme un état sain qu’il faut retrouver. Pour dénoncer la corruption de la cour du tyran : il évoque même les « parties véreuses » (p.147). 2.3.2 les oppositions Toute l’argumentation de La Boétie repose sur l’opposition entre le peuple et le tyran. On a ainsi de nombreuses antithèses ; celle qui résume le mieux le fond de la pensée de l’auteur : " Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. " 2.3.3 les gradations et les répétitions : La Boétie élabore des phrases éloquentes reposant sur des effets crescendo souvent joints à des répétitions lancinantes : " que tant d’h ommes, tant de bourgs , tant de villes , tant de nations " cela donne une impression de grandiloquence et de martèlement de la pensée. 2.4 Les registres : Quatre registres principaux sont à noter : les registres didactique et épique, le registre lyrique et enfin satirique. 2.4.1 registre didactique Cette œuvre a une visée d’abord didactique, destinée à nous délivrer un message. On peut considérer la volonté de l’auteur de rechercher strictement la cause première de la servitude : " cherchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s’est ainsi si avant enraciné cette opiniâtre volonté de servir ." (p.117) Le même registre est employé pour la recherche des conséquences. L’excipit est enfin du même ordre : “ Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire." 2.4.2 registre épique Un autre registre est celui épique avec les nombreuses références aux batailles et guerres antiques : " Qu’on mette d’un côté cinquante mille hommes en armes, d’un autre autant ; qu’on les range en bataille ; qu’ils viennent à se joindre, les uns libres, combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-l’on par conjecture la victoire ? " (p.112). 2.4.3 registre pathétique La souffrance du peuple est au cœur de ce discours. L’auteur cherche à éclairer les hommes pour montrer la soumission du peuple : " C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être esclave ou d’être libre, quitte la liberté et prend le joug". La pitié est un sentiment éprouvé par la Boétie : " mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvés le joug sous le col ." (p.129). 2.4.4 registre lyrique Enfin, l’auteur utilise le registre lyrique pour exprimer les émotions sensibles, telle que la joie ou la souffrance. Il s’interroge avec lyrisme : " Ô bon Dieu ! que peut-être cela ? " (p.110). Il recourt à ce registre pour évoquer le sacrifice de héros qui sont ainsi célébrés : Ulysse, Léonidas, Brutus et Cassius " Lorsqu’ils entreprirent la délivrance de Rome ou plutôt de tout le monde" (p.132) etc. Enfin, le discoureur cite Homère à de nombreuses reprises et se fait lui-même poète avec des expressions lyriques telles que "l’ombre de la liberté " (p.129). Il cite également ses propres vers : "même les bœufs sous le poids du joug geignent,/Et les oiseaux dans la cage se plaignent." (p.121) 2.4.5 La satire Ce registre est à relever lorsque l’auteur évoque le pouvoir politique en France : " ayant toujours eu des rois si bons en la paix et si vaillants en la guerre encore qu’ils naissent rois ’" (p. 143). Sur le pouvoir religieux exercé par les rois, il ajoute perfidement : " les nôtres semèrent en France je ne sais quoi tel, des crapauds, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflamme. "(p.143) Il sera ensuite question d’aborder les ambiguïtés de l’œuvre dans l'article suivant. notes [1] La Boétie, Discours de la servitude volontaire, présentation et édition de Simone Goyard-Fabre, Garnier Flammarion, p. 28 à 46, [2] Op.cit, p. 45
- Étymologie du mot sport
Quelle est l'origine du mot "sport" ? Ce terme en effet ne semble pas se rattacher à une étymologie grecque ou latine. Recherchons dans un dictionnaire pour trouver la réponse. Première surprise, il faut attendre de le trouver dans un dictionnaire du XIXe siècle. Pourquoi ? Comment ? Tout est dans sa signification première... L’étymologie du mot sport Arrêtons-nous un instant à la recherche de ce terme dans les premiers dictionnaires de référence. Regardons dans l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert et cherchons ensemble, si vous le voulez bien, ce terme. Nous serons étonnés de découvrir qu’il n’existe pas. Dictionnaire Il faut en effet attendre le milieu du XIXe siècle pour que ce terme entre dans le dictionnaire . Est-ce à dire que le sport n’existait pas ? Nullement. Mais on peut noter que le développement du sport est allé de pair -en France- avec l’utilisation de ce vocable. Mais c’est l’origine proprement dite de ce mot qui attire notre attention. L’origine anglaise du mot L’étymologie du mot sport : le mot "sport" est en fait un terme anglais provenant de l’ancien français, " desport" signifiant : amusement. Le sport est donc à l’origine un simple amusement, ce que l’on comprend à la lecture d’ouvrages classiques où l’on voit les classes nobiliaires se divertir avec l’équitation, la chasse à courre, le canotage, et autres activités de la même veine. Le reste de la société n’a guère le temps (et donc le loisir) de faire du sport. Il faudra, en effet, de meilleures conditions de travail et de vie pour que le sport puisse s’exercer dans toutes les couches de la société.
- Comment lire ? (podcast)
Découvrez le parcours et les conseils d'une "mauvaise lectrice" devenue créatrice de ce site littéraire... Comment lire ? Apprendre à lire autrement, une méthode simple et accessible mise au point par une ancienne mauvaise lectrice : retrouvez l'intégralité des épisodes sur deux plateformes : Spotify et Apple Podcasts
- Grandeur et misère de la lecture
Dans l'article précédent , nous avons brièvement retracé l'aventure du livre ; examinons ensemble l'influence que cet objet, ô combien unique, exerce sur son lecteur. Mais ne nous trompons pas : si l'immersion dans la littérature peut apporter de nombreux bienfaits, incontestables, de curieux excès réveillent parfois les démons intérieurs de l'homme : orgueil, convoitise, prodigalité. Cela peut même conduire à certains délits voire à des "crimes". étagère personnelle La Gazette vous propose une thématique consacrée aux livres. Trois axes d'analyse sont soumis à votre appréciation : L'aventure du livre, Grandeur et misère de la lecture, Étude littéraire comparée avec synthèse et bibliographie Grandeur et misère de la lecture Si l'immersion dans la littérature peut apporter de nombreux bienfaits, le plus souvent incontestables, de curieux excès dans cet amour immodéré des livres peuvent réveiller les démons intérieurs de l'homme : orgueil, convoitise, prodigalité. Certains comportements limites conduisent parfois à des délits voire à des "crimes" fort heureusement tout littéraires. Partons ensemble à la découverte de la grandeur et de la misère de la lecture avant de nous intéresser aux affres subis par les collectionneurs impénitents. 1. La grandeur de la lecture La lecture se révèle comme une source de grandeur, multiple et féconde, offrant à la fois aux lecteurs l'évasion, la connaissance et une forme de consolation. a) L'évasion Pour certains, lire permet d'étancher une soif insatiable d’évasion. La lecture ouvre précisément des portes sur des mondes inconnus et nourrit intensément l’imaginaire. Mais c'est une expérience profondément intime. Et pour Baudelaire, dans Spleen et Idéal , elle est proprement mythique et mystique : LA VOIX Mon berceau s’adossait à la bibliothèque, Babel sombre, où roman, science, fabliau, Tout, la cendre latine et la poussière grecque, Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio. Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme, Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ; Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !) Te faire un appétit d’une égale grosseur. » Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves, Au delà du possible, au delà du connu ! » Et celle-là chantait comme le vent des grèves, Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu, Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie. Je te répondis : « Oui ! douce voix ! » C’est d’alors Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie Et ma fatalité. Derrière les décors De l’existence immense, au plus noir de l’abîme, Je vois distinctement des mondes singuliers, Et, de ma clairvoyance extatique victime, Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, J’aime si tendrement le désert et la mer ; Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, Et trouve un goût suave au vin le plus amer ; Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges, Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes ; Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! » Baudelaire, Spleen et Ideal, Les Fleurs du mal, (éd.1868) Baudelaire illustre son rapport tout personnel à la lecture savante (auteurs grecs et latins notamment) commencée dès son plus jeune âge, avec la mention du "berceau". La métaphore biblique de la "Babel sombre " évoque, quant à elle, la tour ambitieuse des hommes, symbole d’orgueil et de division : souvenez-vous de la punition divine rendant toute communication impossible entre les hommes du fait de l'émergence de nombreuses langues. Dans ce poème, le mythe renvoie à la masse immense de savoirs, suscitant la même tentation humaine de s’élever sans limite avec le même risque. Le poète oppose aussi deux voix : l’une terrestre, invitant aux seuls plaisirs matériels, l’autre plus spirituelle, incitant à "voyager dans les rêves", éveillant ainsi l’imagination. La lecture devient un voyage sensible, tout intérieur, où le bibliophile, tel un voyageur certes immobile, explore des étendues infinies. Mais cette élévation, qualifiée de "sombre ", n’est pas sans coût ; elle expose le lecteur à la conscience aiguë de la vie, mais également à celle de ses limites, tout en exacerbant sa sensibilité. La lecture nous convie donc à une expérience profondément intime. Elle offre aussi bien des consolations. b) Un pouvoir consolateur La lecture exerce également un pouvoir insoupçonné sur l’âme : elle peut détourner nos pensées de nos tourments et consoler nos chagrins. Dans l’évasion livresque, dépouillés de nos masques et de nos oripeaux, nous devenons alors les interlocuteurs libres et sans contrainte d'une voix que l'on entend au travers du texte. Cette expérience a été mise en mots par Montesquieu, auteur du XVIIIe siècle : "L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté ». Montesquieu, Mes pensées Loin d’être un simple passe-temps, la lecture apaise donc le cœur, dissipe les peines et procure une sérénité profonde. Elle permet, en outre, d'accéder à un savoir. c) Un accès au savoir et à la culture Ce savoir émerge dans le foisonnement des livres au sein d’une même étagère, ou d'un espace dédié par choix, une bibliothèque. Qu’elles soient prestigieuses ou poussiéreuses, les bibliothèques incarnent la mémoire de son lecteur et la transmission du savoir dont il a bénéficié. Parfois, elles se cachent dans des lieux inattendus, tel un grenier oublié, peuplé de livres abîmés, poussiéreux, témoins d’époques lointaines. Mais loin de les jeter, il faut au contraire toucher leur couverture, savourer leur odeur avant de les parcourir : ils ont tant à nous dire. Ils ont aussi la possibilité d'éveiller notre sens critique : lire autorise tous les droits : celui de corriger nos ouvrages. Poète du XIXe siècle, Nerval raconte ainsi sa découverte des trésors entassés chez son oncle et les sentiments contrastés qui en ont découlé : "J’ai été élevé en province, chez un vieil oncle qui possédait une bibliothèque formée en partie à l’époque de l’ancienne révolution. … Ayant fureté dans sa maison jusqu’à découvrir la masse énorme de livres entassés et oubliés au grenier, — la plupart attaqués par les rats, pourris ou mouillés par les eaux pluviales, — j’ai, tout jeune, absorbé beaucoup de cette nourriture indigeste ou malsaine pour l’âme ; et plus tard même, mon jugement a eu à se défendre contre ces impressions primitives. Peut-être valait-il mieux n’y plus penser : mais il est bon, je crois, de se délivrer de ce qui charge et qui embarrasse l’esprit. Et puis, n’y a-t-il pas quelque chose de raisonnable à tirer même des folies, ne fût-ce que pour se préserver de croire nouveau ce qui est très ancien ?" Nerval, La Bibliothèque de mon oncle, 1868 Ces textes illustrent ainsi la grandeur de la lecture et mettent en lumière son influence profonde sur notre esprit, notre sensibilité et surtout sur notre libre arbitre. Mais la lecture n'est pas forcément une panacée, elle n'offre pas à tous de l'agrément. Loin s'en faut. Misère de la lecture La lecture n’est pas toujours aisée et enrichissante. Par de nombreux côtés, elle peut même se révéler une source incommensurable d’ennui, de contraintes pesantes et même de franche désillusion. a) L'ennui Au-delà de tout soupçon de paresse, un auteur témoigne de son aversion pour l'étude et les tourments suscités. Poète emblématique de la Pléiade au XVIᵉ siècle, Ronsard exprime avec une franchise saisissante l’ennui profond que lui inspire une étude fondée exclusivement sur la lecture. J'ai l'esprit tout ennuyé D'avoir trop étudié Les Phénomènes d'Arate ; Il est temps que je m'ébatte Et que j'aille aux champs jouer. Bons Dieux ! qui voudrait louer Ceux qui, collés sus un livre, N'ont jamais souci de vivre ? Que nous sert l'étudier, Sinon de nous ennuyer? Et soin dessus soin accroître A nous, qui serons peut-être Ou ce matin, ou ce soir Victime de l'Orque* noir ? De l'Orque qui ne pardonne, Tant il est fier, à personne." (…) Ronsard, les Odes , XXII *Orque : mort Ronsard oppose avec force deux verbes : vivre et étudier. Le premier évoque l’élan vital, le jeu, le mouvement et la communion avec la nature ; le second suggère, au contraire, un apprentissage immobile, austère et contraignant. En arrière-plan s’esquisse la philosophie épicurienne du carpe diem soit le célèbre "cueille le jour" rappelant à chacun de nous la nécessité de vivre. Figurée par l’allégorie de "l’Orque noir", la mort surgit inéluctablement à son heure. Puisque le temps nous est compté, le poète exhorte donc à savourer pleinement l'existence avant qu’il ne soit trop tard. Dans cette perspective, l'excès d’étude apparaît comme une forme de misère, un frein imposé à notre soif de vitalité. Cette misère se conçoit à l'aune de la connaissance humaine, toujours fragmentaire. b) L'inanité du savoir La lecture offre cette illusion de pouvoir un jour prétendre tout savoir, tout connaître. D'aucuns considèrent même que plus ils lisent et plus ils savent. Il s'avère que cette assurance n'est rien d'autre que de l'orgueil, car il est impossible d'embrasser autant de savoirs humains devant l'étendue et la complexité du monde qui nous entoure. Un auteur de la fin du XIXe siècle a lancé un cri de désespoir demeuré célèbre. Mallarmé confesse l’illusion de la connaissance qui ne donne pas un sens à la vie ; l'émotion est palpable avec ces phrases exclamatives : " La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que la blancheur défend, Et ni la jeune femme allaitant son enfant. Je partirai ! Steamer balançant ta mâture Lève l’ancre pour une exotique nature ! Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! Et, peut-être, les mâts, invitant les orages Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !" Mallarmé, poésie, Brise marine Que faut-il donc comprendre ? Faut-il rejeter la lecture ? Nullement ! Il s’agit plutôt de reconnaître que l’homme n’échappe jamais au questionnement sur sa propre finitude. Rien, pas même le savoir patiemment accumulé au fil des pages, ne parvient à dissiper entièrement sa solitude fondamentale face à la mort. Malgré l’abondance de ses lectures, l’être humain se retrouve face à un vide existentiel que la culture ne suffit pas, en fait, à combler. La prétention purement intellectuelle révèle ainsi sa plus parfaite limite : elle constitue, à son tour, une forme de misère. Il reste à évoquer une autre forme de déconvenue, celle issue de la confiance, pas forcément bien placée, dans un auteur. c) La désillusion La lecture instaure un lien singulier entre l’écrivain et son lecteur. À chaque livre ouvert, un pacte se noue entre eux, fondé sur la confiance dans l'authenticité de l'œuvre écrite. Cette relation peut s’inscrire dans la durée : il n’est pas rare qu’un lecteur entretienne avec un écrivain un véritable compagnonnage, qu’une fidélité profonde se tisse au fil des œuvres. Pourtant, cette intimité n’est jamais à l’abri d'une désillusion lorsque l'auteur produit un texte décevant, en deçà des attentes de son public. Qu’un texte se révèle décevant, inférieur aux attentes, et la confiance vacille. Mais que dire lorsque la renommée d’un écrivain repose sur une véritable mystification ? C’est toute l’histoire de la fausse affaire Marius Cabannes, sortie tout droite de l'imagination fertile de l'écrivain du XIXe siècle, François Coppée. Poète médiocre mais homme d'influence, Marius Cabannes parvient à se faire publier et à se construire une petite réputation, malgré l’échec critique et commercial de ses premiers recueils. Il persiste avec sa plume : " On commençait même, dans les salons littéraires, à se moquer un peu de celui qu’on appelait « le beau diseur », et les malveillants murmuraient déjà les mots fâcheux de « raté » et de « fruit sec », lorsque, brusquement, deux mois après l’échec radical de ses malencontreuses Pyrénéennes, Marius Cabannes publia ce pur et délicat chef-d’œuvre qui a nom : Lettres d’Amour." Francois Coppée, Lettres d'amour Tout bascule, en effet, lorsqu’il publie ce livre bouleversant, Lettres d’amour , salué comme un chef-d’œuvre de sincérité et d’émotion. Le public et la critique s’enthousiasment, faisant enfin de Cabannes un écrivain célèbre comparable à d'illustres auteurs : "L’étonnement fut immense. Il n’y avait pas à dire, mon bel ami, depuis la Religieuse Portugaise et Mlle de Lespinasse, on n’avait rien lu de plus sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce n’était pas l’insupportable roman par lettres. — Non ! trop éloquente Julie de Rousseau. Non ! Corinne à turban. — C’était bien plus simple que cela." Francois Coppée, Lettres d'amour Pourtant, cette gloire soudaine repose sur une imposture. En effet, le roman n’est pas écrit de la main de Marius Cabannes, mais de celle d'une jeune inconnue, sa maîtresse, dont il s’est approprié indûment la correspondance. "Quarante lettres, voilà tout. Mais quel livre ! La vérité même, une tranche toute saignante de la vie. Et le style ! Fougueux, emballé, incorrect, mais avec des trouvailles divines, des coups de génie féminin, et coulant sur la page, pur et chaud comme le sang d’une veine coupée." Francois Coppée, Lettres d'amour Le doute s'installe chez les plus avisés : "Allons donc ! Ce n’était pas possible. Il y avait quelque chose là-dessous. Ce n’était pas possible, en effet, et voilà tout le mystère. Les Lettres d’Amour n’étaient pas de Marius Cabannes (...)" Francois Coppée, Lettres d'amour L’affaire Marius Cabannes, pour fictive qu'elle soit, met en scène avec un réalisme saisissant les mécanismes de la gloire littéraire et la facilité avec laquelle le public peut être abusé. À une moindre échelle, on rappelle le travail conséquent de nombreux prête-plumes qui ont co-écrit des chefs-d'œuvres, tel Auguste Maquet, rédacteur de génie dans l'écriture des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo de Dumas. L'affaire Marius Cabannes incarne donc une forme de désillusion de la lecture, lorsque le pacte de confiance entre l’écrivain et son lecteur est rompu. Il nous reste enfin à dépasser ce rapport entre grandeur et misère de la lecture pour nous intéresser à une catégorie de lecteurs d'une catégorie bien particulière : les collectionneurs, autrement nommés bibliophiles. 3. Les affres du collectionneur Prêt à tout pour assouvir sa soif de livres, le bibliophile peut à l'occasion sacrifier à quelques arrangements avec la morale et même commettre de menus délits pour assouvir sa passion. Au-delà de cette perspective, on a vu même un honorable membre de l'Institut frôler le crime... tout "littéraire." Explorons donc cet engouement insatiable confinant à l'obsession qui conduit parfois à contracter des dettes excessives et à d'insondables débats de conscienc e. a) Les dettes Dans une de ses lettres, le jeune Rimbaud illustre parfaitement l’amour porté aux livres. Sa passion le mène à souscrire des dettes auprès de son libraire qu'il ne peut honorer. Se refusant à demander le moindre concours à sa terrible mère, il n'a pas d'autre choix que de faire appel à son professeur et ami, Georges Izambard. Disposant d'un esprit pratique, notre poète n'oublie pas de s'exercer à de l'arithmétique d'épicier, pas du tout prosaïque pour lui. Pour éponger sa dette, il ne voit de meilleure solution que de revendre ses propres livres qu'il cherche à récupérer. "Charleville, 12 juillet 1871. Cher Monsieur, (...) Je veux pourtant vous demander quelque chose : une dette énorme , — chez un libraire, — est venue fondre sur moi, qui n’ai pas le moindre rond de colonne en poche. Il faut revendre des livres. Or vous devez vous rappeler qu’en septembre 1870, étant venu, — pour moi, — tenter d’avachir un cœur de mère endurci, vous emportâtes, sur mon conseil, plusieurs volumes, cinq ou six, qu’en août, à votre intention, j’avais apportés chez vous. (...) N’avez-vous pas Les Couleuvres ? Je placerais cela comme du neuf ! — Tenez-vous aux Nuits persanes ? un titre qui peut affrioler, même parmi des bouquins d’occasion. Tenez-vous, à ce volume de Pontmartin ? Il existe des littérateurs par ici qui rachèteraient cette prose. — Tenez-vous aux Glaneuses ? Les collégiens d’Ardennes ; pourraient débourser trois francs pour bricoler dans ces azurs-là. Je saurais démontrer à mon crocodile que l’achat d’une telle collection donnerait de portenteux bénéfices. Je ferais rutiler les titres inaperçus. Je réponds de me découvrir une audace avachissante dans ce brocantage. Si vous saviez quelle position ma mère peut et veut me faire avec ma dette de 35 fr. 25 c., vous n’hésiteriez pas à m’abandonner ces bouquins ! Vous m’enverriez ce ballot chez M. Deverrière, 95, sous les Allées, lequel est prévenu de la chose et l’attend ! Je vous rembouserais le prix du transport, et je vous serais superbondé de gratitude ! Si vous avez des imprimés inconvenants dans une bibliothèque de professeur et que vous vous en aperceviez, ne vous gênez pas. Mais, vite, je vous en prie, on me presse ! Lettre de Rimbaud à Georges Izambard, b) de l'obsession à l'addiction L'obsession livresque peut occuper toute une vie. Pour en prendre pleinement conscience, rien de tel que d'ouvrir le délicieux roman, légèrement suranné, d'Anatole France. Son héros, Sylvestre Bonnard, éminent membre de l'Institut, haute autorité morale et culturelle et vieux garçon patenté, ne trouve de bonheur que dans sa collection d’ouvrages précieux. La découverte d’un manuscrit du XIVᵉ siècle, cherché durant toute sa vie, le bouleverse profondément : "Quelle découverte ! La sueur m'en vint au front, et mes yeux se couvrirent d'un voile. Je tremblai, je rougis et, ne pouvant plus parler, j'éprouvai le besoin de pousser un grand cri. " Anatole France, Le crime de Sylvestre Bonnard, partie I, la bûche Pour acquérir ce manuscrit, notre héros doit surmonter de nombreux obstacles et déceptions, révélant la tension qui le traverse entre son désir profond de l'acquérir et l’impossibilité matérielle d’enchérir sur des sommes exorbitantes. Pour des raisons financières, l’objet lui échappe, et ce n’est que la veille de Noël qu’il peut enfin en prendre possession. Offert sous forme de cadeau , il devient le témoignage de reconnaissance d’une femme qu’il a secourue dans un geste d’une parfaite humanité. Cependant l’amour des livres peut se transformer en addiction dévorante. Le collectionneur devient un chasseur obstiné, calculateur et véritable stratège par un désir irrationnel de possession. Lisons le portrait brossé par cet écrivain et lui-même amateur de livres. Ami de Baudelaire, Asselineau recourt à l'hyperbole pour évoquer "l'enfer" du collectionneur : "Je suis celui qui reviens de l’Enfer du bibliophile". Me demanderez-vous pour quel péché l’on y souffre ? Je vous répondrai : Faisons de bonne foi notre examen de conscience ; et dites-moi s’il est une seule manie, même la plus innocente, qui ne les contienne tous : cupidité, luxure, orgueil, avarice, oubli du devoir et mépris du prochain ? voyez-vous s’il n’y a pas dans leur regard quelque chose de la passion du joueur et de la férocité du libertin ! (...)" Charles Asselineau, L'enfer du bibliophile, (1860) c) Des transgressions Le collectionneur peut commettre diverses transgressions sociales, de la plus légère à la plus grave. Si une gradation dans ces manquements est à noter, un point commun paradoxalement les réunit, l'amour immodéré des livres. Ainsi, notre amateur de livres peut-il parfois enfreindre des règles élémentaires de bienséance, comme celle de restituer naturellement les ouvrages empruntés à leur propriétaire. Cette indélicatesse a été délicieusement mise en vers, attribués à Musset : La peste soit de ceux qui, par désinvolture, Ne rendent pas les livres en principe empruntés. J'ai perdu tous les miens en pareille aventure : Il ne me reste plus que ceux qu'on m'a prêtés ! Mais l’amateur de livres peut également franchir les limites cette fois de la légalité. Un ouvrage convoité n’est-il pas si aisément subtilisé que cette appétence littéraire finirait par passer pour un simple besoin naturel ? Il ne faut pourtant pas oublier que cette appropriation porte un nom : le vol, au sens strict du droit pénal, défini comme une soustraction frauduleuse au préjudice d'un propriétaire. Peu importe le motif, y compris la pauvreté : la jurisprudence de l’état de nécessité ne s’applique pas ici, alors qu’elle prend tout son sens dans le vol de biens de première nécessité, comme en témoignent les célèbres personnages de Victor Hugo, Claude Gueux et Jean Valjean, condamnés pour la subtilisation d’une simple miche de pain. Tel n'est donc pas le cas dans ce célèbre roman du XXe siècle de Romain Gary : le narrateur ne confesse aucun scrupule face son larcin usant d'une périphrase subtile pour dissimuler son vol : "En dehors des lectures édifiantes qui m'étaient recommandées par ma mère, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main ou, plus exactement, sur lesquels je mettais discrètement la main chez les bouquinistes du quartier. Je transportais mon butin dans la grange et là, assis par terre, je me plongeais dans l'univers fabuleux de Walter Scott, de Karl May, de Mayn Reed et d'Arsène Lupin. " Romain Gary, la Promesse de l'aube, chapitre 15 Mais la soif de possession livresque conduit exceptionnellement au plus haut degré d'infraction, au crime. Pour en prendre pleinement conscience, rien de tel que de poursuivre la lecture du roman d'Anatole France, l e Crime de Sylvestre Bonnard. Dans la deuxième partie, notre éminent héros doit se séparer d’une partie de sa bibliothèque pour doter (c'est-à-dire offrir une somme d'argent nécessaire au mariage) une jeune orpheline impécunieuse, Jeanne, dont il s'est pris d'affection. Ce n'est pas sans peine qu'il retire un à un ses livres de ses rayonnages : "Ce gros volume qui m'a tant servi depuis trente ans, puis-je le quitter sans égards qu'on doit à un bon serviteur ? " Le sacrifice est par trop douloureux : ses ouvrages représentent toute sa vie. Il reprend d’une main ce qu’il a donné, diminuant d’autant la dot promise. En agissant ainsi, Sylvestre Bonnard ne louvoie pas : il a pleinement conscience de trahir sa jeune protégée et de commettre une mauvaise action. Pire encore, son amour des livres le conduit à franchir une ligne, celle du crime. C’est le sens véritable du titre de ce roman : un crime tout "littéraire" commis par amour du savoir et des livres. Ainsi, la lecture peut être source de grandeur par l’évasion, le savoir et la consolation, mais aussi de misère par l’ennui, la contrainte ou la désillusion. Chez certains collectionneurs, la passion mène à bien des excès, des transgressions voire à des "crimes" heureusement innocents, car tout littéraires. Tous ces comportements parfois limites témoignent de l’attachement viscéral que l’on peut éprouver pour les livres. La lecture apparaît ainsi comme une authentique expérience humaine, capable d’élever l’esprit tout en révélant nos fragilités voire nos contradictions.
- L'aventure du livre
Née dans les registres et les comptes des premières civilisations mésopotamiennes, l'écriture a peu à peu quitté le champ du commerce pour entrer dans l’histoire, donnant naissance à la science et à la littérature, qu’il s’agisse de tragédie ou de poésie. La Gazette littéraire remonte cette aventure humaine, de la naissance du manuscrit à la rencontre entre un auteur et son lecteur : l'histoire du livre. Manuscrit de la Renaissance (exposition "L’invention de la Renaissance. L’humaniste, le prince et l’artiste" à la BNF en avril 2024) La Gazette vous propose une thématique consacrée aux livres. Trois axes d'analyse sont soumis à votre appréciation : L'aventure du livre, Grandeur et misère de la lecture, Étude littéraire comparée avec synthèse et bibliographie L'aventure du livre L’écriture est l’une des plus anciennes inventions humaines. Elle semble aller de soi, pourtant elle repose sur un geste fondateur : tracer un signe pour fixer une pensée et l’inscrire dans le temps et l’espace. Née dans les registres et les comptes des premières civilisations mésopotamiennes, elle a peu à peu quitté le champ du commerce pour entrer dans l’histoire, donnant naissance à la science et à la littérature, qu’il s’agisse de tragédie ou de poésie. L’écriture a conquis le terrain de l’oralité, allant jusqu’à fixer durablement de grandes œuvres comme celle d’Homère, d’abord chantée. Si les civilisations passent, l’écrit, lui, demeure. Il traverse les millénaires et témoigne du passage sur terre d’autres que nous-mêmes : de leurs préoccupations à leurs désirs, de leurs révoltes à leurs soumissions, de leurs rêves à leurs poèmes, de leurs actes à leurs prières. Que le support soit une tablette d’argile, un papyrus, un parchemin ou du papier vélin, chaque livre se présente comme une victoire contre l’oubli, et chaque lecteur prolonge une conversation commencée avant lui, parfois depuis plusieurs siècles, voire des millénaires. Mais l’écrit joue également un rôle contre l’ignorance et la censure. Aucun pouvoir n’a jamais réduit durablement un texte au silence. À cette aventure de l’écrit s’ajoute aujourd’hui une autre lutte : celle face à la domination des écrans. Jamais l’humanité n’a autant vu d’images, réelles ou virtuelles, qui nous laissent parfois abrutis, abêtis, dans un état quasi hypnotique, livrés pieds et poings liés à des entreprises de manipulation. Jamais le temps de la lecture n’aura été aussi nécessaire pour prendre du recul et exercer son libre arbitre ; jamais il n’aura été autant menacé. Défendre la lecture, ce n’est pas refuser le progrès, c’est préserver un lieu intérieur où la pensée peut librement se déployer, en arrêtant le temps, sans distraction et sans bruit. Dans ce dossier, la Gazette littéraire remonte cette histoire humaine, de la naissance du manuscrit à la rencontre entre un auteur et son lecteur : l'aventure du livre. Nous verrons ainsi la naissance du livre, la relation entre l'auteur et son éditeur, puis l'acte d'imprimer en lui-même, avant de voir la mise en accusation du livre dans l'histoire littéraire. Naissance d’un livre Avant d’être relié, imprimé ou même lu, le livre commence sa vie dans le silence d’un manuscrit. Feuilles raturées, cahiers froissés, brouillons incertains : l’œuvre est alors fragile, exposée à l’oubli et à l’incompréhension. La Fontaine nous en donne une image saisissante dans Le Coq et la Perle . Le coq, incapable de reconnaître la valeur de la perle qu’il découvre, l’abandonne pour une poignée de grains. Ainsi l’homme, souvent, passe à côté du trésor qu’il tient entre ses mains : Le Coq et la Perle Un jour un Coq détourna Une Perle, qu'il donna Au beau premier Lapidaire. "Je la crois fine, dit-il ; Mais le moindre grain de mil Serait bien mieux mon affaire." Un ignorant hérita D'un manuscrit, qu'il porta Chez son voisin le Libraire. "Je crois, dit-il, qu'il est bon ; Mais le moindre ducaton* Serait bien mieux mon affaire." Fables, livre 1er, La Fontaine *vieille pièce de monnaie Combien de chefs-d’œuvre ont connu ce sort ? Morte à Auschwitz, Irène Némirovsky voit son œuvre, Suite française, dormir des décennies dans une valise avant d’être révélée au monde. Découvrez les raisons de si long oubli avec cette poignante vidéo (durée 06:57) La relation entre l'auteur et son éditeur Lorsque le manuscrit existe, il lui faut encore rencontrer celui qui lui permettra de devenir livre : l’éditeur. Cette rencontre est souvent lente, douloureuse, incertaine. Musset l'évoque dans sa poésie : "Mânes de mes aïeux, quel embarras mortel ! J’invoquerais un dieu, si je savais lequel. Voilà bientôt trente ans que je suis sur la terre, Et j’en ai passé dix à chercher un libraire. Pas un être vivant n’a lu mes manuscrits, Et seul dans l’univers je connais mes écrits." Musset, poésies nouvelles, Dupont et Durant Ces relations avec l'éditeur ne sont pas un long fleuve tranquille. Ainsi Diderot accuse son éditeur Le Breton d’avoir mutilé l’ Encyclopédie : "Ne m’en sachez nul gré, monsieur, ce n’est pas pour vous que je reviens ; vous m’avez mis dans le cœur un poignard que votre vue ne peut qu’enfoncer davantage. (...) Vous m’avez lâchement trompé deux ans de suite ; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées, et d’en recueillir quelque considération qu’ils ont bien méritée, et dont votre injustice et votre ingratitude les aura privés." Diderot, Lettre à M le Breton, 12 novembre 1764. Notons que l'Encyclopédie sera une véritable réussite sur le plan culturel et également sur le plan... financier. Boileau s’indigne, pour sa part, contre les éditions fautives de ses œuvres. "Mais enfin toute sa constance l'a abandonné à la vue de cette monstrueuse édition qui en a paru depuis peu. Sa tendresse de père s'est réveillée à l'aspect de ses enfants ainsi défigurés et mis en pièces, surtout lorsqu'il les a vus accompagnés de cette prose fade et insipide que tout le sel de ses vers ne pourrait pas relever, je veux dire de ce Jugement sur les sciences qu'on a cousu si peu judicieusement à la fin de son livre. Il a eu peur que ses satires n'achevassent de se gâter en une si méchante compagnie." Boileau, le libraire au lecteur, Les satires, Derrière chaque publication se cache une lutte entre la création et l’économie, l’idéal et le commerce. En effet, l’éditeur n’est pas seulement un passeur, il est aussi un homme d'affaires. Le livre naît ainsi dans une tension permanente entre l'art et l’argent. L'imprimerie L’invention de l’imprimerie bouleverse le monde. Anatole France y voit "l’art le plus beau du monde", celui qui combat l’erreur dans une conquête qui est loin d'être achevée : "(...) On a dit que l’imprimerie fait autant de mal que de bien, puisqu’elle imprime les mauvais livres comme les bons, et qu’elle propage le mensonge et l’erreur en même temps que la science et la vérité. Ce serait vrai, si le mensonge avait autant d’avantage que la vérité à être mis en lumière. Mais il n’en est rien. L’erreur croît dans l’ombre et la science fructifie dans la lumière. Certes l’imprimerie n’a pas, en quatre siècles, dissipé les vieilles erreurs et les antiques superstitions. Elle ne le pouvait vraiment pas ; c’eût été contraire à la nature des choses. La conquête des vérités utiles au bonheur des hommes est lente et difficile , et l’espèce humaine sort péniblement et peu à peu de la barbarie primitive. On peut dire que le type de société qu’elle a réalisé, après tant de siècles d’efforts et de souffrances, n’est que la barbarie organisée, la violence administrée, l’injustice régularisée. (...)" Anatole France, Allocution prononcée à la fête d’inauguration de l’ « Émancipatrice », Imprimerie Communiste, Le 12 Mai 1901, opinions sociales, tome 1, Anatole France Pourtant, l'imprimerie gêne les autorités politiques et religieuses. Très tôt, on brûle des livres. Parfois même ceux qui les écrivent comme Etienne Dolet. Écrivain humaniste et éditeur notamment de Marot et de Rabelais, Etienne Dolet est accusé d'athéisme, puis de commerce de livres séditieux pour une phrase dans son ouvrage le Second Enfer. Jugé et condamné pour hérésie par le Parlement de Paris en novembre 1544, il est brûlé en place publique (place Maubert) le 3 août 1546 avec tous les écrits qu’il avait rédigés en prison. source : https://www.bm-lyon.fr/expo/09/dolet/catalogue.pdf Pourtant, sans l’imprimerie, la pensée humaine resterait enfermée dans le silence des manuscrits oubliés par le temps. Grâce à elle, la parole se transmet. le livre et la justice Parfois, le livre est mis en accusation avec ses auteurs, ses éditeurs et ses imprimeurs. Dans l'histoire littéraire deux affaires célèbres ont franchi les portes du prétoire. Si Madame Bovary et Les Fleurs du Mal sont poursuivis la même année pour immoralité, la décision rendue sera différente dans les deux dossiers. Madame Bovary : Analysons le jugement rendu le 7 février 1857 constitué de trois parties pour le moins surprenantes. A. Outrages La décision reprend dans un premier temps les éléments de nature à justifier l'outrage. "(…) Attendu que les passages incriminés, envisagés abstractivement et isolément présentent effectivement soit des expressions, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimes et honorables susceptibilités. (...) "Attendu qu'à ces divers titres l'ouvrage déféré au tribunal mérite un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d'orner et de récréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société ; » B. Réalisme invoqué Le tribunal prend en compte l'argumentation de la défense tout en apportant néanmoins une correction sur le plan de l'esthétisme qui réprouverait le « réalisme ». " Attendu que les prévenus, et en particulier Gustave Flaubert, repoussent énergiquement l'inculpation dirigée contre eux, en articulant que le roman soumis au jugement du tribunal a un but éminemment moral ; que l'auteur a eu principalement en vue d'exposer les dangers qui résultent d'une éducation non appropriée au milieu dans lequel on doit vivre, et que, poursuivant cette idée, il a montré la femme, personnage principal de son roman, aspirant vers un monde et une société pour lesquels elle n'était pas faite, malheureuse de la condition modeste dans laquelle le sort l'aurait placée, oubliant d'abord ses devoirs de mère, manquant ensuite à ses devoirs d'épouse, introduisant successivement dans sa maison l'adultère et la ruine, et finissant misérablement par le suicide, après avoir passé par tous les degrés de la dégradation la plus complète et être descendue jusqu'au vol ; " Attendu que cette donnée, morale sans doute dans son principe, aurait dû être complétée dans ses développements par une certaine sévérité de langage et par une réserve contenue, en ce qui touche particulièrement l'exposition des tableaux et des situations que le plan de l'auteur lui faisait placer sous les yeux du public ; " Attendu qu'il n'est pas permis, sous prétexte de peinture de caractère ou de couleur locale, de reproduire dans leurs écarts les faits, dits et gestes des personnages qu'un écrivain s'est donné mission de peindre ; qu'un pareil système, appliqué aux œuvres de l'esprit aussi bien qu'aux productions des beaux-arts, conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon et qui, enfantant des œuvres également offensantes pour les regards et pour l'esprit, commettrait de continuels outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs ; " Attendu q u'il y a des limites que la littérature, même la plus légère, ne doit pas dépasser, et dont Gustave Flaubert et co-inculpés paraissent ne s'être pas suffisamment rendu conapte ; » C. Acquittement Après tous ces attendus sévères, le tribunal finit paradoxalement par acquitter des prévenus : " Mais attendu que l'ouvrage dont Flaubert est l'auteur est une œuvre qui parait avoir été longuement et sérieusement travaillée, au point de vue littéraire et de l'étude des caractères que les passages relevés par l'ordonnance de renvoi, quelque répréhensibles qu'ils soient, sont peu nombreux si on les compare à l'étendue de l'ouvrage ; que ces passages, soit dans les idées qu'ils exposent, soit dans les situations qu'ils représentent, rentrent dans l'ensemble des caractères que l'auteur a voulu peindre, tout en les exagérant et en les imprégnant d'un réalisme vulgaire et souvent choquant ; " Attendu que Gustave Flaubert proteste de son respect pour les bonnes mœurs et tout ce qui se rattache à la morale religieuse ; qu'il n'apparaît pas que son livre ait été, comme certaines œuvres, écrit dans le but unique de donner une satisfaction aux passions sensuelles, à esprit de licence et de débauche, ou de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous ; " Qu'il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir, et d'oublier que la littérature, comme l'art, pour accomplir le bien qu'elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression ; " Dans ces circonstances, attendu qu'il n'est pas suffisamment établi que Pichat, Gustave Flaubert et Pillet se soient rendus coupables des délits qui leur sont imputés ; Flaubert est donc acquitté. Baudelaire est, quant à lui, condamné. Ce dernier se voit poursuivi là encore avec ses éditeurs devant le même tribunal. Mais par jugement du 20 août 1857 , les trois prévenus sont déclarés coupables d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs et condamnés à des amendes et les poèmes litigieux se voient interdits de publication. Il reste que l'on méconnait la suite apportée à cette affaire avec le recours en révision déposée en 1947 par la Société des Gens de Lettres visant à annuler cette décision. Il vous est proposé de prendre lecture de cette décision assez unique rendue le 31 mai 1949 en matière de liberté de création... — Attendu que le délit d’outrage aux bonnes mœurs se compose de trois éléments nécessaires : le fait de la publication, l’obscénité du livre et l’intention qui a dirigé son auteur ; — Attendu que le fait de la publication n’est pas contestable ; — Mais, en ce qui touche le second élément de l’infraction, attendu que les poèmes faisant l’objet de la prévention ne renferment aucun terme obscène ou même grossier et ne dépassent pas, en leur forme expressive, les libertés permises à l’artiste ; que si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des « Fleurs du Mal » et apparaître aux permiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire ; qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettrés ; — Attendu, en ce qui concerne le troisième élément, que le jugement dont la révision est demandée a reconnu les efforts faits par le poète pour atténuer l’effet de ses descriptions ; que les poèmes incriminés, que n’entache, ainsi qu’il a été dit ci-dessus aucune expression obscène, sont manifestement d’inspiration probe ; — Attendu, dès lors, que le délit d’outrage aux bonnes mœurs relevé à la charge de l’auteur et des éditeurs des Fleurs du Mal n’est pas caractérisé ; qu’il échet de décharger la mémoire de Charles Baudelaire, de Poulet-Malassis et de de Broise, de la condamnation prononcée contre eux ; Par ces motifs : Casse et annule le jugement rendu le 27 août 1857 par la 6ème Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine, en ce qu’il a condamné Baudelaire, Poulet-Malassis et de Broise pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ; — Décharge leur mémoire de la condamnation prononcée ; — Ordonne que le présent arrêt sera affiché et publié conformément à la loi ; — Ordonne, en outre, son impression et sa transcription sur les registres du greffe du Tribunal correctionnel de la Seine. https://fr.wikisource.org/wiki/Arr%C3%AAt_de_la_Cour_de_Cassation_du_31_mai_1949 Si la littérature se heurte au pouvoir ou à la société, le temps finit toujours par lui rendre justice. Dans l'article suivant, nous verrons la grandeur et la misère de la lecture
- Le commerce des livres
Après avoir présenté l'incroyable aventure du livre et évoqué la grandeur et la misère de la lecture, découvrez l'étude consacrée au thème du livre. Nous mettons à l'honneur le rôle des librairies dans la transmission du savoir. Deux œuvres feront l'objet d'une analyse comparée : 84 Charing Cross Road, récit épistolaire d'Helene Hanff, publié en 1970 et le roman de Laurence Cossé, publié en 2009, Au bon Roman. Nous verrons précisément : la description des deux librairies, leur objet social, la gestion du stock, les opérations et pratiques commerciales, une librairie idéale, entre mythe et réalité, la synthèse de l'étude, une bibliographie. Le commerce des livres Dans le prolongement de notre thématique consacrée aux livres qui a donné lieu à l'examen de l'incroyable aventure du livre tout en évoquant la grandeur et la misère de la lecture, découvrons ensemble notre étude littéraire. Les librairies françaises représentent 23% du marché du livre ; elles savent qu'elles doivent s'adapter pour survivre. Dans le cadre de l'étude qui vous est proposée, nous mettrons à l'honneur le rôle des librairies dans la transmission du savoir. Deux œuvres feront l'objet d'une analyse comparée : - 84 Charing Cross Road, récit épistolaire d'Helene Hanff, publié en 1970 : il nous conduit à découvrir les liens noués durant la période de l'après-guerre et pendant vingt ans entre une écrivaine américaine aussi extravagante que généreuse et un libraire anglais. Leur amitié s'est tissée au fil des commandes passées par l’autrice et formulée chaque fois sur le ton de l'humour et de l'ironie. - Au bon Roman , roman de Laurence Cossé, publié en 2009 : œuvre de fiction, ce livre nous fait participer à une entreprise originale consistant à la fondation d'une librairie dédiée aux seuls “bons” romans. Le commerce des livres : présentons l'étude, si vous le voulez bien : Nous voici donc au cœur de deux librairies distinctes, l'une bien réelle située au centre de Londres , l'autre s'incarnant pour les besoins de la fiction dans le quartier de l'Odéon à Paris . Il ressort de la lecture de ces ouvrages qu'il nous est permis de mesurer l'évolution du métier dans le temps : l'action du 84 Charing Cross Road se situe durant l'époque comprise entre 1949 et 1969 alors que celle du roman se déroule de 2004 à 2006. L'intérêt de l'étude réside en outre dans l'objet social des deux librairies : la première affiche clairement sa spécialisation dans la vente de « livres anciens » lorsque l'autre s'appuie sur l'idée de ne vendre que de « bons » romans. Ce voyage en immersion dans l'univers du livre nous fait enfin découvrir le métier de libraire sous différents jours. C'est ainsi que nous verrons précisément au travers des articles à venir les points suivants : la description des deux librairies, leur objet social, la gestion du stock, les opérations et pratiques commerciales, une librairie idéale, entre mythe et réalité, la synthèse de l'étude, une bibliographie. 1.La description de ces deux librairies Nous débuterons, si vous le voulez bien, par la présentation de ces deux boutiques au cœur de la vie d'un quartier. Vous constaterez que les deux librairies ne répondent pas aux mêmes canons esthétiques compte tenu de l'époque qui les a respectivement fait naître. 1.1 Une vieille boutique façon Dickens Située dans un quartier commerçant, au cœur de l'arrondissement de Westminster à Londres, la libraire du 84 Charing Cross Road est détenue en 1949, par deux associés, Marks and Co. Décrivons ce commerce bien réel qui est devenu l'objet d'un culte par-delà les ans. Est-ce un lieu qui se prête à tous les rêves ? Pas du tout : le 84 Charing Cross Road est une boutique somme toute bien banale... Il s'agit d'un bon vieux magasin, vétuste, sans apprêt, collant parfaitement à l'imaginaire des boutiques sorties tout droit de l'univers de Dickens. Les étals à l'extérieur de la librairie permettent d'attirer le chaland avant de le faire pénétrer dans une quasi pénombre . On y découvre alors à profusion des rayonnages occupant toute la surface commerciale, laissant apparaître des bureaux avec de petites lampes allumées. Nous voici donc dans " le temple" des livres. Cette description serait incomplète si un autre élément olfactif, cette fois, ne venait ajouter une touche d'authenticité : "o n sent la boutique avant de la voir et c'est une bonne odeur mais pas facile à décrire-un mélange d e renfermé, de poussière et de vieux, de boiseries et de parquet. " (page 49). Avec cette description, nous entrons de plain pied chez Marks and Co, propriétaires de cette boutique mythique. Faisons à cette dernière une petite infidélité, et allons ensemble découvrir la librairie du 6ème arrondissement de Paris, sise rue Dupuytren, dans le quartier de l'Odéon, dénommée, Au bon Roman. 1.2 Une boutique moderne lumineuse Par opposition avec la précédente, cette boutique, sur deux niveaux, se situe dans un espace agréable et aéré. Intégralement repensée et réaménagée, la librairie offre des dimensions avantageuses qui lui permettent d'accueillir outre des rayonnages, des tables en bois et des banquettes posées le long des murs pour le confort des clients. La luminosité de cette boutique permet de se sentir en complète osmose avec les ouvrages proposés à la vente. Le bon roman se veut un havre de détente et de lecture avec ses horaires étendus en soirée. Le rêve... 2. leur objet social Les deux librairies présentent de nombreux points communs . Il s'avère que la librairie du 84 Charing Cross Road affiche clairement sa spécialisation dans les livres rares et anciens lorsque celle du Bon Roman reste plus implicite. Cette dernière a pour ambition de ne proposer dans son catalogue que de « bons romans » . Nous verrons ensemble que sous ce vocable, l'objet social de cette librairie atypique va la conduire à proposer des auteurs « classiques », ce qui rapproche les deux boutiques... 2.1 Vente de livres anciens par correspondance La librairie du 84 Charing Cross Road se présente comme une « librairie en livres anciens ». Sa spécialisation est ainsi bien précisée. On y trouve des ouvrages en langue anglaise de tout type : récits historiques, des romans, des manuels académiques comme ceux d'Oxford en vers ou en prose, des bibles... Mais cette librairie tournée vers des œuvres anciennes s'est ouverte au monde. Elle propose de manière ingénieuse un catalogue annuel qui permet d'embrasser l'impressionnante collection d'ouvrages. Sa rédaction est un chef d'œuvre d'érudition. Il faut en effet expertiser l'ouvrage en considérant certes l'état du livre, mais aussi sa date d'édition avant de pouvoir en fixer le prix. Franck Doel est en charge de ce travail d'orfèvre. La tenue d'un tel catalogue présente l'avantage d'être adressé sur demande partout dans le monde... La librairie du 84 Charing Cross Road n'est pas cantonnée au seul marché national, elle a en effet eu l'intuition d'accroître son activité Outre-Atlantique en développant le commerce par correspondance. C'est précisément grâce à une réclame dans un revue littéraire new-yorkaise que va naître la relation épistolaire suivie entre une Américaine extravagante et les membres de cette petite librairie. Scénariste en herbe, Helene Hanff qui n'est jamais allée à l'Université est avide de littérature anglaise. Par hasard, elle teste cette librairie en lui adressant une liste d'ouvrages introuvables sur le continent américain ou hors de portée de sa bourse. C'est ainsi qu'elle découvrira avec enchantement que ses désirs peuvent être exaucés pour un prix modique. Elle n'hésitera pas à se « ravitailler » auprès d'eux quitte à houspiller le personnel de ce commerce et notamment Franck Doel qui s'occupe d'elle personnellement. Cette dernière se fait livrer des anthologies de la poésie anglaise avant d'entrer dans des œuvres en prose, puis dans des romans. Ses centres d'intérêt s'avèrent -au fil du temps- éclectiques. C'est grâce aux trésors de cette librairie qu'Helene Hanff peut parfaire son éducation qui se fera durant vingt ans par-delà l'Océan Atlantique... Helene Hanff se moque de la distance et de la complexité du processus consistant à dactylographier sa commande, à l'envoyer avec de l'argent liquide et enfin à patienter. Tout vient à point à qui sait attendre ! Notre cliente savoure avec une jouissance extrême les opus reçus. Elle considère qu'elle a trouvé un filon incroyable et le dit avec franchise et humour : "Pourquoi irais-je courir jusqu'à la 17e rue pour acheter des livres crasseux et mal fichus quand je peux en acheter chez vous des tout beaux, tout propres sans même quitter ma machine à écrire ? Londres et bien plus près de mon bureau que la 17e rue." (page 28) Cet aveu ne manque pas de sel lorsqu'on est sait qu'elle habite la 14e rue ! Ces lettres feront le miel de son destinataire. Nous reviendrons sur ce personnage haut en couleur … Il reste qu'à la différence de celle du 84 Charing Cross Road, la librairie parisienne du Bon Roman n'a pas pour objet de vendre de « vieux » livres. Elle affiche uniquement sa vocation à ne proposer à ses lecteurs que de « bons » romans. Mais il s'avère que ce projet littéraire va conduire implicitement à gommer la différence entre livres neufs et livres anciens... Les « bons » romans ne sont-ils pas à l'abri du temps ? 2.2 Un comité de lecture secret Les concepteurs du projet, Francesca Aldo-Valbelli et Ivan Georg, ont cherché à se différencier de la demande par un concept simple et clair. La librairie Au Bon roman affiche sa prétention de ne proposer que de « bons » romans. Sous ce vocable, il s'agit de rejeter la "nouveauté" comme critère exclusif de sélection. Cette librairie adopte un point de vue totalement radical. L'entreprise n'est pas sans risques... Pour conduire à terme ce projet d'envergure, un comité de lecture composé de huit membres a été constitué. Ces "grands électeurs" (page 134) ont été choisis de manière secrète parmi des écrivains de renom pour préserver leur liberté dans la tâche qu'ils ont à mener. Ces élus sont appelés en effet à dresser chacun une liste de six cents (page 102) ouvrages considérés comme des chefs-d'œuvre ; ils renouvelleront annuellement l'exercice avec les dernières parutions. Cette liste constituera un catalogue, son atout majeur : " Mais bien sûr, ce qui fera notre spécificité, ce sera notre catalogue. Ce fonds particulier va être notre image, sur internet comme rue Dupuytren. À vrai dire, nous visons une inversion des préséances entre l'offre et la demande. Ce n'est pas la demande, qui mènera à l'offre, mais l'offre. On poussera la porte de la librairie parce qu'on saura y trouver une sélection rare de romans au moins autant que pour y acheter un titre qu'on aura en tête. On ira sur le site dans un état d'esprit analogue. " (page 189) Le Bon Roman possède donc un magasin attractif, un catalogue d'ouvrages d'exception et un site internet. Il reste à définir la terminologie de « bons » romans. La réponse n'a rien d'évident. Bien au contraire. Est-ce une entreprise élitiste ou de passionnés déterminés à faire découvrir à tous les trésors de la littérature ? Qu'est-ce qu'un bon roman ? Les fondateurs de la librairie se sont posé la question avec une acuité extrême. Ils ont ainsi délimité leur offre romanesque issue du « patrimoine littéraire mondial » (page 103) en excluant les essais, tout en conservant les nouvelles et les récits (pages 92-93). Les huit listes arrivent enfin entre les mains des concepteurs du projet. On y trouve bien entendu des auteurs classiques, mais également des écrivains du XXe siècle. Le choix des éditions n'est, en outre, pas neutre. Les livres du bon roman ont-ils vocation à être abordables ? Oui, il y en aura pour toutes les bourses. Ayant répondu à toutes ces interrogations, la librairie munie de son précieux catalogue peut bientôt ouvrir ses portes.... 3. La gestion du stock Les deux librairies se trouvent confrontées à la constitution et à la gestion de leur stock. Il s'avère que l'une comme l'autre recourt à la technique de la "chasse aux livres" pour permettre de tendre à la concrétisation de leur offre exigeante. Reprenons d'abord ce point Outre-Manche avant de voir les outils modernes de gestion utilisés par la librairie parisienne. 3.1. La "chasse aux livres" La librairie du 84 Charing Cross Road œuvre au renouvellement de son stock par une bien étrange pratique : la chasse aux livres. Il est question de prospections dans la province anglaise, mais cette recherche n'a rien de bucolique. Il s'agit de visiter de riches manoirs à la recherche de bibliothèques privées entières à céder en bloc ou en partie. Dans le contexte critique de l'après-guerre, la vente de livres anciens a permis la remise en circulation d'ouvrages rares et de toute beauté. C'est une grande partie du travail de Frank Doel qui parcourt durant plusieurs semaines la campagne à l'effet de reconstituer le stock de la librairie. Ses trouvailles sont à la fois très éclectiques et de très bonne qualité. Helene Hanff mesure la chance incroyable qu'elle a de posséder des ouvrages uniques : " Seigneur, soyez béni pour ces vies de Walton. C'est incroyable qu'un livre publié en 1840 puisse être dans un état aussi parfait plus de cent ans plus tard. Elles sont si belles, ces pages veloutées, coupées à la main que je compatis avec le pauvre William T. Gordon qui a inscrit son nom sur la page de garde en 1841, quelle bande de minables devaient être ses descendants pour vous vendre ce livre, comme ça, pour une bouchée de pain. " (page 73) Il reste que la crise économique entraînant des pénuries de papier autorise aussi les libraires à utiliser des pages de livres abîmés comme simple emballage au désespoir de notre cliente, puriste dans l'âme (page 31). Mais qu'en est-il de la constitution du stock dans notre libraire parisienne ? 3.2 Un stock de nature hétérogène La synthèse des huit listes a donné lieu à la constitution -au départ- d'un stock de trois mille cinq cents ouvrages référencés . Ce nombre va croître au fil du temps. Il reste que ces livres ne sont pas tous disponibles et qu'ils vont devoir être trouvés par différents canaux. En effet, si l'on trouve les plus réputés chez les éditeurs qui continuent à les publier, que ce soit sous format de poche ou dans de belles collections, il n'en va pas de même pour tous les romans. À côté de ces "classiques" toujours en vogue, le catalogue comprend aussi des ouvrages qui n'ont pas connu la même fortune. Ils sont indisponibles. C'est ainsi que des chefs-d'œuvres absolus deviennent des livres "oubliés" (page 177). Il appartient alors à Ivan de se mettre en quête de ces romans "perdus" auprès d'un réseau de bouquinistes . On trouvera donc en rayon de nombreux ouvrages d'occasion, ce qui rapproche cette librairie de celle du 84 Charing Cross Road. En bon libraire prévoyant, Ivan tient à la qualité de son fonds qui ne le sera vraiment qu'avec une quantité de stock suffisant : la taille de la librairie offre cette possibilité inouïe : " le grand luxe pour un libraire, c'est d'avoir en stock assez d'exemplaires de tous les livres qu'il propose pour ne jamais manquer d'aucun. En général, c'est impossible, du fait du manque de place dans les librairies. Mais puisque nous avons la chance d'avoir des locaux vides, je commanderai bien nos livres en plusieurs exemplaires, du moins les plus célèbres des titres. Avec un stock bien étudié, nous éviterons les ruptures. " (page 179) C'est bientôt l'heure du lancement de la librairie parisienne... 4. les opérations et pratiques commerciales Il sera mis en exergue la simplicité des pratiques commerciales de la boutique du 84 Charing Cross Road alors que celle du Bon Roman déploie, au contraire, de savantes stratégies pour se faire connaître... 4.1 De la simplicité des relations commerciales Les pratiques commerciales de la librairie du 84 Charing Cross Road sont simples ; elles reposent sur une stricte comptabilité. Chaque commande doit être accompagnée d'un acompte qui figure dans un compte client. Les règlements s'effectuent par mandat. Il n'y a bien que la fantaisiste Helene Hanff pour refuser ce mode de paiement. Durant vingt ans, elle adressera ses paiements en liquide : " J'ai une confiance absolue dans la poste américaine et dans le service postal de Sa majesté." (page 13) En dépit de ce fait, elle se verra remettre des factures joignant le détail d'une comptabilité précise. Tout s'effectue donc dans une transparence stricte et dans une simplicité totale. 4.2 Les savantes pratiques commerciales Nous verrons les savantes opérations de lancement de la librairie Au bon Roman avant de découvrir ses pratiques commerciales qui vont conduire à un véritable déferlement de haine... 4.2.1 Les opérations de lancement du Bon Roman Le lancement de la librairie s'effectue en fanfare (page 180), en respectant un plan média précis (publicités dans la presse et interviews à la radio et à la télévision). Des slogans percutants sont élaborés : " Au bon roman sont les bons romans "/ " les livres dont personne ne parle. " (page 218). L'enseigne du magasin n'est accrochée que la veille de l'ouverture dans la nuit pour jouer sur l'effet de surprise. Des moyens financiers considérables sont dépensés pour susciter la curiosité. Il s'avère que cette stratégie est payante : le succès immédiat repose sur l'originalité indéniable du concept. 4.2.2 Les pratiques innovantes Pour accroître le prestige de la librairie, on publie un bulletin quotidien en ligne dont la qualité est remarquée. On crée des cartes de fidélité, des abonnements de lecture etc... Le Bon Roman devient rapidement la place la plus courue de tout Paris. Les ventes d'ouvrages décollent en trois mois. Le succès semble garanti mais les deux initiateurs du projet ont pris un risque financier en refusant le critère exclusif de la nouveauté. Sur le plan du chiffre d'affaires, on note que les dernières parutions représentent communément pour une librairie 80% de ses ventes. Mais nos puristes n'en ont eu cure ; ils n'ont pas voulu entrer dans le modèle économique des librairies ordinaires. Ils ont refusé même la technique des offices et les facilités de paiement à quatre-vingt-dix jours fin de mois (page 198). Cette stratégie leur sera reprochée. Ils en paieront le prix fort... 4.2.3 Un déferlement de haine Ce succès va rapidement susciter de nombreuses jalousies : des actes malfaisants vont surgir çà et là, des provocations vont être mise en œuvre pour tenter de prendre la librairie en défaut. Pour ce faire, il suffit à des clients mal intentionnés de commander un best-seller qui ne figure évidemment pas dans le catalogue. Pour éviter d'être poursuivi pour refus de vente, Ivan a bien compris qu'il doit s'engager à commander de "mauvais" romans. Cela ne suffira pas à calmer les ardeurs des jaloux issus des milieux littéraires (écrivains, critiques, éditeurs) : on notera dans ce roman une féroce critique du microcosme du livre... C'est ainsi qu'une véritable campagne de presse va s'orchestrer contre ce projet élitiste et "fasciste" (page 256). C'est avec effarement que les fondateurs de la librairie peuvent lire dans un journal ce qui suit : " Des individus qui prennent soin de taire leur identité, s'arrogent le droit de décider pour tous quels sont les grand romans, et pis, de décider pour tous quels sont les grands romans, et d'écarter les livres, beaucoup plus nombreux, qui ne leur agréent pas (…) Qu'est-ce que veut dire, bon roman ? Qui sont ces kapos qui ont le culot d'apposer ou non sur les livres leur certificat de qualité ? " (page 254). Pour un certain nombre, la liste du comité secret est devenue un enjeu crucial. Tous les moyens sont bons pour découvrir les huit prescripteurs de bons romans. Les membres du comité dont le nom finira par être révélé seront menacés physiquement ; les temps sont durs au Bon Roman . Mais le pire est à venir ; le glas a sonné lorsque des librairies concurrentes vont s'implanter à ses côtés en faisant chuter ses ventes, le nerf de la guerre. La bataille du bon roman est-elle totalement perdue ? Elle se poursuivra sur une forme coopérative... 5. Une librairie idéale, entre mythe et réalité. Ces deux librairies ont connu des fortunes diverses. 5. 1 La boutique du 84 Charing Cross Road Elle est passée d'une obscure boutique à un lieu de curiosité touristique. La publication de ce récit en 1970 en a fait un modèle du genre avant de se voir condamnée par le temps. La librairie du 84 Charing Cross Road n'existe plus...L'emplacement actuel est occupé par un fast food célèbre... Mais ce récit l'a fait entrer dans une autre dimension intemporelle : le mythe. La librairie idéale se découvre au travers de la lecture de ce récit. Helene Hanff, la cliente extravagante et Frank Doel, le libraire, forment un duo d'intelligence et d'humour. Ils se sentent complices et partagent la même passion du livre. Le libraire a sauvé de l'oubli des collections entières d'ouvrages et sa cliente leur a donné une nouvelle vie en s'abreuvant à leur source. Enfin, elle a rendu hommage à tous ces livres … Hélene Hanff conclut en disant : "si par hasard vous passez devant le 84 Charing Cross Road, embrassez-le pour moi ! Je lui dois tant ! " (page 142). Elle lui doit en effet de détenir aux Etats-Unis une des plus fines bibliothèques privées d'ouvrages de littérature anglaise. L'auteur lui doit, en outre, le succès littéraire après lequel elle a couru toute sa vie. La publication de ce court récit a, en effet, c réé un engouement immédiat qui ne se dément pas, un demi siècle plus tard... Chacun perçoit en effet la singularité de la librairie du 84 Charing Cross Road, un véritable temple dédié aux livres. 5.2. Au bon Roman, une librairie trop idéale ? Laurence Cossé fait aussi de la librairie, née sous sa plume, un mythe, celui d'une libraire idéale, où la qualité de l'offre serait recherchée sans fin, sans arrière pensée mercantile. On voit bien que cette quête est impossible dans la mesure où les goûts diffèrent d'un lecteur à un autre et que les contraintes économiques pèsent aussi sur ce type de commerce. Derrière cette librairie fictive, par trop prescriptive dans son projet, la critique implacable des compromissions du monde littéraire au sens large est terrible. Il reste que ce roman sur les "bons" romans nous renvoie à notre propre rapport au livre : ce dernier peut-il être un produit marchand comme les autres ? Devons-nous céder à la dictature de la nouveauté ? Comment relire des livres oubliés ? Que serait enfin un monde sans livres ? Autant de questions que suscite la "mythique" librairie du Bon roman... 6. la synthèse Deux livres, une synthèse Après l'étude , voici la synthèse en un tableau simple et didactique : Étude croisée des œuvres 84 Charing Cross Road de Helene Hanff Au bon roman de Laurence Cossé Genre littéraire récit épistolaire roman Lieu Datation personnages Londres et New York 2e partie du XXe siècle 2 personnages principaux France : Méribel et Paris 2e partie du XXe siècle 4 personnages principaux Principaux sentiments évoqués curiosité, plaisir, admiration, vénération, humour, ironie, générosité, confiance, amitié, jalousie, reconnaissance excitation, enthousiasme, rigueur, audace, secret, générosité, amour, chagrin, menace, peur, jalousie, haine, espoir. Thèmes principaux Librairie, Savoir, Livre, Amitié Librairie, Littérature, Livres, Passion, Commerce, Art, Mécénat 7. Bibliographie Il est temps de vous proposer une sélection de livres sur notre thématique : vous trouverez des idées de lecture avec les références et les petits prix.. Lettre sur le commerce de la librairie, Diderot Mille et une Nuits Tout sur le métier de libraire.... Les illusions perdues , Balzac, folio Le métier d'imprimeur, premier métier de Balzac lui-même... Le bouquiniste Mendel, Zweig Les éditions du Cénacle Les vicissitudes du "commerce" d'un russe tenant boutique dans un café viennois : un savoir encyclopédique aux prises avec l'Histoire... Une nouvelle somptueuse 84 Charing Cross, Hanff livre de poche cf étude Le maître de Garamond, Anne Cunéo, livre de poche Les débuts de l'imprimerie, de la librairie.... Au bon roman, Laurence Cossé, folio cf étude Haute époque , Jean-Yves Lacroix, Albin Michel Itinéraire d'un libraire amené à suivre les pas d'un auteur controversé, Guy Debord Nos richesses Kaouther Adimi Poche Création par Edmond Charlot, premier éditeur et ami de Camus, d’une librairie-édition à Alger pour les amoureux de la littérature et de la Méditerranée...











