Le commerce des livres
- Marie-Noëlle Parisot-Schmitt
- il y a 3 jours
- 15 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Après avoir présenté l'incroyable aventure du livre et évoqué la grandeur et la misère de la lecture, découvrez l'étude consacrée au thème du livre. Nous mettons à l'honneur le rôle des librairies dans la transmission du savoir. Deux œuvres feront l'objet d'une analyse comparée : 84 Charing Cross Road, récit épistolaire d'Helene Hanff, publié en 1970 et le roman de Laurence Cossé, publié en 2009, Au bon Roman. Nous verrons précisément :
la description des deux librairies,
leur objet social,
la gestion du stock,
les opérations et pratiques commerciales,
une librairie idéale, entre mythe et réalité,
la synthèse de l'étude,
une bibliographie.

Le commerce des livres
Dans le prolongement de notre thématique consacrée aux livres qui a donné lieu à l'examen de l'incroyable aventure du livre tout en évoquant la grandeur et la misère de la lecture, découvrons ensemble notre étude littéraire.
Les librairies françaises représentent 23% du marché du livre ; elles savent qu'elles doivent s'adapter pour survivre. Dans le cadre de l'étude qui vous est proposée, nous mettrons à l'honneur le rôle des librairies dans la transmission du savoir.
Deux œuvres feront l'objet d'une analyse comparée :
- 84 Charing Cross Road, récit épistolaire d'Helene Hanff, publié en 1970 : il nous conduit à découvrir les liens noués durant la période de l'après-guerre et pendant vingt ans entre une écrivaine américaine aussi extravagante que généreuse et un libraire anglais. Leur amitié s'est tissée au fil des commandes passées par l’autrice et formulée chaque fois sur le ton de l'humour et de l'ironie.
- Au bon Roman, roman de Laurence Cossé, publié en 2009 : œuvre de fiction, ce livre nous fait participer à une entreprise originale consistant à la fondation d'une librairie dédiée aux seuls “bons” romans.
Le commerce des livres : présentons l'étude, si vous le voulez bien :
Nous voici donc au cœur de deux librairies distinctes, l'une bien réelle située au centre de Londres, l'autre s'incarnant pour les besoins de la fiction dans le quartier de l'Odéon à Paris. Il ressort de la lecture de ces ouvrages qu'il nous est permis de mesurer l'évolution du métier dans le temps : l'action du 84 Charing Cross Road se situe durant l'époque comprise entre 1949 et 1969 alors que celle du roman se déroule de 2004 à 2006.
L'intérêt de l'étude réside en outre dans l'objet social des deux librairies : la première affiche clairement sa spécialisation dans la vente de « livres anciens » lorsque l'autre s'appuie sur l'idée de ne vendre que de « bons » romans. Ce voyage en immersion dans l'univers du livre nous fait enfin découvrir le métier de libraire sous différents jours. C'est ainsi que nous verrons précisément au travers des articles à venir les points suivants :
la description des deux librairies,
leur objet social,
la gestion du stock,
les opérations et pratiques commerciales,
une librairie idéale, entre mythe et réalité,
la synthèse de l'étude,
une bibliographie.
1.La description de ces deux librairies
Nous débuterons, si vous le voulez bien, par la présentation de ces deux boutiques au cœur de la vie d'un quartier. Vous constaterez que les deux librairies ne répondent pas aux mêmes canons esthétiques compte tenu de l'époque qui les a respectivement fait naître.
1.1 Une vieille boutique façon Dickens
Située dans un quartier commerçant, au cœur de l'arrondissement de Westminster à Londres, la libraire du 84 Charing Cross Road est détenue en 1949, par deux associés, Marks and Co.
Décrivons ce commerce bien réel qui est devenu l'objet d'un culte par-delà les ans. Est-ce un lieu qui se prête à tous les rêves ? Pas du tout : le 84 Charing Cross Road est une boutique somme toute bien banale...
Il s'agit d'un bon vieux magasin, vétuste, sans apprêt, collant parfaitement à l'imaginaire des boutiques sorties tout droit de l'univers de Dickens. Les étals à l'extérieur de la librairie permettent d'attirer le chaland avant de le faire pénétrer dans une quasi pénombre. On y découvre alors à profusion des rayonnages occupant toute la surface commerciale, laissant apparaître des bureaux avec de petites lampes allumées.
Nous voici donc dans "le temple" des livres.
Cette description serait incomplète si un autre élément olfactif, cette fois, ne venait ajouter une touche d'authenticité :
"on sent la boutique avant de la voir et c'est une bonne odeur mais pas facile à décrire-un mélange de renfermé, de poussière et de vieux, de boiseries et de parquet. " (page 49).
Avec cette description, nous entrons de plain pied chez Marks and Co, propriétaires de cette boutique mythique.
Faisons à cette dernière une petite infidélité, et allons ensemble découvrir la librairie du 6ème arrondissement de Paris, sise rue Dupuytren, dans le quartier de l'Odéon, dénommée, Au bon Roman.
1.2 Une boutique moderne lumineuse
Par opposition avec la précédente, cette boutique, sur deux niveaux, se situe dans un espace agréable et aéré.
Intégralement repensée et réaménagée, la librairie offre des dimensions avantageuses qui lui permettent d'accueillir outre des rayonnages, des tables en bois et des banquettes posées le long des murs pour le confort des clients.
La luminosité de cette boutique permet de se sentir en complète osmose avec les ouvrages proposés à la vente. Le bon roman se veut un havre de détente et de lecture avec ses horaires étendus en soirée. Le rêve...
2. leur objet social
Les deux librairies présentent de nombreux points communs.
Il s'avère que la librairie du 84 Charing Cross Road affiche clairement sa spécialisation dans les livres rares et anciens lorsque celle du Bon Roman reste plus implicite. Cette dernière a pour ambition de ne proposer dans son catalogue que de « bons romans ». Nous verrons ensemble que sous ce vocable, l'objet social de cette librairie atypique va la conduire à proposer des auteurs « classiques », ce qui rapproche les deux boutiques...
2.1 Vente de livres anciens par correspondance
La librairie du 84 Charing Cross Road se présente comme une « librairie en livres anciens ». Sa spécialisation est ainsi bien précisée. On y trouve des ouvrages en langue anglaise de tout type : récits historiques, des romans, des manuels académiques comme ceux d'Oxford en vers ou en prose, des bibles... Mais cette librairie tournée vers des œuvres anciennes s'est ouverte au monde. Elle propose de manière ingénieuse un catalogue annuel qui permet d'embrasser l'impressionnante collection d'ouvrages. Sa rédaction est un chef d'œuvre d'érudition. Il faut en effet expertiser l'ouvrage en considérant certes l'état du livre, mais aussi sa date d'édition avant de pouvoir en fixer le prix. Franck Doel est en charge de ce travail d'orfèvre. La tenue d'un tel catalogue présente l'avantage d'être adressé sur demande partout dans le monde...
La librairie du 84 Charing Cross Road n'est pas cantonnée au seul marché national, elle a en effet eu l'intuition d'accroître son activité Outre-Atlantique en développant le commerce par correspondance. C'est précisément grâce à une réclame dans un revue littéraire new-yorkaise que va naître la relation épistolaire suivie entre une Américaine extravagante et les membres de cette petite librairie.
Scénariste en herbe, Helene Hanff qui n'est jamais allée à l'Université est avide de littérature anglaise. Par hasard, elle teste cette librairie en lui adressant une liste d'ouvrages introuvables sur le continent américain ou hors de portée de sa bourse.
C'est ainsi qu'elle découvrira avec enchantement que ses désirs peuvent être exaucés pour un prix modique. Elle n'hésitera pas à se « ravitailler » auprès d'eux quitte à houspiller le personnel de ce commerce et notamment Franck Doel qui s'occupe d'elle personnellement. Cette dernière se fait livrer des anthologies de la poésie anglaise avant d'entrer dans des œuvres en prose, puis dans des romans. Ses centres d'intérêt s'avèrent -au fil du temps- éclectiques. C'est grâce aux trésors de cette librairie qu'Helene Hanff peut parfaire son éducation qui se fera durant vingt ans par-delà l'Océan Atlantique...
Helene Hanff se moque de la distance et de la complexité du processus consistant à dactylographier sa commande, à l'envoyer avec de l'argent liquide et enfin à patienter. Tout vient à point à qui sait attendre ! Notre cliente savoure avec une jouissance extrême les opus reçus. Elle considère qu'elle a trouvé un filon incroyable et le dit avec franchise et humour :
"Pourquoi irais-je courir jusqu'à la 17e rue pour acheter des livres crasseux et mal fichus quand je peux en acheter chez vous des tout beaux, tout propres sans même quitter ma machine à écrire ? Londres et bien plus près de mon bureau que la 17e rue." (page 28)
Cet aveu ne manque pas de sel lorsqu'on est sait qu'elle habite la 14e rue ! Ces lettres feront le miel de son destinataire.
Nous reviendrons sur ce personnage haut en couleur …
Il reste qu'à la différence de celle du 84 Charing Cross Road, la librairie parisienne du Bon Roman n'a pas pour objet de vendre de « vieux » livres. Elle affiche uniquement sa vocation à ne proposer à ses lecteurs que de « bons » romans. Mais il s'avère que ce projet littéraire va conduire implicitement à gommer la différence entre livres neufs et livres anciens...
Les « bons » romans ne sont-ils pas à l'abri du temps ?
2.2 Un comité de lecture secret
Les concepteurs du projet, Francesca Aldo-Valbelli et Ivan Georg, ont cherché à se différencier de la demande par un concept simple et clair. La librairie Au Bon roman affiche sa prétention de ne proposer que de « bons » romans. Sous ce vocable, il s'agit de rejeter la "nouveauté" comme critère exclusif de sélection. Cette librairie adopte un point de vue totalement radical. L'entreprise n'est pas sans risques...
Pour conduire à terme ce projet d'envergure, un comité de lecture composé de huit membres a été constitué. Ces "grands électeurs" (page 134) ont été choisis de manière secrète parmi des écrivains de renom pour préserver leur liberté dans la tâche qu'ils ont à mener. Ces élus sont appelés en effet à dresser chacun une liste de six cents (page 102) ouvrages considérés comme des chefs-d'œuvre ; ils renouvelleront annuellement l'exercice avec les dernières parutions. Cette liste constituera un catalogue, son atout majeur :
" Mais bien sûr, ce qui fera notre spécificité, ce sera notre catalogue. Ce fonds particulier va être notre image, sur internet comme rue Dupuytren. À vrai dire, nous visons une inversion des préséances entre l'offre et la demande. Ce n'est pas la demande, qui mènera à l'offre, mais l'offre. On poussera la porte de la librairie parce qu'on saura y trouver une sélection rare de romans au moins autant que pour y acheter un titre qu'on aura en tête. On ira sur le site dans un état d'esprit analogue. " (page 189)
Le Bon Roman possède donc un magasin attractif, un catalogue d'ouvrages d'exception et un site internet.
Il reste à définir la terminologie de « bons » romans. La réponse n'a rien d'évident. Bien au contraire. Est-ce une entreprise élitiste ou de passionnés déterminés à faire découvrir à tous les trésors de la littérature ?
Qu'est-ce qu'un bon roman ?
Les fondateurs de la librairie se sont posé la question avec une acuité extrême. Ils ont ainsi délimité leur offre romanesque issue du « patrimoine littéraire mondial » (page 103) en excluant les essais, tout en conservant les nouvelles et les récits (pages 92-93). Les huit listes arrivent enfin entre les mains des concepteurs du projet.
On y trouve bien entendu des auteurs classiques, mais également des écrivains du XXe siècle. Le choix des éditions n'est, en outre, pas neutre. Les livres du bon roman ont-ils vocation à être abordables ? Oui, il y en aura pour toutes les bourses.
Ayant répondu à toutes ces interrogations, la librairie munie de son précieux catalogue peut bientôt ouvrir ses portes....
3. La gestion du stock
Les deux librairies se trouvent confrontées à la constitution et à la gestion de leur stock. Il s'avère que l'une comme l'autre recourt à la technique de la "chasse aux livres" pour permettre de tendre à la concrétisation de leur offre exigeante. Reprenons d'abord ce point Outre-Manche avant de voir les outils modernes de gestion utilisés par la librairie parisienne.
3.1. La "chasse aux livres"
La librairie du 84 Charing Cross Road œuvre au renouvellement de son stock par une bien étrange pratique : la chasse aux livres. Il est question de prospections dans la province anglaise, mais cette recherche n'a rien de bucolique. Il s'agit de visiter de riches manoirs à la recherche de bibliothèques privées entières à céder en bloc ou en partie.
Dans le contexte critique de l'après-guerre, la vente de livres anciens a permis la remise en circulation d'ouvrages rares et de toute beauté. C'est une grande partie du travail de Frank Doel qui parcourt durant plusieurs semaines la campagne à l'effet de reconstituer le stock de la librairie.
Ses trouvailles sont à la fois très éclectiques et de très bonne qualité. Helene Hanff mesure la chance incroyable qu'elle a de posséder des ouvrages uniques :
"Seigneur, soyez béni pour ces vies de Walton. C'est incroyable qu'un livre publié en 1840 puisse être dans un état aussi parfait plus de cent ans plus tard. Elles sont si belles, ces pages veloutées, coupées à la main que je compatis avec le pauvre William T. Gordon qui a inscrit son nom sur la page de garde en 1841, quelle bande de minables devaient être ses descendants pour vous vendre ce livre, comme ça, pour une bouchée de pain. " (page 73)
Il reste que la crise économique entraînant des pénuries de papier autorise aussi les libraires à utiliser des pages de livres abîmés comme simple emballage au désespoir de notre cliente, puriste dans l'âme (page 31).
Mais qu'en est-il de la constitution du stock dans notre libraire parisienne ?
3.2 Un stock de nature hétérogène
La synthèse des huit listes a donné lieu à la constitution -au départ- d'un stock de trois mille cinq cents ouvrages référencés. Ce nombre va croître au fil du temps. Il reste que ces livres ne sont pas tous disponibles et qu'ils vont devoir être trouvés par différents canaux.
En effet, si l'on trouve les plus réputés chez les éditeurs qui continuent à les publier, que ce soit sous format de poche ou dans de belles collections, il n'en va pas de même pour tous les romans. À côté de ces "classiques" toujours en vogue, le catalogue comprend aussi des ouvrages qui n'ont pas connu la même fortune. Ils sont indisponibles. C'est ainsi que des chefs-d'œuvres absolus deviennent des livres "oubliés" (page 177).
Il appartient alors à Ivan de se mettre en quête de ces romans "perdus" auprès d'un réseau de bouquinistes. On trouvera donc en rayon de nombreux ouvrages d'occasion, ce qui rapproche cette librairie de celle du 84 Charing Cross Road.
En bon libraire prévoyant, Ivan tient à la qualité de son fonds qui ne le sera vraiment qu'avec une quantité de stock suffisant : la taille de la librairie offre cette possibilité inouïe :
"le grand luxe pour un libraire, c'est d'avoir en stock assez d'exemplaires de tous les livres qu'il propose pour ne jamais manquer d'aucun. En général, c'est impossible, du fait du manque de place dans les librairies. Mais puisque nous avons la chance d'avoir des locaux vides, je commanderai bien nos livres en plusieurs exemplaires, du moins les plus célèbres des titres. Avec un stock bien étudié, nous éviterons les ruptures. " (page 179)
C'est bientôt l'heure du lancement de la librairie parisienne...
4. les opérations et pratiques commerciales
Il sera mis en exergue la simplicité des pratiques commerciales de la boutique du 84 Charing Cross Road alors que celle du Bon Roman déploie, au contraire, de savantes stratégies pour se faire connaître...
4.1 De la simplicité des relations commerciales
Les pratiques commerciales de la librairie du 84 Charing Cross Road sont simples ; elles reposent sur une stricte comptabilité. Chaque commande doit être accompagnée d'un acompte qui figure dans un compte client. Les règlements s'effectuent par mandat. Il n'y a bien que la fantaisiste Helene Hanff pour refuser ce mode de paiement. Durant vingt ans, elle adressera ses paiements en liquide :
"J'ai une confiance absolue dans la poste américaine et dans le service postal de Sa majesté." (page 13)
En dépit de ce fait, elle se verra remettre des factures joignant le détail d'une comptabilité précise. Tout s'effectue donc dans une transparence stricte et dans une simplicité totale.
4.2 Les savantes pratiques commerciales
Nous verrons les savantes opérations de lancement de la librairie Au bon Roman avant de découvrir ses pratiques commerciales qui vont conduire à un véritable déferlement de haine...
4.2.1 Les opérations de lancement du Bon Roman
Le lancement de la librairie s'effectue en fanfare (page 180), en respectant un plan média précis (publicités dans la presse et interviews à la radio et à la télévision). Des slogans percutants sont élaborés :
"Au bon roman sont les bons romans "/ " les livres dont personne ne parle. "(page 218).
L'enseigne du magasin n'est accrochée que la veille de l'ouverture dans la nuit pour jouer sur l'effet de surprise. Des moyens financiers considérables sont dépensés pour susciter la curiosité. Il s'avère que cette stratégie est payante : le succès immédiat repose sur l'originalité indéniable du concept.
4.2.2 Les pratiques innovantes
Pour accroître le prestige de la librairie, on publie un bulletin quotidien en ligne dont la qualité est remarquée. On crée des cartes de fidélité, des abonnements de lecture etc...
Le Bon Roman devient rapidement la place la plus courue de tout Paris. Les ventes d'ouvrages décollent en trois mois. Le succès semble garanti mais les deux initiateurs du projet ont pris un risque financier en refusant le critère exclusif de la nouveauté.
Sur le plan du chiffre d'affaires, on note que les dernières parutions représentent communément pour une librairie 80% de ses ventes. Mais nos puristes n'en ont eu cure ; ils n'ont pas voulu entrer dans le modèle économique des librairies ordinaires. Ils ont refusé même la technique des offices et les facilités de paiement à quatre-vingt-dix jours fin de mois (page 198).
Cette stratégie leur sera reprochée. Ils en paieront le prix fort...
4.2.3 Un déferlement de haine
Ce succès va rapidement susciter de nombreuses jalousies : des actes malfaisants vont surgir çà et là, des provocations vont être mise en œuvre pour tenter de prendre la librairie en défaut.
Pour ce faire, il suffit à des clients mal intentionnés de commander un best-seller qui ne figure évidemment pas dans le catalogue. Pour éviter d'être poursuivi pour refus de vente, Ivan a bien compris qu'il doit s'engager à commander de "mauvais" romans.
Cela ne suffira pas à calmer les ardeurs des jaloux issus des milieux littéraires (écrivains, critiques, éditeurs) : on notera dans ce roman une féroce critique du microcosme du livre...
C'est ainsi qu'une véritable campagne de presse va s'orchestrer contre ce projet élitiste et "fasciste" (page 256). C'est avec effarement que les fondateurs de la librairie peuvent lire dans un journal ce qui suit :
"Des individus qui prennent soin de taire leur identité, s'arrogent le droit de décider pour tous quels sont les grand romans, et pis, de décider pour tous quels sont les grands romans, et d'écarter les livres, beaucoup plus nombreux, qui ne leur agréent pas (…) Qu'est-ce que veut dire, bon roman ? Qui sont ces kapos qui ont le culot d'apposer ou non sur les livres leur certificat de qualité ? " (page 254).
Pour un certain nombre, la liste du comité secret est devenue un enjeu crucial. Tous les moyens sont bons pour découvrir les huit prescripteurs de bons romans.
Les membres du comité dont le nom finira par être révélé seront menacés physiquement ; les temps sont durs au Bon Roman. Mais le pire est à venir ; le glas a sonné lorsque des librairies concurrentes vont s'implanter à ses côtés en faisant chuter ses ventes, le nerf de la guerre.
La bataille du bon roman est-elle totalement perdue ? Elle se poursuivra sur une forme coopérative...
5. Une librairie idéale, entre mythe et réalité.
Ces deux librairies ont connu des fortunes diverses.
5.1 La boutique du 84 Charing Cross Road
Elle est passée d'une obscure boutique à un lieu de curiosité touristique. La publication de ce récit en 1970 en a fait un modèle du genre avant de se voir condamnée par le temps. La librairie du 84 Charing Cross Road n'existe plus...L'emplacement actuel est occupé par un fast food célèbre...
Mais ce récit l'a fait entrer dans une autre dimension intemporelle : le mythe.
La librairie idéale se découvre au travers de la lecture de ce récit. Helene Hanff, la cliente extravagante et Frank Doel, le libraire, forment un duo d'intelligence et d'humour. Ils se sentent complices et partagent la même passion du livre.
Le libraire a sauvé de l'oubli des collections entières d'ouvrages et sa cliente leur a donné une nouvelle vie en s'abreuvant à leur source. Enfin, elle a rendu hommage à tous ces livres …
Hélene Hanff conclut en disant :
"si par hasard vous passez devant le 84 Charing Cross Road, embrassez-le pour moi ! Je lui dois tant ! " (page 142).
Elle lui doit en effet de détenir aux Etats-Unis une des plus fines bibliothèques privées d'ouvrages de littérature anglaise. L'auteur lui doit, en outre, le succès littéraire après lequel elle a couru toute sa vie. La publication de ce court récit a, en effet, créé un engouement immédiat qui ne se dément pas, un demi siècle plus tard...
Chacun perçoit en effet la singularité de la librairie du 84 Charing Cross Road, un véritable temple dédié aux livres.
5.2. Au bon Roman, une librairie trop idéale ?
Laurence Cossé fait aussi de la librairie, née sous sa plume, un mythe, celui d'une libraire idéale, où la qualité de l'offre serait recherchée sans fin, sans arrière pensée mercantile.
On voit bien que cette quête est impossible dans la mesure où les goûts diffèrent d'un lecteur à un autre et que les contraintes économiques pèsent aussi sur ce type de commerce.
Derrière cette librairie fictive, par trop prescriptive dans son projet, la critique implacable des compromissions du monde littéraire au sens large est terrible.
Il reste que ce roman sur les "bons" romans nous renvoie à notre propre rapport au livre : ce dernier peut-il être un produit marchand comme les autres ? Devons-nous céder à la dictature de la nouveauté ? Comment relire des livres oubliés ? Que serait enfin un monde sans livres ?
Autant de questions que suscite la "mythique" librairie du Bon roman...
6. la synthèse
Deux livres, une synthèse
Après l'étude, voici la synthèse en un tableau simple et didactique :
Étude croisée des œuvres | 84 Charing Cross Road de Helene Hanff | Au bon roman de Laurence Cossé |
Genre littéraire | récit épistolaire | roman |
Lieu Datation personnages | Londres et New York 2e partie du XXe siècle
2 personnages principaux | France : Méribel et Paris 2e partie du XXe siècle
4 personnages principaux |
Principaux sentiments évoqués | curiosité, plaisir, admiration, vénération, humour, ironie, générosité, confiance, amitié, jalousie, reconnaissance | excitation, enthousiasme, rigueur, audace, secret, générosité, amour, chagrin, menace, peur, jalousie, haine, espoir. |
Thèmes principaux | Librairie, Savoir, Livre, Amitié | Librairie, Littérature, Livres, Passion, Commerce, Art, Mécénat |
7. Bibliographie
Il est temps de vous proposer une sélection de livres sur notre thématique : vous trouverez des idées de lecture avec les références et les petits prix..
Lettre sur le commerce de la librairie, Diderot Mille et une Nuits
Tout sur le métier de libraire.... | Les illusions perdues, Balzac, folio
Le métier d'imprimeur, premier métier de Balzac lui-même... |
Le bouquiniste Mendel, Zweig Les éditions du Cénacle Les vicissitudes du "commerce" d'un russe tenant boutique dans un café viennois : un savoir encyclopédique aux prises avec l'Histoire... Une nouvelle somptueuse | 84 Charing Cross, Hanff livre de poche cf étude |
Le maître de Garamond, Anne Cunéo, livre de poche
Les débuts de l'imprimerie, de la librairie.... | Au bon roman, Laurence Cossé, folio
cf étude |
Haute époque, Jean-Yves Lacroix, Albin Michel Itinéraire d'un libraire amené à suivre les pas d'un auteur controversé, Guy Debord | Nos richesses Kaouther Adimi Poche Création par Edmond Charlot, premier éditeur et ami de Camus, d’une librairie-édition à Alger pour les amoureux de la littérature et de la Méditerranée... |
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