top of page
Rechercher

L'aventure du livre

  • 30 déc. 2025
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 janv.

Née dans les registres et les comptes des premières civilisations mésopotamiennes, l'écriture a peu à peu quitté le champ du commerce pour entrer dans l’histoire, donnant naissance à la science et à la littérature, qu’il s’agisse de tragédie ou de poésie. La Gazette littéraire remonte cette aventure humaine, de la naissance du manuscrit à la rencontre entre un auteur et son lecteur : l'histoire du livre.


un vieux livre écrit à la main avec des illustrations de plantes
Manuscrit de la Renaissance (exposition "L’invention de la Renaissance. L’humaniste, le prince et l’artiste" à la BNF en avril 2024)

La Gazette vous propose une thématique consacrée aux livres. Trois axes d'analyse sont soumis à votre appréciation :


L'aventure du livre

L’écriture est l’une des plus anciennes inventions humaines. Elle semble aller de soi, pourtant elle repose sur un geste fondateur : tracer un signe pour fixer une pensée et l’inscrire dans le temps et l’espace. Née dans les registres et les comptes des premières civilisations mésopotamiennes, elle a peu à peu quitté le champ du commerce pour entrer dans l’histoire, donnant naissance à la science et à la littérature, qu’il s’agisse de tragédie ou de poésie. L’écriture a conquis le terrain de l’oralité, allant jusqu’à fixer durablement de grandes œuvres comme celle d’Homère, d’abord chantée.


Si les civilisations passent, l’écrit, lui, demeure. Il traverse les millénaires et témoigne du passage sur terre d’autres que nous-mêmes : de leurs préoccupations à leurs désirs, de leurs révoltes à leurs soumissions, de leurs rêves à leurs poèmes, de leurs actes à leurs prières. Que le support soit une tablette d’argile, un papyrus, un parchemin ou du papier vélin, chaque livre se présente comme une victoire contre l’oubli, et chaque lecteur prolonge une conversation commencée avant lui, parfois depuis plusieurs siècles, voire des millénaires.

Mais l’écrit joue également un rôle contre l’ignorance et la censure. Aucun pouvoir n’a jamais réduit durablement un texte au silence.


À cette aventure de l’écrit s’ajoute aujourd’hui une autre lutte : celle face à la domination des écrans. Jamais l’humanité n’a autant vu d’images, réelles ou virtuelles, qui nous laissent parfois abrutis, abêtis, dans un état quasi hypnotique, livrés pieds et poings liés à des entreprises de manipulation. Jamais le temps de la lecture n’aura été aussi nécessaire pour prendre du recul et exercer son libre arbitre ; jamais il n’aura été autant menacé. Défendre la lecture, ce n’est pas refuser le progrès, c’est préserver un lieu intérieur où la pensée peut librement se déployer, en arrêtant le temps, sans distraction et sans bruit.


Dans ce dossier, la Gazette littéraire remonte cette histoire humaine, de la naissance du manuscrit à la rencontre entre un auteur et son lecteur : l'aventure du livre. Nous verrons ainsi la naissance du livre, la relation entre l'auteur et son éditeur, puis l'acte d'imprimer en lui-même, avant de voir la mise en accusation du livre dans l'histoire littéraire.


Naissance d’un livre

Avant d’être relié, imprimé ou même lu, le livre commence sa vie dans le silence d’un manuscrit. Feuilles raturées, cahiers froissés, brouillons incertains : l’œuvre est alors fragile, exposée à l’oubli et à l’incompréhension.

La Fontaine nous en donne une image saisissante dans Le Coq et la Perle. Le coq, incapable de reconnaître la valeur de la perle qu’il découvre, l’abandonne pour une poignée de grains. Ainsi l’homme, souvent, passe à côté du trésor qu’il tient entre ses mains :


Le Coq et la Perle


Un jour un Coq détourna

Une Perle, qu'il donna

Au beau premier Lapidaire.

"Je la crois fine, dit-il ;

Mais le moindre grain de mil

Serait bien mieux mon affaire."


Un ignorant hérita

D'un manuscrit, qu'il porta

Chez son voisin le Libraire.

"Je crois, dit-il, qu'il est bon ;

Mais le moindre ducaton*

Serait bien mieux mon affaire."


 Fables, livre 1er, La Fontaine


*vieille pièce de monnaie

 

Combien de chefs-d’œuvre ont connu ce sort ?


Morte à Auschwitz, Irène Némirovsky voit son œuvre, Suite française, dormir des décennies dans une valise avant d’être révélée au monde. Découvrez les raisons de si long oubli avec cette poignante vidéo (durée 06:57)


La relation entre l'auteur et son éditeur

Lorsque le manuscrit existe, il lui faut encore rencontrer celui qui lui permettra de devenir livre : l’éditeur. Cette rencontre est souvent lente, douloureuse, incertaine.


Musset l'évoque dans sa poésie :


"Mânes de mes aïeux, quel embarras mortel !


J’invoquerais un dieu, si je savais lequel.


Voilà bientôt trente ans que je suis sur la terre,


Et j’en ai passé dix à chercher un libraire.


Pas un être vivant n’a lu mes manuscrits,


Et seul dans l’univers je connais mes écrits."

 

Musset, poésies nouvelles, Dupont et Durant


Ces relations avec l'éditeur ne sont pas un long fleuve tranquille. Ainsi Diderot accuse son éditeur Le Breton d’avoir mutilé l’Encyclopédie :

"Ne m’en sachez nul gré, monsieur, ce n’est pas pour vous que je reviens ; vous m’avez mis dans le cœur un poignard que votre vue ne peut qu’enfoncer davantage. (...) Vous m’avez lâchement trompé deux ans de suite ; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées, et d’en recueillir quelque considération qu’ils ont bien méritée, et dont votre injustice et votre ingratitude les aura privés."

Diderot, Lettre à M le Breton, 12 novembre 1764.


Notons que l'Encyclopédie sera une véritable réussite sur le plan culturel et également sur le plan... financier.


Boileau s’indigne, pour sa part, contre les éditions fautives de ses œuvres.

"Mais enfin toute sa constance l'a abandonné à la vue de cette monstrueuse édition qui en a paru depuis peu. Sa tendresse de père s'est réveillée à l'aspect de ses enfants ainsi défigurés et mis en pièces, surtout lorsqu'il les a vus accompagnés de cette prose fade et insipide que tout le sel de ses vers ne pourrait pas relever, je veux dire de ce Jugement sur les sciences qu'on a cousu si peu judicieusement à la fin de son livre. Il a eu peur que ses satires n'achevassent de se gâter en une si méchante compagnie."

Boileau, le libraire au lecteur, Les satires, 


Derrière chaque publication se cache une lutte entre la création et l’économie, l’idéal et le commerce. En effet, l’éditeur n’est pas seulement un passeur, il est aussi un homme d'affaires. Le livre naît ainsi dans une tension permanente entre l'art et l’argent.

L'imprimerie

L’invention de l’imprimerie bouleverse le monde. Anatole France y voit "l’art le plus beau du monde", celui qui combat l’erreur dans une conquête qui est loin d'être achevée :

"(...) On a dit que l’imprimerie fait autant de mal que de bien, puisqu’elle imprime les mauvais livres comme les bons, et qu’elle propage le mensonge et l’erreur en même temps que la science et la vérité. Ce serait vrai, si le mensonge avait autant d’avantage que la vérité à être mis en lumière. Mais il n’en est rien. L’erreur croît dans l’ombre et la science fructifie dans la lumière. Certes l’imprimerie n’a pas, en quatre siècles, dissipé les vieilles erreurs et les antiques superstitions. Elle ne le pouvait vraiment pas ; c’eût été contraire à la nature des choses. La conquête des vérités utiles au bonheur des hommes est lente et difficile, et l’espèce humaine sort péniblement et peu à peu de la barbarie primitive. On peut dire que le type de société qu’elle a réalisé, après tant de siècles d’efforts et de souffrances, n’est que la barbarie organisée, la violence administrée, l’injustice régularisée. (...)"

Anatole France, Allocution prononcée à la fête d’inauguration de l’ « Émancipatrice », Imprimerie Communiste, Le 12 Mai 1901,

opinions sociales, tome 1, Anatole France


Pourtant, l'imprimerie gêne les autorités politiques et religieuses. Très tôt, on brûle des livres. Parfois même ceux qui les écrivent comme Etienne Dolet.

Écrivain humaniste et éditeur notamment de Marot et de Rabelais, Etienne Dolet est accusé d'athéisme, puis de commerce de livres séditieux pour une phrase dans son ouvrage le Second Enfer.

Jugé et condamné pour hérésie par le Parlement de Paris en novembre 1544, il est brûlé en place publique (place Maubert) le 3 août 1546 avec tous les écrits qu’il avait rédigés en prison.

source : https://www.bm-lyon.fr/expo/09/dolet/catalogue.pdf


Pourtant, sans l’imprimerie, la pensée humaine resterait enfermée dans le silence des manuscrits oubliés par le temps. Grâce à elle, la parole se transmet.

le livre et la justice

Parfois, le livre est mis en accusation avec ses auteurs, ses éditeurs et ses imprimeurs. Dans l'histoire littéraire deux affaires célèbres ont franchi les portes du prétoire. Si Madame Bovary et Les Fleurs du Mal sont poursuivis la même année pour immoralité, la décision rendue sera différente dans les deux dossiers.


  1. Madame Bovary :


Analysons le jugement rendu le 7 février 1857 constitué de trois parties pour le moins surprenantes.


A. Outrages 

La décision reprend dans un premier temps les éléments de nature à justifier l'outrage.

"(…) Attendu que les passages incriminés, envisagés abstractivement et isolément présentent effectivement soit des expressions, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimes et honorables susceptibilités. (...)
"Attendu qu'à ces divers titres l'ouvrage déféré au tribunal mérite un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d'orner et de récréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société ; » 

B. Réalisme invoqué

Le tribunal prend en compte l'argumentation de la défense tout en apportant néanmoins une correction sur le plan de l'esthétisme qui réprouverait le « réalisme ».

" Attendu que les prévenus, et en particulier Gustave Flaubert, repoussent énergiquement l'inculpation dirigée contre eux, en articulant que le roman soumis au jugement du tribunal a un but éminemment moral ; que l'auteur a eu principalement en vue d'exposer les dangers qui résultent d'une éducation non appropriée au milieu dans lequel on doit vivre, et que, poursuivant cette idée, il a montré la femme, personnage principal de son roman, aspirant vers un monde et une société pour lesquels elle n'était pas faite, malheureuse de la condition modeste dans laquelle le sort l'aurait placée, oubliant d'abord ses devoirs de mère, manquant ensuite à ses devoirs d'épouse, introduisant successivement dans sa maison l'adultère et la ruine, et finissant misérablement par le suicide, après avoir passé par tous les degrés de la dégradation la plus complète et être descendue jusqu'au vol ;
" Attendu que cette donnée, morale sans doute dans son principe, aurait dû être complétée dans ses développements par une certaine sévérité de langage et par une réserve contenue, en ce qui touche particulièrement l'exposition des tableaux et des situations que le plan de l'auteur lui faisait placer sous les yeux du public ;
" Attendu qu'il n'est pas permis, sous prétexte de peinture de caractère ou de couleur locale, de reproduire dans leurs écarts les faits, dits et gestes des personnages qu'un écrivain s'est donné mission de peindre ; qu'un pareil système, appliqué aux œuvres de l'esprit aussi bien qu'aux productions des beaux-arts, conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon et qui, enfantant des œuvres également offensantes pour les regards et pour l'esprit, commettrait de continuels outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs ;
" Attendu qu'il y a des limites que la littérature, même la plus légère, ne doit pas dépasser, et dont Gustave Flaubert et co-inculpés paraissent ne s'être pas suffisamment rendu conapte ; »

C. Acquittement

Après tous ces attendus sévères, le tribunal finit paradoxalement par acquitter des prévenus :

" Mais attendu que l'ouvrage dont Flaubert est l'auteur est une œuvre qui parait avoir été longuement et sérieusement travaillée, au point de vue littéraire et de l'étude des caractères que les passages relevés par l'ordonnance de renvoi, quelque répréhensibles qu'ils soient, sont peu nombreux si on les compare à l'étendue de l'ouvrage ; que ces passages, soit dans les idées qu'ils exposent, soit dans les situations qu'ils représentent, rentrent dans l'ensemble des caractères que l'auteur a voulu peindre, tout en les exagérant et en les imprégnant d'un réalisme vulgaire et souvent choquant ;
" Attendu que Gustave Flaubert proteste de son respect pour les bonnes mœurs et tout ce qui se rattache à la morale religieuse ; qu'il n'apparaît pas que son livre ait été, comme certaines œuvres, écrit dans le but unique de donner une satisfaction aux passions sensuelles, à esprit de licence et de débauche, ou de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous ;
" Qu'il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir, et d'oublier que la littérature, comme l'art, pour accomplir le bien qu'elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression ;
" Dans ces circonstances, attendu qu'il n'est pas suffisamment établi que Pichat, Gustave Flaubert et Pillet se soient rendus coupables des délits qui leur sont imputés ;

Flaubert est donc acquitté.


Baudelaire est, quant à lui, condamné. Ce dernier se voit poursuivi là encore avec ses éditeurs devant le même tribunal. Mais par jugement du 20 août 1857, les trois prévenus sont déclarés coupables d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs et condamnés à des amendes et les poèmes litigieux se voient interdits de publication.

 

Il reste que l'on méconnait la suite apportée à cette affaire avec le recours en révision déposée en 1947 par la Société des Gens de Lettres visant à annuler cette décision. Il vous est proposé de prendre lecture de cette décision assez unique rendue le 31 mai 1949 en matière de liberté de création...

— Attendu que le délit d’outrage aux bonnes mœurs se compose de trois éléments nécessaires : le fait de la publication, l’obscénité du livre et l’intention qui a dirigé son auteur ;
— Attendu que le fait de la publication n’est pas contestable ; — Mais, en ce qui touche le second élément de l’infraction, attendu que les poèmes faisant l’objet de la prévention ne renferment aucun terme obscène ou même grossier et ne dépassent pas, en leur forme expressive, les libertés permises à l’artiste ; que si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des « Fleurs du Mal » et apparaître aux permiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire ; qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettrés ;
— Attendu, en ce qui concerne le troisième élément, que le jugement dont la révision est demandée a reconnu les efforts faits par le poète pour atténuer l’effet de ses descriptions ; que les poèmes incriminés, que n’entache, ainsi qu’il a été dit ci-dessus aucune expression obscène, sont manifestement d’inspiration probe ;
— Attendu, dès lors, que le délit d’outrage aux bonnes mœurs relevé à la charge de l’auteur et des éditeurs des Fleurs du Mal n’est pas caractérisé ; qu’il échet de décharger la mémoire de Charles Baudelaire, de Poulet-Malassis et de de Broise, de la condamnation prononcée contre eux ;
Par ces motifs : Casse et annule le jugement rendu le 27 août 1857 par la 6ème Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine, en ce qu’il a condamné Baudelaire, Poulet-Malassis et de Broise pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ; — Décharge leur mémoire de la condamnation prononcée ; — Ordonne que le présent arrêt sera affiché et publié conformément à la loi ; — Ordonne, en outre, son impression et sa transcription sur les registres du greffe du Tribunal correctionnel de la Seine.

https://fr.wikisource.org/wiki/Arr%C3%AAt_de_la_Cour_de_Cassation_du_31_mai_1949

 

Si la littérature se heurte au pouvoir ou à la société, le temps finit toujours par lui rendre justice.


Dans l'article suivant, nous verrons la grandeur et la misère de la lecture





Commentaires


bottom of page