Grandeur et misère de la lecture
- Marie-Noëlle Parisot-Schmitt
- il y a 1 jour
- 14 min de lecture
Dans l'article précédent, nous avons brièvement retracé l'aventure du livre ; examinons ensemble l'influence que cet objet, ô combien unique, exerce sur son lecteur. Mais ne nous trompons pas : si l'immersion dans la littérature peut apporter de nombreux bienfaits, incontestables, de curieux excès réveillent parfois les démons intérieurs de l'homme : orgueil, convoitise, prodigalité. Cela peut même conduire à certains délits voire à des "crimes".

Grandeur et misère de la lecture
Si l'immersion dans la littérature peut apporter de nombreux bienfaits, le plus souvent incontestables, de curieux excès dans cet amour immodéré des livres peuvent réveiller les démons intérieurs de l'homme : orgueil, convoitise, prodigalité. Certains comportements limites conduisent parfois à des délits voire à des "crimes" fort heureusement tout littéraires. Partons ensemble à la découverte de la grandeur et de la misère de la lecture avant de nous intéresser aux affres subis par les collectionneurs impénitents.
1. La grandeur de la lecture
La lecture se révèle comme une source de grandeur, multiple et féconde, offrant à la fois aux lecteurs l'évasion, la connaissance et une forme de consolation.
a) L'évasion
Pour certains, lire permet d'étancher une soif insatiable d’évasion. La lecture ouvre précisément des portes sur des mondes inconnus et nourrit intensément l’imaginaire. Mais c'est une expérience profondément intime. Et pour Baudelaire, dans Spleen et Idéal, elle est proprement mythique et mystique :
LA VOIX
Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
Te faire un appétit d’une égale grosseur. »
Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu ! »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis : « Oui ! douce voix ! » C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes ;
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »
Baudelaire illustre son rapport tout personnel à la lecture savante (auteurs grecs et latins notamment) commencée dès son plus jeune âge, avec la mention du "berceau".
La métaphore biblique de la "Babel sombre " évoque, quant à elle, la tour ambitieuse des hommes, symbole d’orgueil et de division : souvenez-vous de la punition divine rendant toute communication impossible entre les hommes du fait de l'émergence de nombreuses langues.
Dans ce poème, le mythe renvoie à la masse immense de savoirs, suscitant la même tentation humaine de s’élever sans limite avec le même risque.
Le poète oppose aussi deux voix :
l’une terrestre, invitant aux seuls plaisirs matériels,
l’autre plus spirituelle, incitant à "voyager dans les rêves", éveillant ainsi l’imagination.
La lecture devient un voyage sensible, tout intérieur, où le bibliophile, tel un voyageur certes immobile, explore des étendues infinies. Mais cette élévation, qualifiée de "sombre ", n’est pas sans coût ; elle expose le lecteur à la conscience aiguë de la vie, mais également à celle de ses limites, tout en exacerbant sa sensibilité. La lecture nous convie donc à une expérience profondément intime. Elle offre aussi bien des consolations.
b) Un pouvoir consolateur
La lecture exerce également un pouvoir insoupçonné sur l’âme : elle peut détourner nos pensées de nos tourments et consoler nos chagrins. Dans l’évasion livresque, dépouillés de nos masques et de nos oripeaux, nous devenons alors les interlocuteurs libres et sans contrainte d'une voix que l'on entend au travers du texte. Cette expérience a été mise en mots par Montesquieu, auteur du XVIIIe siècle :
"L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté ».
Montesquieu, Mes pensées
Loin d’être un simple passe-temps, la lecture apaise donc le cœur, dissipe les peines et procure une sérénité profonde. Elle permet, en outre, d'accéder à un savoir.
c) Un accès au savoir et à la culture
Ce savoir émerge dans le foisonnement des livres au sein d’une même étagère, ou d'un espace dédié par choix, une bibliothèque. Qu’elles soient prestigieuses ou poussiéreuses, les bibliothèques incarnent la mémoire de son lecteur et la transmission du savoir dont il a bénéficié. Parfois, elles se cachent dans des lieux inattendus, tel un grenier oublié, peuplé de livres abîmés, poussiéreux, témoins d’époques lointaines. Mais loin de les jeter, il faut au contraire toucher leur couverture, savourer leur odeur avant de les parcourir : ils ont tant à nous dire. Ils ont aussi la possibilité d'éveiller notre sens critique : lire autorise tous les droits : celui de corriger nos ouvrages.
Poète du XIXe siècle, Nerval raconte ainsi sa découverte des trésors entassés chez son oncle et les sentiments contrastés qui en ont découlé :
"J’ai été élevé en province, chez un vieil oncle qui possédait une bibliothèque formée en partie à l’époque de l’ancienne révolution. … Ayant fureté dans sa maison jusqu’à découvrir la masse énorme de livres entassés et oubliés au grenier, — la plupart attaqués par les rats, pourris ou mouillés par les eaux pluviales, — j’ai, tout jeune, absorbé beaucoup de cette nourriture indigeste ou malsaine pour l’âme ; et plus tard même, mon jugement a eu à se défendre contre ces impressions primitives.
Peut-être valait-il mieux n’y plus penser : mais il est bon, je crois, de se délivrer de ce qui charge et qui embarrasse l’esprit. Et puis, n’y a-t-il pas quelque chose de raisonnable à tirer même des folies, ne fût-ce que pour se préserver de croire nouveau ce qui est très ancien ?"
Ces textes illustrent ainsi la grandeur de la lecture et mettent en lumière son influence profonde sur notre esprit, notre sensibilité et surtout sur notre libre arbitre. Mais la lecture n'est pas forcément une panacée, elle n'offre pas à tous de l'agrément. Loin s'en faut.
Misère de la lecture
La lecture n’est pas toujours aisée et enrichissante. Par de nombreux côtés, elle peut même se révéler une source incommensurable d’ennui, de contraintes pesantes et même de franche désillusion.
a) L'ennui
Au-delà de tout soupçon de paresse, un auteur témoigne de son aversion pour l'étude et les tourments suscités.
Poète emblématique de la Pléiade au XVIᵉ siècle, Ronsard exprime avec une franchise saisissante l’ennui profond que lui inspire une étude fondée exclusivement sur la lecture.
J'ai l'esprit tout ennuyé
D'avoir trop étudié
Les Phénomènes d'Arate ;
Il est temps que je m'ébatte
Et que j'aille aux champs jouer.
Bons Dieux ! qui voudrait louer
Ceux qui, collés sus un livre,
N'ont jamais souci de vivre ?
Que nous sert l'étudier,
Sinon de nous ennuyer?
Et soin dessus soin accroître
A nous, qui serons peut-être
Ou ce matin, ou ce soir
Victime de l'Orque* noir ?
De l'Orque qui ne pardonne,
Tant il est fier, à personne."
(…)
*Orque : mort
Ronsard oppose avec force deux verbes : vivre et étudier.
Le premier évoque l’élan vital, le jeu, le mouvement et la communion avec la nature ;
le second suggère, au contraire, un apprentissage immobile, austère et contraignant.
En arrière-plan s’esquisse la philosophie épicurienne du carpe diem soit le célèbre "cueille le jour" rappelant à chacun de nous la nécessité de vivre. Figurée par l’allégorie de "l’Orque noir", la mort surgit inéluctablement à son heure. Puisque le temps nous est compté, le poète exhorte donc à savourer pleinement l'existence avant qu’il ne soit trop tard.
Dans cette perspective, l'excès d’étude apparaît comme une forme de misère, un frein imposé à notre soif de vitalité. Cette misère se conçoit à l'aune de la connaissance humaine, toujours fragmentaire.
b) L'inanité du savoir
La lecture offre cette illusion de pouvoir un jour prétendre tout savoir, tout connaître. D'aucuns considèrent même que plus ils lisent et plus ils savent. Il s'avère que cette assurance n'est rien d'autre que de l'orgueil, car il est impossible d'embrasser autant de savoirs humains devant l'étendue et la complexité du monde qui nous entoure.
Un auteur de la fin du XIXe siècle a lancé un cri de désespoir demeuré célèbre. Mallarmé confesse l’illusion de la connaissance qui ne donne pas un sens à la vie ; l'émotion est palpable avec ces phrases exclamatives :
"La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !"
Mallarmé, poésie, Brise marine
Que faut-il donc comprendre ? Faut-il rejeter la lecture ?
Nullement !
Il s’agit plutôt de reconnaître que l’homme n’échappe jamais au questionnement sur sa propre finitude. Rien, pas même le savoir patiemment accumulé au fil des pages, ne parvient à dissiper entièrement sa solitude fondamentale face à la mort.
Malgré l’abondance de ses lectures, l’être humain se retrouve face à un vide existentiel que la culture ne suffit pas, en fait, à combler.
La prétention purement intellectuelle révèle ainsi sa plus parfaite limite : elle constitue, à son tour, une forme de misère.
Il reste à évoquer une autre forme de déconvenue, celle issue de la confiance, pas forcément bien placée, dans un auteur.
c) La désillusion
La lecture instaure un lien singulier entre l’écrivain et son lecteur. À chaque livre ouvert, un pacte se noue entre eux, fondé sur la confiance dans l'authenticité de l'œuvre écrite. Cette relation peut s’inscrire dans la durée : il n’est pas rare qu’un lecteur entretienne avec un écrivain un véritable compagnonnage, qu’une fidélité profonde se tisse au fil des œuvres.
Pourtant, cette intimité n’est jamais à l’abri d'une désillusion lorsque l'auteur produit un texte décevant, en deçà des attentes de son public. Qu’un texte se révèle décevant, inférieur aux attentes, et la confiance vacille.
Mais que dire lorsque la renommée d’un écrivain repose sur une véritable mystification ? C’est toute l’histoire de la fausse affaire Marius Cabannes, sortie tout droite de l'imagination fertile de l'écrivain du XIXe siècle, François Coppée.
Poète médiocre mais homme d'influence, Marius Cabannes parvient à se faire publier et à se construire une petite réputation, malgré l’échec critique et commercial de ses premiers recueils. Il persiste avec sa plume :
"On commençait même, dans les salons littéraires, à se moquer un peu de celui qu’on appelait « le beau diseur », et les malveillants murmuraient déjà les mots fâcheux de « raté » et de « fruit sec », lorsque, brusquement, deux mois après l’échec radical de ses malencontreuses Pyrénéennes, Marius Cabannes publia ce pur et délicat chef-d’œuvre qui a nom : Lettres d’Amour."
Francois Coppée, Lettres d'amour
Tout bascule, en effet, lorsqu’il publie ce livre bouleversant, Lettres d’amour, salué comme un chef-d’œuvre de sincérité et d’émotion. Le public et la critique s’enthousiasment, faisant enfin de Cabannes un écrivain célèbre comparable à d'illustres auteurs :
"L’étonnement fut immense. Il n’y avait pas à dire, mon bel ami, depuis la Religieuse Portugaise et Mlle de Lespinasse, on n’avait rien lu de plus sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce n’était pas l’insupportable roman par lettres. — Non ! trop éloquente Julie de Rousseau. Non ! Corinne à turban. — C’était bien plus simple que cela."
Francois Coppée, Lettres d'amour
Pourtant, cette gloire soudaine repose sur une imposture. En effet, le roman n’est pas écrit de la main de Marius Cabannes, mais de celle d'une jeune inconnue, sa maîtresse, dont il s’est approprié indûment la correspondance.
"Quarante lettres, voilà tout. Mais quel livre ! La vérité même, une tranche toute saignante de la vie. Et le style ! Fougueux, emballé, incorrect, mais avec des trouvailles divines, des coups de génie féminin, et coulant sur la page, pur et chaud comme le sang d’une veine coupée."
Francois Coppée, Lettres d'amour
Le doute s'installe chez les plus avisés :
"Allons donc ! Ce n’était pas possible. Il y avait quelque chose là-dessous. Ce n’était pas possible, en effet, et voilà tout le mystère. Les Lettres d’Amour n’étaient pas de Marius Cabannes (...)"
Francois Coppée, Lettres d'amour
L’affaire Marius Cabannes, pour fictive qu'elle soit, met en scène avec un réalisme saisissant les mécanismes de la gloire littéraire et la facilité avec laquelle le public peut être abusé. À une moindre échelle, on rappelle le travail conséquent de nombreux prête-plumes qui ont co-écrit des chefs-d'œuvres, tel Auguste Maquet, rédacteur de génie dans l'écriture des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo de Dumas.
L'affaire Marius Cabannes incarne donc une forme de désillusion de la lecture, lorsque le pacte de confiance entre l’écrivain et son lecteur est rompu. Il nous reste enfin à dépasser ce rapport entre grandeur et misère de la lecture pour nous intéresser à une catégorie de lecteurs d'une catégorie bien particulière : les collectionneurs, autrement nommés bibliophiles.
3. Les affres du collectionneur
Prêt à tout pour assouvir sa soif de livres, le bibliophile peut à l'occasion sacrifier à quelques arrangements avec la morale et même commettre de menus délits pour assouvir sa passion. Au-delà de cette perspective, on a vu même un honorable membre de l'Institut frôler le crime... tout "littéraire." Explorons donc cet engouement insatiable confinant à l'obsession qui conduit parfois à contracter des dettes excessives et à d'insondables débats de conscience.
a) Les dettes
Dans une de ses lettres, le jeune Rimbaud illustre parfaitement l’amour porté aux livres. Sa passion le mène à souscrire des dettes auprès de son libraire qu'il ne peut honorer. Se refusant à demander le moindre concours à sa terrible mère, il n'a pas d'autre choix que de faire appel à son professeur et ami, Georges Izambard. Disposant d'un esprit pratique, notre poète n'oublie pas de s'exercer à de l'arithmétique d'épicier, pas du tout prosaïque pour lui. Pour éponger sa dette, il ne voit de meilleure solution que de revendre ses propres livres qu'il cherche à récupérer.
"Charleville, 12 juillet 1871.
Cher Monsieur,
(...)
Je veux pourtant vous demander quelque chose : une dette énorme, — chez un libraire, — est venue fondre sur moi, qui n’ai pas le moindre rond de colonne en poche. Il faut revendre des livres. Or vous devez vous rappeler qu’en septembre 1870, étant venu, — pour moi, — tenter d’avachir un cœur de mère endurci, vous emportâtes, sur mon conseil, plusieurs volumes, cinq ou six, qu’en août, à votre intention, j’avais apportés chez vous. (...)
N’avez-vous pas Les Couleuvres ? Je placerais cela comme du neuf ! — Tenez-vous aux Nuits persanes ? un titre qui peut affrioler, même parmi des bouquins d’occasion. Tenez-vous, à ce volume de Pontmartin ? Il existe des littérateurs par ici qui rachèteraient cette prose. — Tenez-vous aux Glaneuses ? Les collégiens d’Ardennes ; pourraient débourser trois francs pour bricoler dans ces azurs-là. Je saurais démontrer à mon crocodile que l’achat d’une telle collection donnerait de portenteux bénéfices. Je ferais rutiler les titres inaperçus. Je réponds de me découvrir une audace avachissante dans ce brocantage.
Si vous saviez quelle position ma mère peut et veut me faire avec ma dette de 35 fr. 25 c., vous n’hésiteriez pas à m’abandonner ces bouquins ! Vous m’enverriez ce ballot chez M. Deverrière, 95, sous les Allées, lequel est prévenu de la chose et l’attend ! Je vous rembouserais le prix du transport, et je vous serais superbondé de gratitude ! Si vous avez des imprimés inconvenants dans une bibliothèque de professeur et que vous vous en aperceviez, ne vous gênez pas. Mais, vite, je vous en prie, on me presse !
b) de l'obsession à l'addiction
L'obsession livresque peut occuper toute une vie. Pour en prendre pleinement conscience, rien de tel que d'ouvrir le délicieux roman, légèrement suranné, d'Anatole France. Son héros, Sylvestre Bonnard, éminent membre de l'Institut, haute autorité morale et culturelle et vieux garçon patenté, ne trouve de bonheur que dans sa collection d’ouvrages précieux. La découverte d’un manuscrit du XIVᵉ siècle, cherché durant toute sa vie, le bouleverse profondément :
"Quelle découverte ! La sueur m'en vint au front, et mes yeux se couvrirent d'un voile. Je tremblai, je rougis et, ne pouvant plus parler, j'éprouvai le besoin de pousser un grand cri. "
Anatole France, Le crime de Sylvestre Bonnard, partie I, la bûche
Pour acquérir ce manuscrit, notre héros doit surmonter de nombreux obstacles et déceptions, révélant la tension qui le traverse entre son désir profond de l'acquérir et l’impossibilité matérielle d’enchérir sur des sommes exorbitantes. Pour des raisons financières, l’objet lui échappe, et ce n’est que la veille de Noël qu’il peut enfin en prendre possession. Offert sous forme de cadeau, il devient le témoignage de reconnaissance d’une femme qu’il a secourue dans un geste d’une parfaite humanité.
Cependant l’amour des livres peut se transformer en addiction dévorante. Le collectionneur devient un chasseur obstiné, calculateur et véritable stratège par un désir irrationnel de possession. Lisons le portrait brossé par cet écrivain et lui-même amateur de livres. Ami de Baudelaire, Asselineau recourt à l'hyperbole pour évoquer "l'enfer" du collectionneur :
"Je suis celui qui reviens de l’Enfer du bibliophile". Me demanderez-vous pour quel péché l’on y souffre ? Je vous répondrai : Faisons de bonne foi notre examen de conscience ; et dites-moi s’il est une seule manie, même la plus innocente, qui ne les contienne tous : cupidité, luxure, orgueil, avarice, oubli du devoir et mépris du prochain ? voyez-vous s’il n’y a pas dans leur regard quelque chose de la passion du joueur et de la férocité du libertin ! (...)"
Charles Asselineau, L'enfer du bibliophile, (1860)
c) Des transgressions
Le collectionneur peut commettre diverses transgressions sociales, de la plus légère à la plus grave. Si une gradation dans ces manquements est à noter, un point commun paradoxalement les réunit, l'amour immodéré des livres.
Ainsi, notre amateur de livres peut-il parfois enfreindre des règles élémentaires de bienséance, comme celle de restituer naturellement les ouvrages empruntés à leur propriétaire. Cette indélicatesse a été délicieusement mise en vers, attribués à Musset :
La peste soit de ceux qui, par désinvolture,
Ne rendent pas les livres en principe empruntés.
J'ai perdu tous les miens en pareille aventure :
Il ne me reste plus que ceux qu'on m'a prêtés !
Mais l’amateur de livres peut également franchir les limites cette fois de la légalité. Un ouvrage convoité n’est-il pas si aisément subtilisé que cette appétence littéraire finirait par passer pour un simple besoin naturel ? Il ne faut pourtant pas oublier que cette appropriation porte un nom : le vol, au sens strict du droit pénal, défini comme une soustraction frauduleuse au préjudice d'un propriétaire.
Peu importe le motif, y compris la pauvreté : la jurisprudence de l’état de nécessité ne s’applique pas ici, alors qu’elle prend tout son sens dans le vol de biens de première nécessité, comme en témoignent les célèbres personnages de Victor Hugo, Claude Gueux et Jean Valjean, condamnés pour la subtilisation d’une simple miche de pain.
Tel n'est donc pas le cas dans ce célèbre roman du XXe siècle de Romain Gary : le narrateur ne confesse aucun scrupule face son larcin usant d'une périphrase subtile pour dissimuler son vol :
"En dehors des lectures édifiantes qui m'étaient recommandées par ma mère, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main ou, plus exactement, sur lesquels je mettais discrètement la main chez les bouquinistes du quartier. Je transportais mon butin dans la grange et là, assis par terre, je me plongeais dans l'univers fabuleux de Walter Scott, de Karl May, de Mayn Reed et d'Arsène Lupin. "
Romain Gary, la Promesse de l'aube, chapitre 15
Mais la soif de possession livresque conduit exceptionnellement au plus haut degré d'infraction, au crime. Pour en prendre pleinement conscience, rien de tel que de poursuivre la lecture du roman d'Anatole France, le Crime de Sylvestre Bonnard.
Dans la deuxième partie, notre éminent héros doit se séparer d’une partie de sa bibliothèque pour doter (c'est-à-dire offrir une somme d'argent nécessaire au mariage) une jeune orpheline impécunieuse, Jeanne, dont il s'est pris d'affection. Ce n'est pas sans peine qu'il retire un à un ses livres de ses rayonnages :
"Ce gros volume qui m'a tant servi depuis trente ans, puis-je le quitter sans égards qu'on doit à un bon serviteur ? "
Le sacrifice est par trop douloureux : ses ouvrages représentent toute sa vie. Il reprend d’une main ce qu’il a donné, diminuant d’autant la dot promise. En agissant ainsi, Sylvestre Bonnard ne louvoie pas : il a pleinement conscience de trahir sa jeune protégée et de commettre une mauvaise action. Pire encore, son amour des livres le conduit à franchir une ligne, celle du crime. C’est le sens véritable du titre de ce roman : un crime tout "littéraire" commis par amour du savoir et des livres.
Ainsi, la lecture peut être source de grandeur par l’évasion, le savoir et la consolation, mais aussi de misère par l’ennui, la contrainte ou la désillusion. Chez certains collectionneurs, la passion mène à bien des excès, des transgressions voire à des "crimes" heureusement innocents, car tout littéraires. Tous ces comportements parfois limites témoignent de l’attachement viscéral que l’on peut éprouver pour les livres. La lecture apparaît ainsi comme une authentique expérience humaine, capable d’élever l’esprit tout en révélant nos fragilités voire nos contradictions.





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