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Poésie et réel : Apollinaire et Mallarmé

il y a 9 minutes
4 min de lecture

Deux poètes et deux scènes saisies dans le réel. Apollinaire transforme le récit d’un vol en méditation sur la beauté et la mort, Mallarmé se place en observateur amusé d’un ecclésiastique au bois de Boulogne : la poésie révèle ce que l’événement ordinaire peut avoir de tragique ou d’étrange.


Gros plan d’une plume bleue vaporeuse sur fond blanc rosé, légère et douce, sans texte visible.


Poésie et réel : Apollinaire et Mallarmé


Le fait divers n’intéresse pas seulement la presse : il peut aussi donner lieu à une écriture poétique. La Gazette vous propose deux illustrations, l’une en vers, l’autre en prose.


Découvrons deux regards poétiques portés sur le monde.

  1. Un fait divers en vers sous la plume d’Apollinaire

  2. Un fait divers en prose sous la plume de Mallarmé


1.   Apollinaire


La poésie s’inspire notamment du fait divers chez Guillaume Apollinaire. Dans son poème Chant d’honneur, Apollinaire joue sur les mots : « champ d’honneur » devient « chant de l’honneur ». Le poète s’exprime à la première personne pour louer le sacrifice de ses compagnons d’armes.


Pour ce faire, il part d’une référence littéraire : une pièce de théâtre classique d’origine indienne, le chariot de terre cuite, jouée au milieu du XIXe siècle et notamment mise en vers par Nerval.


Ce drame comporte en son sein un fait divers : un vol.


L’intérêt réside moins dans le larcin que dans la manière poétique dont l’auteur entend le réaliser, avec une quête du beau.


Cette comparaison entre le voleur et le poète est replacée dans le contexte de la guerre des tranchées de la Première Guerre mondiale : une même recherche esthétique les anime.


Le champ lexical de l’art apparaît en filigrane dans ce poème, lui-même calligramme. Le sens et la forme s’unissent pour exprimer la beauté de ce qui dure : l'art…


CHANT DE L’HONNEUR


Je me souviens ce soir de ce drame indien

Le Chariot d’Enfant un voleur y survient

Qui pense avant de faire un trou dans la muraille

Quelle forme il convient de donner à l’entaille

Afin que la beauté ne perde pas ses droits

Même au moment d’un crime                                              

Et nous aurions je crois

À l’instant de périr nous poètes nous hommes

Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes


Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté

N’est la plupart du temps que la simplicité

Et combien j’en ai vu qui morts dans la tranchée

Étaient restés debout et la tête penchée

S’appuyant simplement contre le parapet


J’en vis quatre une fois qu’un même obus frappait

Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes

Avec l’aspect penché de quatre tours pisanes


Depuis dix jours au fond d’un couloir trop étroit

Dans les éboulements et la boue et le froid

Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture

Anxieux nous gardons la route de Tahure


J’ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir

Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure

Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir


Cette nuit est si belle où la balle roucoule

Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule

Parfois une fusée illumine la nuit

C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit

La terre se lamente et comme une marée

Monte le flot chantant dans mon abri de craie

Séjour de l’insomnie incertaine maison

De l’Alerte la Mort et la Démangeaison


Guillaume Apollinaire, Chant d’honneur, extrait du recueil Calligrammes (1918).


Poésie et réel : Apollinaire et Mallarmé : le fait divers peut également trouver sa place non seulement en vers, mais aussi en prose.


2.   Mallarmé


Nous vous proposons de découvrir un fait divers heureux rapporté par Mallarmé, témoin d’un spectacle insolite. Il voit en effet un prêtre s’ébrouer dans l’herbe : une scène bien étonnante pour un homme d’Église réputé sérieux.


Celui-ci donne libre cours à sa fantaisie, car il se croit seul et libre de se comporter comme un enfant. Ce poème en prose saisit la situation sur le vif.


« Vive fut tout à l’heure dans un endroit peu fréquenté du bois de Boulogne, ma surprise quand, sombre agitation basse, je vis, par les mille interstices d’arbustes bons à ne rien cacher, total et des battements supérieurs du tricorne s’animant jusqu’à des souliers affermis par des boucles en argent, un ecclésiastique, qui, à l’écart de témoins, répondait aux sollicitations du gazon. À moi ne plût (et rien de pareil ne sert les desseins providentiels) que, coupable à l’égal d’un faux scandalisé se saisissant d’un caillou du chemin, j’amenasse par mon sourire même d’intelligence, une rougeur sur le visage à deux mains voilé de ce pauvre homme, autre que celle sans doute trouvée dans son solitaire exercice ! Le pied vif, il me fallut, pour ne produire, par ma présence, de distraction, user d’adresse ; et fort contre la tentation d’un regard porté en arrière, me figurer en esprit l’apparition quasi diabolique qui continuait à froisser le renouveau de ses côtes, à droite, à gauche et du ventre, en obtenant une chaste frénésie. Tout, se frictionner ou jeter les membres, se rouler, glisser, aboutissait à une satisfaction : et s’arrêter, interdit du chatouillement de quelque haute tige de fleur à de noirs mollets, parmi cette robe spéciale portée avec l’apparence qu’on est pour soi tout même sa femme. (…)

Ma discrétion vis-à-vis d’ébats d’abord apparus n’a-t-elle pas pour récompense d’en fixer à jamais comme une rêverie de passant se plut à la compléter, l’image marquée d’un sceau mystérieux de modernité, à la fois baroque et belle ? »


Stéphane Mallarmé, L’Ecclésiastique, extrait du recueil Vers et Prose.



Le fait divers en littérature nous permet aussi de découvrir des exercices de style comme nous le verrons dans l’article suivant avec Alphonse Allais, qui prend au mot l’un de ses lecteurs et accepte de relever un défi.


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