Fait divers et presse : l’essor au XIXe siècle
Né comme une rubrique fourre-tout, le fait divers s’impose rapidement dans la presse du XIXᵉ siècle. Les récits qui en sont faits deviennent des histoires délectables. Une plongée dans les journaux anciens, entre sensationnalisme et littérature.

Fait divers et presse : l’essor au XIXe siècle
Dans l’article précédent, nous avons vu la définition du fait divers et ses conséquences. Découvrons aujourd’hui le lien qui existe avec la presse.
C’est en 1838 que le mot « fait divers » apparaît. Sous ce vocable nouveau, on regroupe toutes les informations qui ne peuvent figurer dans les autres rubriques. C’est, à l’origine, une catégorie fourre-tout.
Fourre-tout
Cette rubrique plaît rapidement aux lecteurs. On y adjoint des dessins et des caricatures pour donner un aspect sensationnel à l’affaire. Cela marche : on s’arrache les journaux.
Fait divers et presse : l’essor au XIXe siècle : preuve de leur succès, on retrouve dans de nombreux ouvrages littéraires la passion française pour le fait divers. Les personnages de Zola lisent ces articles, tout comme l’auteur, qui s’abreuvait lui-même à cette source pour nourrir ses romans, ainsi que nous le verrons.
Peu à peu, des journaux vont se spécialiser.
Presse judiciaire
Le fait divers étant rattaché à la justice, on assiste à l’essor de la Gazette des tribunaux, qui met en récit les événements de manière à retenir l'attention du public.
Dans l’extrait suivant, nous avons affaire à un exposé tourné comme un roman, avec un narrateur adoptant un point de vue omniscient. Par le biais de sous-entendus sur l’homosexualité refoulée du mari, on nous explique finalement les dessous de la procédure : la jalousie de l’époux à l’égard de… l’amant de sa femme. Vous relèverez également que le nom des parties n’est pas anonymisé…
Justice criminelle
Tribunal correctionnel de Paris,
7e chambre,
Présidence de Monsieur Dupaty,
Audience du 4 août
"Le bon jeune homme dont il s'agit est cependant un peintre de portraits ; ajoutons que c'est un fort joli garçon, et qu’on s'explique jusqu'à un certain point la passion qu’il a inspirée à une moderne Potiphar*, mais à laquelle il n'a pas su résister comme Joseph. Il déclare se nommer Vollui Chateteau. Le plaignant est M. Chaillon ; il est hôtelier et avait notre artiste comme locataire et pensionnaire.
Le 15 juillet 1865, M. Chaillon, en l’honneur de sa fête, avait invité à dîner quelques-uns de ses locataires, et notamment M. Chateteau que, suivant l’usage antique et solennel, il affectionnait d’une façon toute particulière et comblait de petits soins.
Mme Chaillon, séparée de fait de son mari depuis quelque temps, arrive avec un bouquet, souhaite la fête à son mari ; puis, par le fait d'un verre de champagne de trop probablement, se met à dire à M. Chaillon en lui montrant l'artiste : « tu sais que nous couchons ensemble ».
Cette réflexion, comme vous le pensez bien, jeta un froid, et voilà comment, aujourd’hui, M. Chaillon vient soutenir la plainte en adultère qu’il a portée contre sa femme et contre M. Chateteau. (…) "
Gazette des tribunaux, 5 août 1866, source Gallica (page 2)
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* Femme du fonctionnaire qui a acheté Joseph, fils de Jacob, réduit en esclavage dans le récit biblique. Pour avoir refusé les avances de cette femme, Joseph est mis en prison.
Nous sommes bien loin de la prose que l’on retrouve dans les gazettes judiciaires et dans les bulletins de la Cour de cassation au siècle suivant.
Un cas, en particulier, joue un rôle décisif : l’affaire Troppmann de 1869 dans la presse généraliste.
Affaire Troppmann
De quoi s’agit-il ? Du meurtre crapuleux d’une famille entière à Pantin par un vil escroc, qui finit par être condamné à mort. L’écrivain Maxime Du Camp rapporte des anecdotes sur cette affaire avant le procès, évoquant notamment la tactique de l’avocat de la défense :
"Le jour où, selon l’expression consacrée, Troppmann « monta » à la cour d’assises, il se passa un fait curieux qui prouve, une fois de plus, combien la confusion des idées est profonde dans ces cervelles malsaines. Depuis son arrestation au Havre, il n’avait point été rasé ; on craignait tout de son énergie, on redoutait qu’il ne se jetât sur le rasoir et ne se fit une blessure mortelle. Son avocat demanda qu’il parût devant le jury tel qu’il était le jour du crime et, par conséquent, qu’on lui enlevât la barbe, qu’il ne portait pas alors. Après quelques difficultés, on fit droit à cette exigence, dont le but se devinait aisément ; en effet, Troppmann, dont l’apparence trompeuse était chétive et grêle, avait l’air d’un enfant de quinze ans lorsqu’il était rasé, et l’on pouvait essayer de démontrer aux jurés qu’un si faible jeune homme n’avait jamais pu commettre tout seul les crimes qu’on lui imputait (…). »
Ce rasage sera sans effet sur sa peine. La presse s’empare de l’affaire. L’opération s’avère juteuse : Le Petit Journal voit son tirage exploser, avec 500 000 exemplaires vendus ; il retrace l’exécution du condamné avec force détails.
Depuis, toute la presse s’intéresse à ces faits divers, comme en témoigne ce récit de noyade aux accents lyriques :
" Affreux accident. On écrit de la Côte-d'Or, que jeudi dernier, vers deux heures après midi, MM. Paquet et Vincent, tous deux instituteurs, le premier à Courtes, le second à Servignat, profitant de leur congé du jeudi, étaient allés se promener, accompagnés de leurs femmes, au bord de la Reyssouze, sur le territoire de Servignat.
Il faisait très chaud, les deux instituteurs eurent l'idée de prendre un bain; quand ils en furent sortis, Mmes Paquet et Vincent se baignèrent à leur tour, pendant que les maris jouaient au milieu d'un pré riverain avec la petite fille de M. Vincent, à peine âgée de trois ans.
Tout à coup, un cri perçant se fait entendre, ce sont Mmes Paquet et Vincent qui se noient, M. Paquet, tout habillé sur le bord de la rivière, se précipite au secours ; il est bon nageur, mais il est aussitôt enveloppé, étreint par les deux désespérées qui l'engloutissent avec elles.
M. Vincent, qui reste seul sur la berge et qui sait à peine nager, n'hésite pas à son tour à se lancer à l'eau ; il a rencontré sa femme, il est lui aussi englouti à diverses reprises, et ne doit son salut qu'au peu de résistance de sa chemise restée aux mains de sa femme; il peut la ramener cependant et la sortir de la rivière, mais il était trop tard, l'asphyxie était complète. "
Journal la Presse, Faits divers, 11 juillet 1873, Gallica.
Brièveté du format
Avec le temps, la rubrique contient des informations plus brèves comme dans l'extrait ci-dessous :
“Depuis quelques jours, une jeune femme émettait pour des pièces de 20 francs des jetons dorés à l'effigie de la reine d'Angleterre. Ces émissions avaient lieu généralement dans le quartier de la Sorbonne.
Des agents de la sûreté chargés de rechercher cette femme ont découvert qu'elle demeurait rue de la Harpe, au sixième étage.
Hier à sept heures du matin, ils se sont présentés à son domicile pour l'arrêter, mais elle s'est sauvée par les fenêtres dans les gouttières de la maison au risque de tomber dans la rue et de se tuer.
Ce n'est qu'avec les plus grandes difficultés qu'on a pu s'en emparer.
C'est une nommée Eugénie D., âgée de vingt-trois ans, déjà condamnée. Son amant, Pierre P., a été également arrêté. Tous deux ont été envoyés au dépôt par le commissaire de Police."
Journal la Presse, Faits Divers, 4 novembre 1883
Source Gallica (page 4)
Enfin la brièveté du fait divers sera manifeste chez Félix Fénéon, qui réalise des comptes-rendus pour la presse sous forme de nouvelles en trois lignes :
“Zoo de Vincennes, la nuit passée. Pour un cadeau original, M.Henri visite les lionceaux. Reste une main munie d’une chevalière.”
Dans l’article suivant, nous verrons le lien entre le fait divers et le scandale dans le monde littéraire.


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