Le fait divers et le roman non fictionnel
De Truman Capote à Emmanuel Carrère et Régis Jauffret, le fait divers devient un véritable matériau littéraire. Avec le roman non fictionnel, la frontière entre la réalité et la fiction devient plus floue ; les prises de position de l’écrivain face au crime peuvent alors poser problème notamment sur le plan de sa liberté d'écriture.

Le fait divers et le roman non fictionnel
On a vu que le fait divers était une source d’inspiration et également un prétexte à la littérature. Il s’avère qu’un genre littéraire apparaît enfin sous son influence.
C’est un nouveau genre qui se fait jour avec cette appropriation du fait divers. C’est Truman Capote qui a inauguré en 1965 ce genre dans son livre De sang-froid où il analyse les motivations des meurtriers d’une famille du Kansas. On peut ainsi parler de romans non fictionnels. Cette terminologie place le roman du côté du détail, du particulier à des kilomètres de l’universel.
Le fait divers et le roman non fictionnel : on verra l’enjeu de ce nouveau genre avec notamment L’Adversaire d’Emmanuel Carrère et La Ballade de Rikers Island de Régis Jauffret. Cette dernière œuvre a connu de sérieux démêlés avec la justice. Nous nous demanderons alors si nous assistons à une redéfinition de la littérature sous le règne d’une nouvelle censure.
Fait divers : De sang-froid, Truman Capote
Découvrons l’apport de Truman Capote, qui a publié De sang-froid, un roman à succès, en 1965. Il s’agit du récit de l’assassinat de quatre membres de la famille Clutter, vivant au Kansas, par deux ex-prisonniers en quête d’un coffre-fort inexistant.
Fascination
Pour l’auteur, tout débute, en 1959, par la lecture d’un entrefilet dans le New York Times.
Fasciné, Capote désire mesurer les conséquences d’un tel drame dans cette petite ville du Kansas bouleversée.
C’est la première fois qu’un écrivain entreprend un projet littéraire complet. Il s’agit d’un véritable roman composé à partir du fait divers et rien que de ce fait divers.
Pour ce faire, l’auteur mène sur place son enquête ; il puise dans les sources judiciaires et analyse les dépositions. Et lorsque les deux assassins sont capturés, il décide même de les rencontrer. Ces échanges prennent un tour amical, surtout avec l’un d’eux.
Théorie
Truman Capote a cherché à mettre en application une théorie fondée sur le roman non fictionnel.
Apparemment, il s’agit de deux termes antinomiques, mais c’est l’originalité de ce livre.
Un nouveau genre littéraire est lancé, entre le roman et le récit.
Depuis lors, il ne se lasse pas d’être réinventé, mais il pose un certain nombre de difficultés comme nous le verrons.
Source : Le Fait divers et ses fictions, Frédérique Toudoire-Surlapierre, Minuit (2019)
Le pacte d’écriture dans le roman non fictionnel.
Le roman non fictionnel entraîne la conclusion d’un pacte entre l’auteur et le lecteur, ce qui n’est pas sans poser des difficultés notamment sur le plan de l’objectivité de la narration…
Nous avons vu que Truman Capote a théorisé le roman non fictionnel avec son livre De sang-froid.
De quoi s’agit-il ?
Objectivité
Il s’agit de faire le récit du fait divers en ouvrant le champ de la compréhension, au travers d’une analyse psychologique notamment. L’auteur se trouve ainsi confronté à son propre positionnement vis-à-vis de la culpabilité du criminel.
Dans certains cas, il peut même prendre une position franche. C’est donc la question de l’objectivité de la narration qui se pose. Existe-t-elle lorsqu’une entreprise d’écriture tente de mettre des mots sur le fait divers ?
Influence
Cette question est importante dans la mesure où le lecteur donne du crédit aux propos de l’écrivain. Il subit l’influence de la démonstration qui lui est présentée. Il peut ainsi basculer de l’horreur que suscite le fait divers à une forme de bienveillance. Emmanuel Carrère* a pointé les difficultés de l’entreprise dans le roman de Capote justement.
Il fait grief à l’écrivain américain de ne pas avoir fait état de sa proximité amicale avec les deux meurtriers. C’est une critique qui s’entend clairement, car ce livre est essentiellement axé sur le parcours des tueurs, en ne laissant que la première partie évoquer la famille assassinée.
Le choix de l’auteur l’engage lorsqu’il entreprend dans son roman non fictionnel de minorer le caractère crapuleux du crime ou de trouver des circonstances atténuantes alors que son œuvre fraye avec la littérature et ses effets de style.
Si Emmanuel Carrère fait ce reproche à Capote, c’est avant tout pour justifier sa propre entreprise d’écriture avec une autre affaire importante, l’affaire Romand.
Sources :
Le Fait divers et ses fictions, Frédérique Toudoire-Surlapierre, Minuit (2019)
E. Carrère, « Capote, Romand et moi, » Télérama, 2006.
Fait divers : L’Adversaire d’Emmanuel Carrère
L’Adversaire d’Emmanuel Carrère constitue l’exact contre-pied au projet de roman non fictionnel initié par Capote. Il s’agit pour l’écrivain de ne pas se cacher derrière une objectivité, mais de narrer les faits en fonction de sa propre sensibilité clairement affichée.
Affaire Romand
L’affaire Romand est ce fait divers qui a vu un homme renoncer à avouer à ses proches le mensonge d’une vie, celle d’une fausse carrière de médecin à l’OMS.
Pour ce faire, Jean-Luc Romand a cherché à se suicider après avoir tué sa femme, ses deux enfants et ses propres parents et tenté de tuer sa maîtresse.
Cette affaire a été suivie par Emmanuel Carrère qui a rencontré l’assassin avec lequel il a partagé des affinités. L’écrivain y voit un matériau utile à une fiction.
Autofiction
Il s’agit pour l’écrivain de se servir des éléments de sa propre vie pour créer une fiction. C’est un genre littéraire qui se situe à la croisée des chemins entre l’autobiographie et le roman. C’est dans cette même perspective qu’il ancre la narration de L’Adversaire, en partant de lui-même.
L’incipit nous plonge immédiatement dans ce choix singulier. Au moment du drame ayant eu lieu au domicile des Romand, l’auteur indique s’être rendu de son côté à la réunion des parents d’élèves de son fils. Au fil des pages, il s’implique tout entier dans cette fiction. Il décide que l’affaire ne sera dès lors restituée que de son point de vue.
Ce choix narratif lui permet de faire état de sa fascination pour l’homme, mais aussi de ses doutes, de sa méfiance. Le titre même de l’ouvrage montre toute la circonspection de l’auteur vis-à-vis de Romand qui, en détention, fait état de sa conversion religieuse. L’Adversaire désigne, en langage biblique, le diable. Cette référence le situe dans l’espace de celui qui trompe, c’est-à-dire le Mal…
Il convient d’examiner les raisons et les conséquences d’une littérature fondée sur les faits divers.
Sources : Le Fait divers et ses fictions, Frédérique Toudoire-Surlapierre, Minuit (2019)
Les enjeux de la littérature de faits divers
Quelles sont les raisons et les conséquences d’une littérature fondée sur les faits divers ? Cette question nous renvoie à la vision choisie par la production contemporaine qu’il sera temps d’évoquer.
Anti-héros
En choisissant le fait divers, les auteurs tournent clairement le dos à une littérature classique à visée universelle, globalisante.
Il n’est plus question de grande fresque ni même de héros, mais, au contraire, de la singularité d’une vie souvent banale et de protagonistes qui relèvent davantage de l’anti-héros.
Par ailleurs, la recherche narrative est marquée par le creusement des détails et par l’analyse des ressorts psychologiques. Dans cette recherche, on est dans le particulier et on y demeure.
C’est une littérature qui est fondée sur une fascination autant que sur une révulsion. Elle tente aussi de révéler l’état d’une société à un moment donné. Elle en dit long à la fois sur les auteurs de l’action et sur la réaction du corps social.
Pacte de lecture
Dans son ouvrage, Fait divers, François Bon* montre le lien qu’il noue avec son art d’écrire. Il considère que :
« si on va dans les eaux troubles, c’est seulement pour s’y pêcher soi-même (…) On ne choisit pas une histoire à l’extérieur de soi-même. »
Régis Jauffret** va plus loin dans sa récupération du fait divers. Il dit au sujet de sa fiction, Sévère, publiée en 2010, concernant l’affaire du meurtre du banquier Édouard Stern, ce qui suit :
« Dans ce livre, je m’enfonce dans un crime. Je le visite, je le photographie, je le filme, je l’enregistre, je le mixe, je le falsifie. Je suis romancier, je mens comme un menteur. Je ne respecte ni les vivants, ni les morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale. »
Il sera précisément question de la radicalité de ce choix de narration et des difficultés qu’elle peut engendrer notamment sur le plan judiciaire.
Sources : *citation tirée de Le Fait divers et ses fictions, de Frédérique Toudoire-Surlapierre, Minuit (2019), page 16
**citation tirée de Le Fait divers et ses fictions, de Frédérique Toudoire-Surlapierre, Minuit (2019), page 23
La Ballade de Rikers Island de Régis Jauffret
Nous prendrons l’affaire célèbre dite du Sofitel de New York, romancée par Régis Jauffret dans son opus intitulé La Ballade de Rikers Island (2014).
Roman
Accusé de viol d’une femme de chambre, un personnage important du monde de la finance internationale, jamais nommé, est détenu dans la prison célèbre new-yorkaise. Il est décrit comme un obsédé sexuel, affamé de rencontres passagères. Ancienne journaliste de premier plan et richissime, sa femme se trouve dans le plus grand désarroi devant cette vie conjugale passablement en lambeaux. Mais occupée par les contingences judiciaires, elle se doit de faire bonne figure. Il est à noter que seule la victime est clairement nommée, Nafissatou Diallo.
Par l’adoption de différents points de vue internes, le romancier perce les non-dits de ces personnages, leurs doutes, leur part sombre aussi. Il joue sur le vrai et le faux. L’affaire est également restituée dans son contexte d’extrême médiatisation. C’est ainsi qu’il met en lumière les ressorts de la violence humaine. Tout s’oppose au caractère chantant et mélodieux du titre. Le terme ballade rappelle en outre la marche de la honte de DSK devant un parterre de journalistes à l’issue de sa garde à vue.
Cela a suffi pour que Dominique Strauss-Kahn décide d’attaquer le romancier devant la justice pour diffamation le 16 janvier 2014, le jour de la parution du roman.
Comme d’habitude, la procédure a suscité un fol engouement pour le livre qui a bénéficié d’une publicité inouïe dopant sa promotion.
Diffamation
DSK a fondé sa plainte sur la « scène de viol » qu’il a considérée comme diffamatoire. L’auteur dont on a vu précédemment la radicalité de son choix narratif a opposé à cette demande la liberté de création dans la mesure où son livre porte la mention roman.
Il a aussi développé une argumentation intéressante, souvent utilisée par les écrivains, et qui se résume par une formule savante : l’exception de littérature. Nous chercherons à mettre en évidence le sens et la portée de cette expression.
Fait divers et exception de littérature
L’exception de littérature est le moyen invoqué par les auteurs pour justifier de leur liberté de création. Régis Jauffret, poursuivi en diffamation, a développé cette argumentation qui ne sera pas retenue. Quelles sont donc les conséquences sur l’acte d’écrire ?
L’exception de littérature
Régis Jauffret a soutenu qu’il n’avait pas choisi de thèse, que ce soit sur la culpabilité ou non de DSK.
Il a fait valoir qu’il avait, au contraire, mis en relief différents points de vue sans en privilégier un en particulier.
Il a conclu enfin sur l’exception de littérature. Il s’agirait pour lui de s’affranchir des contingences liées notamment à l’article 9 du Code civil, qui protège la vie privée. Entrant dans le champ d’une œuvre de l’esprit, l’auteur exercerait sa plume dans une liberté de création et d’expression qui serait, d’après lui, sans limites.
Culpabilité
Dans son jugement en date du 2 juin 2016, la 17e chambre correctionnelle de Paris a reconnu l’évidence de l’identification entre le protagoniste de La Ballade et DSK, puis elle a sanctionné Régis Jauffret, en relevant que la victime avait été atteinte dans sa considération et sa vie privée.
La décision estime que l’écrivain a imputé la commission d’un viol à DSK, sans lui permettre de prouver la vérité, ce qui constitue une atteinte à son honneur. Pour ce faire, le tribunal s’est livré à une analyse littéraire du roman et a relevé 84 verbes entrant dans le champ lexical de la soumission. Par conséquent, l’auteur, indépendamment de la qualification de « roman », a commis un acte de diffamation à l’encontre de Dominique Strauss-Kahn.
Il a donc été condamné à une amende de 1 500 euros avec sursis, au versement de la somme de 15 000 euros de dommages et intérêts à la victime, outre 10 000 euros au titre de son préjudice moral concernant certains passages du roman ainsi que 5 000 euros pour les propos tenus sur France Inter durant la campagne de promotion du livre. Enfin, le tribunal a interdit toute nouvelle édition, diffusion et commercialisation de l’ouvrage comportant les passages incriminés.
L’auteur a fait appel et la Cour d’appel de Paris a entièrement confirmé cette décision.
Limitation
On voit donc que l’auteur n’est pas au-dessus des lois et que, s’agissant d’une écriture sur le fait divers, des « précautions » s’imposent à lui. Il est certain qu’elles peuvent être considérées comme des limitations à l’acte d’écrire.
On peut estimer, d’un côté, que la littérature perd ses lettres de noblesse pour faire l’objet d’un procès comme un autre alors qu’il s’agit de littérature. En outre, on peut conclure que le pouvoir judiciaire se livre ainsi à une forme de censure puisque le montant des dommages et intérêts qui est souvent élevé fragilise économiquement les maisons d’édition.
On peut cependant estimer, d’un autre côté, que les écrivains agissent de manière périlleuse, en puisant dans des faits divers souvent en cours d’instruction ou dont le jugement n’est pas définitif. Ils prennent donc le risque de publier une œuvre inopportune.
Ce que l’on peut dire, c’est que la rédaction d’un roman non fictionnel nécessite de choisir une approche saine pour éviter de tomber sous le coup de la loi. On peut considérer que le point de vue omniscient est à limiter, voire à proscrire, car il fait naître un sentiment de pseudo-vérité qui s’imposerait aux lecteurs au détriment de la réalité des faits vécus par les protagonistes de l’action. La confusion peut être un élément de mise en œuvre de la procédure judiciaire.
Le meilleur moyen serait celui d’adopter un point de vue résolument subjectif : le fait divers serait ainsi exposé à l’aune de ses propres réflexions, ce qui permet d’adopter un filtre, compris comme une saine distance. On voit donc que la prudence s’impose. En est-on au stade où un nouvel art d’écrire s’imposerait pour permettre à l’auteur d’échapper aux poursuites ?
Dans l’article suivant, nous vous proposerons une bibliographie sur le thème du fait divers.
Sources :



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