Le fait divers comme prétexte littéraire
De Heinrich Böll à Leïla Slimani, le fait divers devient un prétexte à la démonstration. À travers L’Honneur perdu de Katharina Blum et Chanson douce, deux romans reposant sur des événements parfaitement fictifs qui interrogent la violence médiatique, les rapports sociaux et la solitude des êtres.

Le fait divers comme prétexte littéraire
Le fait divers n’est pas seulement une source inépuisable d’inspiration : il peut être entièrement créé pour devenir le prétexte à une argumentation.
Il existe d’autres auteurs qui ont en effet créé de toutes pièces un fait divers comme pur ressort de leur roman.
On pense ainsi à deux "faux" faits divers :
L’honneur perdu de Katharina Blum d’Heinrich Böll
Chanson douce de Leïla Slimani.
L’honneur perdu de Katharina Blum d’Heinrich Böll.
Dans l’Allemagne de l’Ouest des années 1970, Katharina Blum est décrite comme une jeune femme sans histoire qui rencontre à une réception un gangster dont elle s’éprend subitement.
Presse à scandales
Mise en cause par la presse à scandales, elle finit cinq jours plus tard par tuer le journaliste qu’elle juge responsable de son déshonneur. Sous le feu d’un nouvel emballement médiatique, s’ensuivent des conséquences dramatiques en chaîne pour elle-même et pour son entourage.
Le livre s’ouvre sur le point de vue d’un narrateur qui expose ses sources fondées sur les pièces du dossier. Il entreprend de replacer les faits dans le contexte après de savantes analepses*.
Il dresse ainsi le tableau d’une femme injustement calomniée par la presse à sensation. Les campagnes dirigées contre elle sont pleines de mensonges éhontés. Qu’importe puisqu’il relève qu’elle seule se trouve mise en accusation.
"D’autres journaux qualifièrent aussi le meurtre des journalistes de particulièrement vil, épouvantable, dramatique, au point d’en faire presque, pourrait-on dire, un meurtre rituel. " (page 13)
Argumentation
Le sous-titre de ce roman nous éclaire : L’honneur perdu de Katharina Blum ou Comment peut naître la violence et où elle peut conduire.
Il s’agit, pour le prix Nobel, de dénoncer les méfaits de la presse à scandales et ses hypocrisies dissimulées sous le voile de la morale. C’est aussi une leçon sur l’état de nos sociétés, malades de leurs propres mensonges et de leur violence.
Venons-en au faux fait divers orchestré cette fois par Leïla Slimani, dans Chanson douce.
* retour en arrière
Fait divers : Chanson douce de Leïla Slimani
Découvrons, sous la plume de Leïla Slimani, Chanson douce, roman paru en 2016 et qui a reçu le prix Goncourt. Il s’agit d’une analyse psychologique des rapports entre deux parents employeurs et leur employée de maison.
Nourrice
Louise est embauchée par un jeune couple bobo parisien pour garder deux enfants en bas âge. Ses employeurs sont immédiatement satisfaits de leur choix et lui accordent toute leur confiance. Ils sont ravis que les liens professionnels deviennent rapidement amicaux.
Leur « nounou » constitue, à leurs yeux, la perle rare. La nourrice intègre ainsi le cercle familial et goûte au plaisir d’être emmenée en voyage en Grèce.
Pour combler sa solitude immense, elle fait tout pour être indispensable à cette famille, trop peut-être, car des attentes de part et d’autre finissent par surgir et créent des frustrations.
La distance se réinstalle, les liens reviennent à un niveau strictement professionnel.
Ce changement de situation est le prélude à un drame devenu progressivement inéluctable. Dans la folie d’un espoir, Louise s’imagine un unique avenir, « un royaume », où elle serait pour toujours au centre.
Pour cela, elle se met en tête de garder le troisième bébé du couple, qui n’est pas au programme. Ce désir constitue donc un pur fantasme. À l’heure du bain, la nounou désillusionnée commet l'irréparable avant de tenter de se suicider.
Argumentation
Leïla Slimani met en évidence l’incompréhension entre les êtres au travers de l’opposition entre les parents, issus de la bourgeoisie, et la nourrice, veuve criblée de dettes.
Dans ce roman, le silence est la clé d’interprétation : rien ne se dit, rien ne se lit. Pour Louise, la misère ne se partage pas ; elle se tait donc. Pour ses employeurs, l’indifférence ne se dissimule pas ; elle transparaît.
La question de l’altérité est clairement posée : comment créer du lien, surtout lorsqu’il résulte de rapports économiques ?
Quelle est la place de l’autre dans le quotidien ?
Chanson douce fait figure de fait divers glaçant, mettant le doigt sur l’extrême solitude des êtres.
Film
Cette œuvre a été brillament adaptée au cinéma par Lucie Borleteau en 2019 avec notamment Karine Viard et Leïla Bekhti dont vous pourrez regarder la bande-annonce :
Le fait divers comme prétexte littéraire : si l’on a considéré que les faits divers ont été traditionnellement des sources d’inspiration, puis des prétextes argumentaires, il s’avère qu’ils sont également devenus un genre littéraire.
Dans ce dernier cas, on peut même parler d’emprise du fait divers sur la littérature depuis le roman De sang-froid de Truman Capote, ainsi que nous le constaterons dans le prochain article.
Article à suivre : le fait divers, genre littéraire



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