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Le fait divers et les romanciers : de Flaubert à Mauriac

il y a 18 heures
8 min de lecture

Le thème du fait divers dans la littérature trouve son apogée dans le roman au XIXe siècle. Il reste qu’il fait d'abord figure de source d’inspiration. De Flaubert à Zola, en passant par Balzac, Hugo et Camus, découvrez comment un événement ou une affaire judiciaire devient matière à fiction et se transforme sous la plume des écrivains.


Homme barbu assis à un bureau richement décoré, lisant et écrivant une carte dans un cabinet sombre et élégant.
Émile Zola à son bureau à Paris

Fait divers et les romanciers


Dans l’article précédent, nous avons abordé le sommaire de notre étude consacrée au fait divers en répondant à la problématique suivante  : en quoi le fait divers se situe-t-il entre source d’inspiration, simple prétexte ou nouveau genre littéraire ?

 

Source


Nous verrons que les écrivains du XIXe siècle ont puisé à la source des faits divers pour faire naître une fiction romanesque. Ainsi sans le dire explicitement, des auteurs se sont servis de ce matériau pour créer des personnages ou des situations. Nous reviendrons ainsi sur le cas de Madame Bovary, héroïne dont Flaubert a revendiqué la pure originalité. 

 

Nous poursuivrons aussi avec le personnage de Vidocq, auteur de faits divers, qui a fait surgir des personnages puissants tels que Vautrin chez Balzac et Jean Valjean chez Hugo. Nous verrons en outre comment Zola s’est emparé du fait divers pour donner du vrai à son roman : il s’agit pour lui d’assumer cette part du réel. Cette fascination pour le fait divers ne se dément pas au XXe siècle avec Mauriac et Thérèse Desqueyroux, et l’Étranger de Camus.

 

  1. Flaubert et Madame Bovary


Flaubert, qui s’en est toujours défendu, s’est intéressé à trois sources principales, dont deux faits divers, pour écrire son célèbre roman, Madame Bovary.


Originalité revendiquée

Dans un article dans ces colonnes, nous avions évoqué Flaubert et la justice. Il a été poursuivi dès la publication de ce roman pour délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. On a aussi vu dans quelles conditions Flaubert a fini par être acquitté. 

 

Mais ce que l’on sait moins en revanche, c’est que, dès la parution du roman, le public s’est évertué à chercher qui se trouvait derrière le masque de l’héroïne. D’aucuns y ont vu telle ou telle personne, ce qui a agacé prodigieusement Flaubert. Sa fierté en a même été piquée. Ce dernier s’est senti une nouvelle fois accusé, cette fois de manquer d’imagination et d’originalité.

 

Pour se défendre, Flaubert a revendiqué le caractère totalement fictif de son personnage. Dans une correspondance, il écrit ainsi :

 « Madame Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée. » (Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie*)

 

Affaire Delamare

Il s’avère qu’après le décès de Flaubert, des études ont été menées sur la piste de l’héroïne. Écrivain et journaliste, Georges Dubosc croit l’avoir trouvée. Dans un article intitulé la véritable « Madame Bovary » du 22 novembre 1890, paru dans le journal de Rouen, il livre l’existence du procès Delamare et du village Ry, situé en Haute-Normandie :


Seconde femme d’un officier de santé, Delphine Delamare décède à la suite d’un empoisonnement au cyanure en 1848, après avoir contracté des dettes. Son mari meurt un an plus tard. On est en effet saisi par la ressemblance de ces faits.


Le président des Amis de Flaubert sous-entend qu’il n’est pas impossible que, dans les milieux des médecins rouennais, l'histoire des époux Delamare soit arrivée à la connaissance de Flaubert puisque le médecin avait été un élève de son père, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen. Il reste qu’une nouvelle piste a vu le jour. Il s’agit d’un autre fait divers, l’affaire Lafarge.

 

Affaire Lafarge 

Il s’agit du destin d’une jeune fille désenchantée par son mariage ; elle a été reconnue coupable en 1840 d’empoisonnement sur la personne de son époux avant d’être condamnée aux travaux forcés à perpétuité.

 

Enfin on notera aussi l’influence des « Mémoires de madame Ludovico », alias Louise Pradier, qui a connu une vie amoureuse tumultueuse et des déboires financiers lesquels auraient pu être également une source d’inspiration pour Flaubert. 

 

Sources :

Journal de Rouen, 22 nov 1890, G.Dubosc "sur la véritable madame Bovary"

Musée du barreau de Paris, l'affaire Lafarge


 

  1. Vidocq, Vautrin et Jean Valjean 


Vidocq a été une source d’inspiration romanesque auprès de Balzac qui a créé le personnage de Vautrin dans la Comédie humaine et Hugo, qui a créé Jean Valjean dans les Misérables.


Vidocq 

Qui est donc Vidocq ? C’est un homme du Nord poursuivi pour ses larcins, ses travestissements et ses faux ; cette dernière condamnation lui vaut d’être envoyé au bagne, dont il s’échappe. C’est ainsi que Vidocq s’est acquis une solide réputation de dur à cuire dans le milieu. 

Il est également connu pour avoir proposé ses services à la police dont il occupera le poste de chef de la Brigade de sûreté sous la Restauration. Il reste que ce personnage n’atteindra la pleine notoriété qu’en 1828. À cette date, il entre en littérature et le fait divers avec lui. L’homme devient un mythe… 

On assiste alors à l’émergence d’un fait d’intertextualité. On se souvient que l’intertextualité signifie réécriture d’un mythe.

 

Vautrin 

En 1828, Vidocq publie en effet ses mémoires ; ce livre connaît alors un immense succès ; ce dernier est durable, car dix ans plus tard, Balzac cherche toujours à le rencontrer. À cette date, le romancier est en pleine élaboration du père Goriot qui est résolument de facture réaliste. C’est dans ces conditions que sortira de son imagination Vautrin, le forçat échappé, qui deviendra ensuite le faux prêtre Herrera dans les Illusions perdues et dans Splendeurs et misères de courtisanes. Notons que l’auteur s’est attaché plus au parcours spectaculaire de Vidocq qu’à sa personnalité. 

 

Sur ce point, Balzac a conçu un héros tout en force, mais aussi tout en ambiguïté. On pense à Félicien Marceau* qui a mis en évidence l’homosexualité de Vautrin, présenté laconiquement par son concepteur comme celui qui « n’aime pas les femmes ».On apprécie la périphrase.  (lien plus approfondi)

 

Jean Valjean

Vidocq entre à nouveau dans le champ de l’intertextualité avec Victor Hugo dans Les Misérables. On pense ainsi à l’épisode du vol d’argenterie de Vidocq ; Hugo l’a repris dans le premier livre, dans le cadre duquel Jean Valjean rencontre Mgr Bienvenu. On relève en outre que le héros de Hugo a connu, lui aussi, le bagne, etc.

 

Que ce soit sous la plume de Balzac ou de Hugo, le recours aux faits divers permet de nourrir profondément la fiction qui doit coller au réel pour paraître universel. Mais c’est avec Zola que la recherche du vrai devient prioritaire ainsi que nous le verrons. 

 

Sources :

Marceau, Balzac et son monde, Gallimard

Marcel Bouteron, Revue des deux Mondes


 

  1. Zola et la recherche du vrai  


Avec son école naturaliste, Zola cherche la précision dans les détails qu’il puise dans des faits divers pour élaborer son œuvre magistrale, Les Rougon-Macquart.


Naturalisme

On entend par naturalisme cette école littéraire qui vise à peindre l’humain comme un objet d’analyse au même titre que l’entomologiste. Pour ce faire, la quête d’informations, de détails est un souci constant chez Zola.


Ce dernier consulte toutes sortes de revues spécialisées et les chroniques judiciaires. Il cherche à faire du vrai comme notamment dans la bête humaine, où l’auteur puise dans la gazette des tribunaux des faits divers utiles à l’élaboration de son roman. Il s’intéresse aux récits de catastrophe ferroviaire. Son personnage est nommé Jacques en référence à son modèle, Jack l’Éventreur. 

 

Rôle de l’écrivain

Avec cette tendance à accaparer le fait divers par la littérature, il s’ensuit que l’écrivain sort de ses contrées éthérées pour devenir un « fouineur », un enquêteur.


C’est cette fameuse « vérité vraie » que les frères Goncourt appellent de leurs vœux dans leur journal du 3 décembre 1871.


L’évolution de la littérature ne cessera de composer avec le fait divers du XXe siècle à nos jours ainsi que nous le verrons ci-après.

 

Source


 

  1. Fait divers : Thérèse Desqueyroux de Mauriac

 

À l’âge de 21 ans, Mauriac est fasciné par un fait divers à Bordeaux, à tel point qu’il suit durant des semaines le procès sur les bancs du tribunal. C’est l’affaire Henriette Canaby, dont il finit par s’emparer pour son roman Thérèse Desqueyroux plus de vingt ans plus tard.

 

Procès

C’est à Bordeaux, ville natale de Mauriac, que se tient le 16 juin 1905 le procès d’Henriette Canaby, poursuivie pour l’empoisonnement de son époux avec de l’arsenic.


Cette dernière est acquittée en raison de l’absence de preuves tangibles et des querelles d’experts. Mais elle l’est aussi grâce à un soutien improbable : celui de son mari, ce qui n’est pas banal en un tel cas.


À l’issue du jugement, Henriette Canaby quitte son mari et part habiter à Paris.


Dans le livre de Mauriac, le fait divers se transforme en un roman psychologique.

 

Interrogation

Dans cette œuvre, tout se rejoue après l’ordonnance de non-lieu : l’épouse qui rentre au domicile évoque cette vie conjugale à la fois étouffante et insatisfaisante. Un questionnement se fait jour en elle. Un long monologue s’ensuit, mais la réalité la rattrape. 

 

Elle réalise que son mari, qui n’a cherché qu’à sauver les apparences, la maintient dans ses griffes ; Thérèse est captive ; elle se sent piégée dans ce mariage de pure forme.


Sans avenir, elle se laisse dépérir avant d’obtenir une séparation de fait et de vivre seule à Paris. Demeure une incommunicabilité totale entre les époux… 

 

On voit bien dans quel cadre la narration a puisé à la source pour en faire un tout autre récit. Il existe parallèlement des œuvres dans lesquelles le fait divers, apparemment imaginaire, constitue le fondement du roman…

 

Source :

Céline Bertrand, L'affaire des Chartons OpenEdition

 

 

  1. Sur la trace d’un fait divers : L’Étranger (Camus)

 

L’Étranger de Camus met en scène l’assassinat d’un Arabe par Meursault. Il s’avère que ce roman s’ouvre à l’intertextualité ainsi qu’à une recherche universitaire menée par Alice Kaplan, qui a révélé l’existence d’un vrai fait divers…


Fiction

On assiste au fait divers qui entre de lui-même dans la littérature par son caractère fictif. L’assassinat d’un « Arabe » par Meursault sur une plage d’Alger hante l’imaginaire collectif. On retient que le héros est condamné parce qu’il est un homme sans affects ainsi que la Gazette l’avait en son temps étudié. 

 

Il existe en France un attachement très particulier à ce classique (toujours best-seller en France) « qui n’a pas fini de dire tout ce qu’il a à dire. »* 

 

Justement il existe dans ce roman des points qui n’ont jamais été relevés avant la publication de deux ouvrages majeurs qui sont venus bousculer le mythe. Il s’agit du roman de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête (2014) et de l’essai intitulé, En quête de l’étranger d’Alice Kaplan (2016). Deux auteurs -non français- qui apportent un éclairage passionnant à cette œuvre.

 

Intertextualité

On se souvient que l’intertextualité signifie réécriture d’un mythe.


Dans son roman, Kamel Daoud affronte le fait divers le plus célèbre de l’histoire littéraire. Pour ce faire, il situe l’intrigue, non du point de vue de Meursault, mais de celui de Haroun, frère de la victime.


Il entend raviver la mémoire de celui qui est passé par pertes et profits dans ce livre. Il lui rend justice en l’appelant par son prénom Moussa ; il met fin à l’impersonnalité de « l’Arabe » sous la plume de Camus.


Il reste que ce roman est aussi une enquête, d’abord sur le lieu, cette plage en plein soleil, devenue mythique et ensuite sur les circonstances banales de ce fait divers : « mais pourquoi donc Moussa, ce jour-là se trouvait-il sur la plage ? »  (page 73) 


Ce livre se présente également comme un questionnement sur l’Algérie postcoloniale et sur les promesses non tenues de l’indépendance. 


Mais il faut attendre l’essai d’une chercheuse américaine pour découvrir l’existence d’un vrai fait divers au soubassement du roman.

 

Vrai fait divers

Alice Kaplan a révélé l’existence d’un fait divers similaire, sur une plage algérienne en 1938.


On découvre le nom de l’homme, Kaddour Touil, qui s’est battu avec un ami de Camus, Raoul Bensoussan, sans mourir ce jour-là ; il se mariera et se lancera dans une carrière d’entrepreneur.


On mesure donc l’insignifiance d’un fait divers et les surprises qu’il réserve une fois qu’il entre en littérature : la promesse d’une œuvre toujours vivante.   

     

fait divers et les romanciers : nous verrons dans les prochains articles que le fait divers peut cesser d’être une simple source d’inspiration pour devenir un prétexte, surtout lorsqu’il est créé de toutes pièces à des fins particulières.

 

Sources :

*Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques ? folio

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Actes Sud, (2014)

Alice Kaplan, En quête de l’étranger, Gallimard, (2016) page 66

 

article à suivre : le fait divers, prétexte à démonstration

 

 

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