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La violence scolaire dans la littérature

il y a 21 heures
6 min de lecture

L’école n’est pas toujours le lieu protecteur et émancipateur que l’on imagine. Dans la cour, la classe ou les couloirs, les rivalités peuvent devenir insultes, bagarres, humiliations ou discriminations. De l’enfance d’Azouz Begag aux brimades subies par Eddy Bellegueule, en passant par les affrontements du Grand Meaulnes, la littérature donne à voir la violence qui peut naître entre élèves et interroge le poids du regard des autres.


Garçon en uniforme scolaire assis sur une chaise verte, main levée, sac à dos noir, fond jaune uni.

 

La violence scolaire dans la littérature


Après la figure du cancre, qui révèle la souffrance de l’élève aux prises avec l’échec scolaire, une nouvelle  douleur apparaît  : celle qui naît du rapport aux autres. La classe, la cour, les couloirs ne sont pas seulement des lieux d’apprentissage ou de sociabilité ; ils peuvent aussi devenir des espaces de moquerie ou de brutalité. La littérature permet alors de regarder en face cette violence scolaire.


L’univers clos de l’école n’a jamais été exempt de heurts entre enfants. Les rivalités sont légion en cour de récréation, et même en dehors. Il peut s’agir d’insultes, de bagarres, voire de discriminations.


Retour sur ces épisodes traduits dans les lettres.


1. Les insultes des camarades


Dans le roman Le Gone du Chaâba, Azouz Begag retrace son enfance misérable durant les années 60 dans le bidonville de Villeurbanne.


Fils d’immigrés algériens, Azouz souhaite capter l’attention du maître depuis la leçon de morale républicaine qui l’a rendu tout penaud :

“Je vais lui montrer que je peux être parmi les plus obéissants, parmi ceux qui tiennent leur carnet du jour le plus proprement, parmi ceux dont les mains et les ongles ne laissent filtrer la moindre trace de crasse, parmi les plus actifs en cours.” (p. 62)

De fait, le voilà s’installant au premier rang, levant la main, faisant avec application ses devoirs. Il devient un excellent élève.


Tout ceci n’est pas sans lui attirer la jalousie et l’inimitié de ses camarades du bidonville en difficulté scolaire, depuis qu’il refuse de tricher pour eux et accepte les règles de l’école.

" T’es pas un Arabe ! T’es un Français ! Faux frère ! Fayot ! Mais que leur ai-je donc fait, aux cousins de la classe ? "(p. 107)

Il éprouve un véritable conflit de loyauté entre ses camarades laissés au seuil du savoir et lui désireux de s’en sortir.


Quelque temps plus tard, sa famille quitte le bidonville pour le quartier de la Croix-Rousse à Lyon : la scolarisation au collège, puis au lycée Saint-Exupéry, conduit Azouz à accéder à l’enseignement après un doctorat en économie.


Chez Azouz Begag, la violence se manifeste d’abord par la parole : l’insulte blesse parce qu’elle assigne l’élève à une identité et lui interdit presque de réussir sans trahir les siens. Mais cette violence symbolique peut aussi se prolonger dans l’affrontement physique, lorsque les rivalités prennent la forme de véritables combats.


2. Les bagarres


Les règlements de compte entre bandes rivales sont déjà évoqués dans un roman célèbre d’Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, célébrant l’école de la IIIe République, publié en 1913. Précisons le contexte.


De retour d’une fête merveilleuse perdue dans la nature, Augustin Meaulnes n’a de cesse de retrouver sa localisation à l’aide d’une carte qu’il complète minutieusement en fonction de ses recherches. Dans la cour, cette nouvelle occupation suscite de la curiosité au point de faire naître une bagarre mémorable le soir tombé loin des grilles de l’école.


“— Allez… Courage… Revenez-y… Go on, my boys

C’était évidemment lui qui commandait… D’où venait-il ? Où et comment les avait-il entraînés à la bataille ? Voilà qui restait un mystère pour nous. Il avait, comme les autres, le visage enveloppé dans un cache-nez, mais lorsque Meaulnes, débarrassé de ses adversaires, s’avança vers lui, menaçant, le mouvement qu’il fit pour y voir bien clair et faire face à la situation découvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la tête à la façon d’un bandage.

C’est à ce moment que je criai à Meaulnes :

— Prends garde par derrière ! Il y en a un autre.

Il n’eut pas le temps de se retourner que, de la barrière à laquelle il tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arrière. Aussitôt les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqué le nez dans la neige revenaient à la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le jeune personnage à la tête bandée fouillait dans ses poches… Le dernier venu, l’homme au lasso, avait allumé une petite bougie qu’il protégeait de la main, et chaque fois qu’il découvrait un papier nouveau, le chef allait auprès de ce lumignon examiner ce qu’il contenait. Il déplia enfin cette espèce de carte couverte d’inscriptions à laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s’écria avec joie :

— Cette fois nous l’avons. Voilà le plan ! Voilà le guide ! Nous allons voir si ce monsieur est bien allé où je l’imagine…

Son acolyte éteignit la bougie. Chacun ramassa sa casquette ou sa ceinture. Et tous disparurent silencieusement comme ils étaient venus, me laissant libre de délier en hâte mon compagnon.

— Il n’ira pas très loin avec ce plan-là, dit Meaulnes en se levant.

Et nous repartîmes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvâmes sur le chemin de l’église M. Seurel et le père Pasquier :

— Vous n’avez rien vu ? dirent-ils… Nous non plus !

Grâce à la nuit profonde ils ne s’aperçurent de rien. Le boucher nous quitta et M. Seurel rentra bien vite se coucher.

Mais nous deux, dans notre chambre, là-haut, à la lueur de la lampe que Millie nous avait laissée, nous restâmes longtemps à rafistoler nos blouses décousues, discutant à voix basse sur ce qui nous était arrivé, comme deux compagnons d’armes le soir d’une bataille perdue…"


On note à la fin la loi tacite érigeant en règle d’or la solidarité entre élèves qui jamais ne se dénoncent.


Dans Le Grand Meaulnes, la bagarre garde encore quelque chose de romanesque : elle appartient au monde de l’aventure, du secret et de la camaraderie. Mais il est des jeux moins ludiques,  plus cruels, lorsqu’un enfant est visé pour ce qu’il est ou pour ce qu’il paraît être, la violence scolaire devient discrimination.

 

3. La violence issue de la discrimination


L’école impose une uniformité dans les comportements. Malheur à celui ou celle qui n’entre pas dans le moule ! C’est l’odieuse expérience que retrace Édouard Louis dans son roman En finir avec Eddy Bellegueule.


Le narrateur vit dans une famille extrêmement modeste du Nord de la France. La culture partagée tourne autour du règne de la virilité, qui n’est pas sans violence morale ou physique. Précisément, Eddy s’avère efféminé, au plus grand désarroi de ses parents.


À l’école, il trouve refuge dans l’étude et la lecture, à la surprise de sa famille.

Mais cette singularité devient une discrimination au collège : 

"Ma différence, cette façon de parler comme une fille, ma façon de me déplacer, mes postures remettaient en cause toutes les valeurs qui les avaient façonnés, eux qui étaient des durs. "(p. 35)

C’est ainsi qu’il est relégué au second plan, soumis à des brimades :

" J’ai couru devant eux, humilié, avec l’envie de pleurer, cette sensation que mes jambes pesaient des centaines de kilos… " (p. 36).

Ces brimades mènent à la violence physique dans des endroits loin de tout regard. Un véritable rendez-vous quotidien est tacitement fixé entre les agresseurs et la victime. Pourquoi ?

"Il fallait éviter de recevoir les coups ailleurs, dans la cour, devant les autres, éviter que les autres enfants ne me considèrent comme celui qui reçoit les coups. " (p. 38).

S’ensuit alors le complexe de l’offensé :

"Je me faisais le meilleur allié du silence, et, d’une certaine manière, le complice de cette violence. " (p. 39).

Enfin, le parcours scolaire du narrateur lui permet, grâce à ses capacités, de partir en pension à Paris où il décroche une bourse.

 

Conclusion


La violence scolaire dans la littérature : des insultes d’Azouz Begag aux coups subis par Eddy Bellegueule, en passant par les embuscades du Grand Meaulnes, la littérature montre que l’école n’est pas toujours ce sanctuaire protecteur que l’on voudrait imaginer. Elle peut devenir, pour certains élèves, un lieu d’épreuve où se cristallisent les tensions sociales, les rivalités de groupe, les humiliations et les rejets.


La violence scolaire n’est donc jamais un simple incident : elle révèle ce que le collectif peut avoir de brutal lorsqu’il cesse de protéger les plus fragiles.


L’école d’aujourd’hui ne met pas seulement les enfants à l’épreuve. Elle éprouve aussi celles et ceux qui ont pour mission de transmettre, d’instruire, de tenir la classe et de faire vivre l’institution au quotidien : les professeurs.


 Sources :

Azouz Begag, Le Gone du Chaâba, Points

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil

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