La littérature et le malaise des enseignants
De Entre les murs de François Bégaudeau et Le Grand secours de Thomas B. Reverdy, deux romans donnent à voir une école sous tension. Fatigue, perte d’autorité, violence, manque de moyens et peur : le professeur ne doit plus seulement transmettre un savoir, mais préserver un cadre fragilisé par les tensions de la société. Une lecture croisée de deux œuvres qui révèle l’évolution du métier d’enseignant des années 2000 à aujourd’hui.

La littérature et le malaise des enseignants
Après avoir évoqué la souffrance vécue par certains élèves, il faut maintenant mettre en lumière ceux qui portent l’école au quotidien. Les professeurs sont eux aussi confrontés à la fatigue, à la perte d’autorité, parfois même à la violence, dans nos établissements devenus le théâtre d’une vulnérabilité finalement partagée.
Une école en crise
Depuis plusieurs années, de nombreux romans donnent à lire les difficultés de ce métier, dans un lieu qui transforme en réceptacle des tensions de la société elle-même.
Souvent construits au rythme d’une année scolaire, ces récits suivent l’évolution des relations entre professeurs et élèves. Ils ne décrivent plus seulement les affres de la profession : ils rendent compte d’un véritable malaise dans le milieu du travail.
On verra ainsi la progression entre l’école des années 2000 et celle de nos jours, où cette fragilité s’est encore accrue, à travers deux livres particulièrement éclairants :
- François Bégaudeau, Entre les murs, Verticales, publié en 2006
- Thomas B. Reverdy, Le grand secours, Flammarion, publié en 2023.
1. Un monde clos pour François Bégaudeau
On pense tout d’abord à Entre les murs, de François Bégaudeau, publié en 2006. Ce récit narre une année d’enseignement du français dans un collège parisien de zone prioritaire.
L’auteur croque des tranches de vie où l’on peut lire les devoirs des élèves, les lettres d’excuse ainsi que les brèves d’école dans leur spontanéité. Ces échanges riches ou vifs en cours révèlent l’humour, l’enthousiasme, la réussite, mais mettent également en lumière les problèmes posés par le chahut, l’insolence et la violence.
Un seul mot d’ordre : tenir fermement sa classe pour pouvoir délivrer son enseignement. Un univers clos où le corps professoral tente de canaliser l’énergie de l’adolescence en recherche de sens et de limites.
Ce livre a connu un grand succès depuis qu’il a été adapté au cinéma par Laurent Cantet, Palme d’or au Festival de Cannes en 2008 :
Cette école pleine de vie du début des années 2000, encore traversée par la force des échanges et la possibilité du lien, s’est progressivement transformée. Le huis clos scolaire demeure, mais il semble désormais plus éprouvant, plus instable, plus directement exposé aux fractures du dehors.
2. Une école bousculée pour Thomas Reverdy
Dans ce roman, on assiste à une journée ordinaire dans un lycée de banlieue, sous le regard d’un narrateur venu animer un atelier d’écriture. Heure après heure, il découvre les tensions de la vie scolaire : le bruit, la cohue, la cour de récréation, la salle des professeurs, la cantine. Tout compose le tableau d’une institution sous pression, où chaque espace devient le symptôme d’un déséquilibre plus vaste.
L’autorité présente différentes approches : les cris, les provocations. Pour ces dernières, il entend le conseil suivant :
" Les menaces, c'est comme les promesses : si tu ne peux pas les tenir, ferme ta gueule." (p. 132).
Un professeur fonctionne, lui, à la retenue :
" L'excès de politesse, à la limite du robot. Au lieu de monter dans les tours, il dit d'une voix exagérément calme et posée des trucs bizarres, très protocolaires. (…) L'élève comprend. C'est dingue : ça marche. Il perçoit très clairement l'exagération dans la politesse et le protocole, et il l'interprète sans hésiter comme le signe qu'il a franchi la ligne." (p. 132-133).
Le roman donne également à voir une Éducation nationale à la peine : équipements mal entretenus, manque de professeurs, remplacements assurés par des vacataires souvent lâchés sur le terrain. À travers ces détails concrets, c’est toute l’attractivité du métier qui paraît s’éroder.
Ce roman dépeint une institution sous pression de l’extérieur, c’est-à-dire de la société.
Depuis les attentats de Charlie Hebdo, le corps enseignant s’est ainsi divisé en deux. La minute de silence a été l’élément déclencheur de deux visions :
" il y a comme une partition depuis, je la sens, je ne saurais pas bien te dire qui, comment, mais il y a deux sortes de profs en banlieue depuis (…) il y a eu ceux qui ont fait cette minute de silence parce que les élèves méritaient d'être intégrés dans ce deuil, et ceux qui ne l'ont pas faite parce qu'ils avaient peur de stigmatiser des élèves qu'ils ne considéraient, finalement, que comme des pauvres Arabes. (…) Ceux qui cherchent tout le temps des excuses, des victimes, et qui ne font qu'insulter la misère ". (p. 184).
Pire, c’est ainsi que Charlie Hebdo a suscité un autre assassinat : « on a préparé Samuel Paty » (p. 184). Constat accablant : la peur est entrée dans ce lieu de transmission du savoir.
Conclusion
La littérature et le malaise des enseignants : de François Bégaudeau à Thomas B. Reverdy, la littérature montre une école passée d’un désordre encore vivant à une inquiétude plus profonde.
Le professeur n’est plus seulement celui qui doit tenir sa classe. Il devient celui qui tente de maintenir un cadre, une parole, une confiance, dans un monde scolaire traversé par la fatigue, la crainte et le sentiment d’abandon.
Dans le prochain article, nous prolongerons cette réflexion avec le roman de Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, sorti en septembre 2026.



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