Quand le métier d’enseignant devient dangereux
Que se passe-t-il lorsqu’un jeune professeur découvre que transmettre ne suffit plus ? Dans La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel raconte l’entrée dans le métier d’un agrégé de français confronté à l’autorité, aux contraintes de l’institution et, bientôt, à la violence.

Quand le métier d’enseignant devient dangereux
Dans l’article précédente, nous avons vu que la littérature avait suivi l’évolution de l’école depuis vingt ans. Yannick Haenel* offre une version personnelle de la crise de l’institution avec son roman La solitude des professeurs est infinie, sorti en septembre 2026. Il s’agit d’une plongée dans le quotidien d’un jeune enseignant fraîchement agrégé de français, nommé dans un collège de Mantes-la-Jolie. Le récit commence dans les années 1990, durant son année de stage pratique, avant de se déployer sur une période de neuf ans.
La solitude du jeune enseignant
Lors de sa première rentrée, la première chose qu’il apprend de la bouche du proviseur, pour tenir son auditoire, parait contre-intuitive :
" si vous leur souriez, ils vous boufferont." (p. 48)
Ce conseil ne manque pas de surprendre le jeune professeur, qui doit se rappeler sa mission :
"ne pas aller en classe pour se faire aimer, mais pour transmettre. (p. 49).
À cette première désillusion professionnelle s’ajoute une précarité matérielle qui accentue encore son isolement : ses faibles revenus l’obligent à se loger loin de l’établissement.
Sur le plan pédagogique, cette année de stage le confronte aussi à la dure réalité du collège. Avec une foi chevillée au corps, il fait cours à partir de ses coups de cœur littéraires, au risque de déranger une pratique pédagogique plus conventionnelle, telle que la défend sa superviseuse. Cette dernière ne manque pas de le faire tomber dans des chausse-trappes.
La solitude du jeune agrégé devient alors manifeste, plus encore après une soirée de professeurs au cours de laquelle le narrateur brise un vase, cadeau de départ d’une enseignante d’art, avant d’en venir aux mains avec le proviseur. Dès lors, sa réputation est établie, et il va payer cher son attitude.
Il passe son premier été sous antidépresseurs.
Cette fragilité de notre antihéros est partagée avec une ancienne condisciple de prépa, entrée elle aussi dans l’Éducation nationale, pour son plus grand malheur. Cette dernière ne se sent plus à la hauteur de sa mission :
" Ils sont ainsi des centaines peut-être des milliers à naviguer d'un établissement à un autre en étant déjà morts ; ils ont été suppliciés une fois par une classe qui ne leur a laissé aucune chance ; ils continuent à faire cours et l'on croit qu'ils sont vivants, mais à chaque heure de cours, ils ne font que revivre à l'instant de leur mise à mort." (p. 123).
Les mots sont éloquents pour évoquer le difficile rapport professeur/élèves. Cette enseignante ne peut que demander un arrêt maladie pour l’année suivante.
De la solitude à la misère de l’enseignant
Cette solitude psychologique débouche bientôt sur une autre forme d’épreuve : la misère concrète du métier.
Avec la deuxième rentrée, les professeurs reçoivent des emplois du temps déments et des heures supplémentaires imposées. On tente de leur faire accepter des conditions de plus en plus difficiles :
"il expliquait (…) que dans cette société vouée au profit, nous étions les derniers à travailler pour le bien commun." (p. 151).
Et c’est l’atonie du corps enseignant qui étonne le plus le narrateur :
" c’était donc ça le secret : dans tous les collèges de France, les profs étaient shootés, l’Éducation nationale tout entière était sous Xanax » (p. 151).
L’emploi du temps réservé à l’agrégé est le pire, en termes de classes comme d’horaires. Il est exilé une nouvelle fois dans le préfabriqué au bout de l’établissement.
De surcroît, il n’est pas titularisé en raison de l’incurie de sa superviseuse. Il se trouve alors confronté à un enfer bureaucratique pour se faire payer :
"j’avais sacrifié un an ma vie pour passer les concours, puis je m’étais fatigué encore un an dans ce collège de ploucs où l’on n’avait fait que me dédaigner ; et moi comme un imbécile j’avais fait du zèle, tout ça pour qu’on me dise qu’administrativement je n’existais pas " (p. 163).
De la misère à la violence
À cette misère institutionnelle s’ajoute enfin la violence, qui donne au roman sa dimension la plus sombre.
Un épisode particulièrement dramatique est rapporté : une professeure débutante se fait agresser dès sa première heure de cours par sa classe. Elle est retrouvée "le visage en sang, la bouche ouverte en un cri d’effroi muet" (p. 177), avant de s’évanouir.
Le plus tragique, c’est la manière dont l’administration a traité cette agression, marquée par le fameux " pas de vague ", qui sous-estime l’ampleur du préjudice subi par l’enseignante.
Cette deuxième année est ainsi placée sous le sceau du conflit :
"quoi qu’en disent les pédagogues, c’est la violence qui est première dans les collèges ; et être prof consiste à enrayer son déchaînement " (p. 184).
Mais c’est précisément par cette violence que le jeune agrégé finit par perdre pied, à la suite d’un problème avec un élève. La situation dégénère et le conduit à écouter les conseils du proviseur, qui l’invite à se faire arrêter par un médecin.
La seule protection offerte à un enseignant semble alors, comme pour bon nombre de membres de l’Éducation nationale, un séjour dans une clinique psychiatrique (p. 298).
La fin du livre éclaire les raisons de son écriture :
"c’est l’assassinat de Samuel Paty en 2020 qui m’a réveillé " (p. 303).
Ce roman se veut ainsi un témoignage de " l’abandon des professeurs " (p. 303), mais aussi une manière de rappeler que la crise de l’école ne se limite pas aux murs de la classe : elle engage toute une société dans son rapport au savoir et à l’autorité.
Conclusion
Quand le métier d’enseignant devient dangereux : à travers le parcours de ce jeune professeur, Yannick Haenel ne décrit donc pas uniquement une trajectoire individuelle brisée par l’institution. Il met en scène un malaise collectif : celui d’une école qui peine à protéger ceux qui la font vivre, alors qu’elle leur demande de maintenir, presque seuls, l’idéal de transmission.
La solitude, la misère matérielle et administrative, puis la violence ne constituent pas trois thèmes séparés, mais les étapes d’un même processus d’épuisement.
Dans l'article suivant, il vous sera proposé une bibliographie sur le thème de l'école.
*Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Gallimard, Nrf, 2026



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