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Camus et Annie Ernaux : deux visages de l’ascenseur social

il y a 13 minutes
10 min de lecture

L’école peut ouvrir les portes d’une autre vie. Mais que laisse-t-on derrière soi lorsqu’on franchit le seuil de son milieu d’origine ? De la gratitude bouleversante de Camus envers son instituteur à la honte douloureuse racontée par Annie Ernaux, deux écrivains interrogent le pouvoir et le prix intime de l’émancipation par les études.


Escalier en pierre dans un couloir étroit, éclairé par des lampes, menant à une porte; ambiance calme et ancienne.
Escalier de la Villa Médicis, Rome

Deux visages de l’ascenseur social


Dans l'article précédent, nous avons parcouru l'étude consacrée à l'école de la IIIe République avec Colette et Pagnol, témoins du fait que l’école a joué le rôle d’ascenseur social. Elle a permis aux élèves les plus pauvres d’accéder à des carrières dont les portes ne se seraient jamais ouvertes sans l’aide de l’institution elle-même, le dévouement du corps professoral, la gratuité de l’enseignement et l’octroi de bourses.


La littérature rend compte de ce progrès au travers de nombreux livres. Deux serviront d’illustration à notre propos : Camus, avec l’enfance misérable d’Alger, et Annie Ernaux, avec la jeunesse dans un milieu modeste de Normandie.


Chacun possède un parcours particulier, mais deux choses les unissent :

  • la réussite de l’enseignement dans son projet d’émancipation, cher aux lois de la IIIe République

  • avoir été lauréat du prix Nobel.


De cette expérience scolaire, deux sentiments contrastés s’opposent : la gratitude pour l’un, la honte pour l’autre.


1.   Camus et sa reconnaissance envers son instituteur, Monsieur Germain


Relisons la lettre d’Albert Camus à son instituteur, monsieur Germain, du 19 novembre 1957. L’auteur, qui vient de se voir attribuer le prix Nobel de littérature, s’empresse d’exprimer sa gratitude à celui qui lui a permis de s’instruire.


Méthode

La Gazette vous propose d’utiliser sa méthode d’analyse : il s’agit de colorier le texte sous six angles à l'aide du moyen mnémotechnique suivant : 

       6           GROSSES                                      CLEFS

Gr : grammaire                               C : Conjugaison

OS : oppositions                            le : champ lexical 

SE : les 5 sens                            FS : figures de style 


“Cher Monsieur Germain/

Jai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler un peu de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous./ Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève./

Je vous embrasse, de toutes mes forces.

Albert Camus” 


Plan linéaire et problématique 

Cette lettre est généralement lue sans que l’on prête attention à la manière dont l’auteur s’exprime. C’est un texte d’une pudeur émouvante qui repose sur une difficulté à énoncer les choses, en l’occurrence sa réussite littéraire. Nous allons l’analyser au regard de la problématique suivante : comment Camus rend-il compte de son succès littéraire ?


Trois mouvements linéaires sont à noter : 

·       l’épistolaire : adresse/formule de politesse

·       le prix Nobel : “J’ai laissé s’éteindre/pour vous”

·       la reconnaissance : Sans vous,/élève


1.1   L’épistolaire

Camus a choisi la forme d’une lettre privée pour rendre un hommage appuyé à son instituteur. On retrouve ainsi les codes d’usage avec l’adresse courtoise « cher Monsieur » et la formule de politesse finale qui se fait proche « Je vous embrasse ». 


Mais cette lettre va au-delà d’un remerciement. 


Elle est marquée par le sceau d’une émotion contenue au début pour être totalement lâchée à la fin. On perçoit néanmoins -à ce stade- de la tendresse avec la mention du patronyme de son enseignant qui résonne avec douceur avec l'allitération en m “monsieur/Germain” et l’assonance en r “cher/Germain”  signant ainsi l’affection toute simple de l’élève à son maître. 

Après l’adresse, cette lettre expose un contexte particulier : l’annonce du prix Nobel de littérature.


1.2.   Le prix Nobel

À la question de savoir comment Camus rend compte de son succès littéraire, nous verrons que cette récompense prestigieuse n’est jamais citée expressément et que son bénéficiaire contient difficilement son émotion.


a. une récompense non nommée

Aucune mention du prix Nobel ne figure que ce soit sur le plan de l’objet ou de l’origine. 


  • son objet

Sur le premier point, Camus procède par allusion. Il ne parle pas expressément de son prix Nobel. En ce début de lettre, il choisit une simple insinuation : il utilise ainsi le groupe nominal « le bruit », qui présente un aspect péjoratif. Il convient de noter que le déterminant défini « le « signifie bien qu’il s’agit du Nobel. 

Ce terme va de pair avec son synonyme « la nouvelle », qui met en évidence un aspect plus mélioratif. Cela reste une information délibérément neutre.


Pourquoi évoque-t-il sa réussite avec ces deux mots ? Il parle moins de la distinction dont il a fait l’objet que de la publicité qui en a découlé.  Il le fait en recourant au sens de l'ouïe.

Cette manière d’écrire lui permet ainsi de s’exprimer avec pudeur sur cette récompense…


  • son origine

Sur le second point, l’auteur ne précise pas non plus le nom du comité Nobel qui décerne annuellement ce prix ; il se borne à employer vaguement le pronom impersonnel “on”. 

Pourquoi cette omission, alors qu’il a pourtant accordé une grande importance au choix des mots ? C’est l’émotion qui l’en empêche.


b. l’émotion

L’émotion l’empêche en fait de nommer les choses. On mesure ainsi la gêne qu’il éprouve dans la rédaction formelle de la lettre et dans le fond, dans la tentative de remettre les évènements en perspective.


  • la rédaction

Il suffit de regarder la tournure de la première phrase, l’emploi des adverbes, la conjugaison pour comprendre le choc qu’a causé l’annonce de ce prix.

Ainsi, la construction de sa première phrase complexe reflète bien la situation paralysante à laquelle il doit faire face. On note la présence de la proposition principale “J’ai laissé s’éteindre” suivie d'une proposition subordonnée relative “qui m’a entouré” et enfin la subordonnée infinitive “avant de venir vous “. La principale “J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit" montre qu’il a adopté une attitude de consentement : il a attendu que l’onde de choc diminue par lui-même. 


Il se sent l’objet d’une attention qu’il subit de la part des autres. Mais il s’oblige à garder la tête froide : il emploie la métaphore du feu, “s’éteindre un peu le bruit” à l’image de la gloire littéraire reçue. Or cela n’a pas été sans difficulté, comme la proposition infinitive le dit “avant de venir vous parler” : on note l’effort avec les deux verbes de mouvement “venir/parler”, soit la cause/la conséquence. 


La lettre prend donc un aspect conversationnel avec le verbe de parole “parler” : cela lui donne une tonalité plus intime. Et pourtant, on n’en connaît toujours pas l’objet, car il n’y a pas de complément d’objet indirect au verbe « parler » : l’auteur éprouve encore beaucoup de résistance à énoncer les choses comme on le constate avec l’emploi des adverbes de quantité opposés « un peu/tout », produisant un effet d’indétermination. Camus n’arrive pas à exprimer ce qu’il ressent dans son for intérieur, représenté par le nom “cœur”. On est au niveau du sentiment et non de la raison.


On voit que ce prix Nobel a entièrement bousculé sa vie : le connecteur de temps avec la durée indéfinie “tous ces jours-ci” montre parfaitement l’amplitude du choc passé. La conjugaison vient appuyer le changement de situation avec le recours au passé composé “J’ai laissé”/”m’a entouré”/ ai recherché/sollicité” qui va de pair avec le présent “on vient de “ : on est donc sur un laps de temps très court. 


  • la remise en perspective

Camus essaie de remettre en perspective ce qui lui est arrivé dans la deuxième phrase complexe. Il revient en arrière. On note le balancement entre une proposition principale “On vient de me faire un bien trop grand honneur” qui est à la forme affirmative et la proposition subordonnée “que je n’ai ni recherché ni sollicité” qui est à la voie négative. 

On constate, en outre, l’opposition aussi entre le superlatif « un bien trop grand » et les deux conjonctions de coordination de négation « ni/ni » : là encore, l’embarras de l’écrivain est évident ; il s’oblige à se justifier avec la redondance des deux participes passés « recherché/sollicité ». C’est la partie de la lettre qui témoigne de l’humilité de l’écrivain dont on connaît la plume trempée dans une morale irréprochable. Il se voit attribuer un prix auquel il n’avait jamais songé.


Le connecteur de temps est introduit par une conjonction de coordination ayant une valeur d’opposition « mais » : la conjonction « quand » forme une subordonnée conjonctive circonstancielle mise en début de phrase pour souligner un effet d’accentuation. La principale à la fin “ma première pensée a été pour vous" s’appuie sur l’esprit “ma pensée” qui dépasse le nom “coeur” évoqué précédemment : l’auteur situe ainsi son hommage sur le plan intellectuel : on passe donc du sentiment à la raison, ce qui donne de la profondeur à ce qui va suivre. 


On note aussi la gradation dans son affection qui est descendante, d’abord l’amour maternel “après ma mère” et tout de suite après “pour vous”. Ce n’est pas anodin ce rapport de la mère à l’instituteur : il considère ce dernier comme un être qui lui est particulièrement proche. Cette place ayant été donnée à cet homme dans son histoire personnelle, il peut montrer sa reconnaissance. 


1.3.   La reconnaissance 

On assiste alors à un débordement de reconnaissance exprimé cette fois sans retenue. On note le champ lexical de l’éducation et le double registre pathétique et lyrique.


a.   Le champ lexical

Le champ lexical de l’éducation est convoqué dans ce texte avec les noms “enseignement”/élève/écolier/”travail”/”effort”. 

C’est donc à hauteur d’enfant qu’il opère un déplacement d’écrivain à élève pour diriger avec justesse sa gratitude vis-à-vis de son instituteur. 

On découvre alors l’emploi d’un double registre.


b.   Le double registre pathétique et lyrique

Camus lui rend un hommage avec la triple répétition de la préposition “sans” provoquant une forte émotion. L’auteur adopte un mouvement ternaire partant de l’intérieur de la personne « sans vous » vers l’extérieur « sans cette main » pour aboutir chez l’élève à un cheminement intellectuel « sans votre enseignement/votre exemple ». Il définit parfaitement donc la mission de l’enseignant avec la bienveillance caractérisée par la métaphore de la « main affectueuse ».


Il rappelle dans le même temps sa situation sociale, pathétique, “au petit enfant pauvre” : on compte deux épithètes pour accentuer la misère de son enfance. On voit aussi le mouvement cette fois ascendant, du bas vers le haut, permis par le verbe “ vous avez tendue”.  Après le cœur, on a la main, de l’intérieur vers l’extérieur, du théorique à la pratique, un mouvement vers l’humanité.


Camus met donc expressément en avant son professeur, son modèle, en minimisant sa propre réussite toujours non nommée, “tout cela”- avec la proposition “rien de tout cela” : il reprend l’opposition entre les adverbes, rien/tout. Mais il va plus loin avec le changement de mode « ne serait arrivé » : le conditionnel revêt alors une valeur d’hypothèse tragique qu’il élude par pudeur. Il laisse entendre qu’il aurait pu rester miséreux, comme le suggère la tournure négative produisant un effet de litote « rien… ne serait arrivé ». 


Il relativise donc sa réussite littéraire qu’il évoque enfin, mais de manière lapidaire “cette sorte d’honneur” : il signifie qu’il n’est pas dupe des récompenses avec la tournure négative : “Je ne me fais pas un monde “. Il place ses mérites entre les mains de son enseignant. La dernière phrase revêt alors un aspect vibrant au travers de sa construction. Notons la reprise des verbes de paroles, “dire/assurer”, dans les deux propositions infinitives ayant une valeur de but. L’auteur se sert de ce prix pour faire l'éloge à son tour de son maître. 

On retrouve la pudeur de Camus avec l’indétermination de ce qu’il a reçu “ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi” et l’opposition passé/présent. 


La deuxième proposition infinitive débouche sur une proposition subordonnée conjonctive “que vos efforts, votre travail et le cœur généreux “ comprenant une énumération à un rythme ternaire allant de l’intérieur/extérieur/intérieur. Cette proposition s’ouvre sur une autre proposition relative “que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers” : l’écrivain emploie deux fois l’adverbe “toujours” appuyé par l’adjectif attribut du sujet “vivants” pour signifier l’influence durable de monsieur Germain dans sa vie. 


C’est à hauteur d’enfant “malgré l’âge” qu’il conclut cet hommage à son instituteur. On voit apparaître l’adjectif « reconnaissant », qui résume parfaitement l’émotion qu’il éprouve.  Il faut attendre la fin de la lettre “Je vous embrasse, de toutes mes forces.” pour mesurer toute son émotion.


Découvrons le sentiment diamétralement opposé ressenti par Annie Ernaux, également lauréate du Prix Nobel en 2022.


2. La honte éprouvée par Annie Ernaux


Dans La Place, récit écrit en 1983, la narratrice décrit deux sentiments éprouvés à la suite de la réussite de son épreuve pratique du CAPES : la colère et la honte.


Pourquoi ces sentiments si paradoxaux dans un tel contexte ?


2.1 L'école, le lieu de la différence sociale et culturelle

L’école est le lieu où elle a expérimenté la différence à travers le milieu social et culturel de ses parents, modestes commerçants normands. C’est surtout son père qu’elle dépeint dans ce livre, cet homme inculte ainsi que son existence sans horizon :

"Vie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne » (p. 54).

Ses parents, très économes, veulent lui procurer « tout ce qu’il faut » (p. 56). Malgré leur souci constant, la narratrice compare son niveau de vie à celui des enfants de l’école privée où elle a été scolarisée.


Notons que honte est un sentiment partagé par toute la famille. Pour les parents, elle se manifeste par la peur d’être pris en défaut par les voisins, en général, et dans toutes les relations sociales, en particulier. De son côté, la narratrice éprouve du mépris à l’encontre de ses propres  parents :

" Comment voulez-vous que je ne me fasse pas reprendre, si vous parlez mal tout le temps ! "(p. 64).

L’éducation revêt alors la forme d’un reniement de son milieu :

" Je me suis pliée au désir du monde où je vis, qui s’efforce de vous faire oublier les souvenirs du monde d’en bas comme si c’était quelque chose de mauvais goût." (p. 72).

2.2 Une émigration intérieure

Elle évoque même une « émigration » intérieure vers le « monde petit-bourgeois » (p. 79). Elle apparaît à ses yeux comme une véritable transfuge de classe.


Ses études supérieures, rendues possibles grâce à une bourse, achèvent de la différencier de son milieu, où l’on travaille tôt. Elle est incapable d’éprouver de la gratitude :

"Je suis entrée comme élève-maîtresse à l’école normale de Rouen. J’y étais nourrie avec excès, blanchie, un homme à toutes mains réparait même les chaussures. Tout gratuitement." (p. 89).

Mais elle échappe à cette vie toute tracée d’institutrice pour entamer un cursus de lettres modernes, qui la conduit vers le professorat, ce qui la place définitivement du côté des privilégiés.


Cet itinéraire remarquable pour les autres et qu’elle trouve humiliant fait écho à l’épigraphe de Genet :

"Je hasarde une explication : écrire c’est le dernier recours quand on a trahi."

La romancière n’a que son « écriture plate » pour évoquer son passé et son tourment.


Conclusion


Deux visages de l’ascenseur social : de Camus à Annie Ernaux, l’école porte une promesse d’élévation autant qu’un lieu de tension intime. Elle peut ouvrir les portes du savoir, offrir une liberté et une place dans le monde ; mais elle peut aussi révéler les écarts sociaux, faire naître la honte.


C’est peut-être là que notre époque rejoint ces récits : l’école demeure attendue comme un recours, alors qu’elle traverse aujourd’hui une crise profonde : problèmes de moyens, de vocations, d’autorité, de niveau, parfois même de la confiance.


Plus que jamais, la littérature nous rappelle pourtant que l’école ne se réduit pas à ses difficultés : elle reste ce lieu fragile et nécessaire où une vie peut encore s’affranchir de ses déterminismes.


Dans un prochain article, nous étudierons l'école d'hier et d'aujourd'hui du côté de l'élève en échec : le cancre.


 
 
 

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