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Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La leçon de Vautrin à Rastignac dans "le Père Goriot" (Balzac)

Nous verrons "la leçon" de Vautrin dispensée à Rastignac dans le Père Goriot : le vieux filou explique au jeune provincial ce qu'il doit faire pour réussir dans la vie, avant de l'inviter à former une sorte d’association dans le mal…

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Repères : la Comédie humaine : analyse

Dans l’article précédent, nous avons évoqué le cas Vautrin au travers du plan d’analyse suivant :

- la leçon de Vautrin à Rastignac (Père Goriot, partie 1, chapitre 1er)

- le pacte entre l’abbé Herrera et Lucien de Rubempré (Les illusions perdues, 3e partie, chapitre 33).

Leçon

Aujourd’hui, nous verrons la leçon de Vautrin à Rastignac. Nous l’étudierons selon la méthode de la Gazette littéraire. Il suffit de se reporter au code couleur pour comprendre et analyser le texte suivant.

                       6           GROSSES                                      CLEFS

 

Gr : grammaire                              C : Conjugaison

OS : oppositions                            le : champ lexical 

SE : les 5 sens                            FS : figures de style

Présentation

Ainsi dans le Père Goriot, Vautrin explique à Rastignac ce qu'il doit faire pour réussir dans la vie.

Il s’agit d’une conversation comprenant un long monologue de Vautrin qui est rarement interrompu par le jeune provincial qui l’écoute avec un vif intérêt.

La scène a lieu dans le jardin de la pension Vauquer, à l’abri des oreilles indiscrètes.

L’habileté de Vautrin est sans nom. Il commence par décrire la piètre situation du jeune aristocrate désargenté venu de loin, avant d’examiner les pistes qui s’offrent à lui s’il veut réussir dans la vie. 

Avec force détails, Vautrin disqualifie les deux carrières honnêtes que le jeune homme cherche à embrasser (magistrature/advocature) avec un argument imparable : elles ne lui rapporteront que de maigres revenus.

Le passage qui suit amène avec dextérité la question de l’enrichissement rapide qui ne peut se faire que de manière malhonnête.

Vautrin fait valoir son point de vue qui repose à la fois sur son expérience et sa propre « morale ».

Il propose une sorte d’association dans le mal à Rastignac…

Passage

 « Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. Pour s’enrichir, il s’agit ici de jouer de grands coups ; autrement on carotte, et votre serviteur ! Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle des voleurs. Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu’elle est. Ça n’est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l’on veut fricoter ; sachez seulement vous bien débarbouiller : est toute la morale de notre époque. Si je vous parle ainsi du monde, il m’en a donné le droit, je le connais. Croyez-vous que je blâme ? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L’homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu’il a ou n’a pas de mœurs. Je n’accuse pas les riches en faveur du peuple : l’homme est le même en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois ; j’en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la tête haute. Mais il faudra lutter contre l’envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. »

Balzac, Père Goriot, Partie II

Analyse

Grammaire

L’argumentation de Vautrin est fondée sur une gradation dans les considérations qui mène du particulier « vous », au général « l’homme », pour mieux revenir sur le cas Vautrin.

Ce dernier se fonde, en effet, sur sa propre expérience de vie, sur ses propres déboires : « je vous parle ainsi du monde, il m’en a donné le droit, » et sur ses propres vices pour asseoir ses arguments : « je le connais ».

Cette expérience générale et personnelle a pour objet de devenir l’étalon de valeur de Rastignac.

Pour ce faire, Vautrin procède à une démonstration logique avec le balancement entre la conjonction de subordination si : « Si donc vous voulez » « Si… vous pouvez » « Si je vous parle » « si vous êtes un homme supérieur ». Cela marque une condition liée à la réalisation escomptée qui est formulée avec des tournures impersonnelles « on »,« il faut » « il s’agit »« il se rencontre » «  il faudra ». En s’exprimant ainsi, Vautrin a pour objectif de rendre ses remarques objectives. Et pour appuyer ses dires, il emploie des locutions logiques « Donc, voilà, ainsi, là » « conclusions » pour convaincre du bien-fondé de son propos le jeune Rastignac.

Le balancement continue avec le recours aux phrases affirmatives/négatives donnant du relief à son argumentation qui repose sur des éléments binaires : « telle qu’elle est. Ça n’est pas »/ Il a toujours été ainsi./Les moralistes ne le changeront jamais. » « qu’il a ou n’a pas de mœurs. » C’est un moyen de cadrer son argumentation et de ne pas perdre l'attention de son interlocuteur, en recourant à des raisonnements simples voire simplistes.

Vautrin n’oublie pas de faire appel à des procédés rhétoriques visant à poser des questions de pur style : « Croyez-vous que je blâme ? du tout. » puisqu’il y répond dans le même temps. On sent l’adresse d’un homme qui flaire en Rastignac un homme influençable à l’écoute.

Opposition

La principale opposition résulte entre le monde et soi. C’est par l’affirmation de sa propre volonté dénuée de scrupules que Rastignac pourra réussir. C’est ainsi que Vautrin distingue la morale de l’hypocrisie. Son discours prend la forme d’une apologie à l’envers : il vante les mérites de l’immoralité. Toute l’habileté de Vautrin se mesure avec le constat initial « être déjà riche ou le paraître. » Rastignac n’a pas d’autre choix que de se plier aux constats binaires « toujours »/« jamais » proposés par notre personnage.

Une vive opposition a lieu entre « vous » et « le monde », puis du « monde » et « je » : cela fait l’effet d’une confession et donne à l’échange un caractère intime : « j’en suis ». Dans l’art de l’argumentation, Vautrin cherche à persuader Rastignac non plus seulement par la logique, mais aussi par le sentiment.

Pour étayer son propos, il recourt à une opposition dans l’espace entre dessus/dessous pour montrer que cette ascension sociale ne peut se faire qu’en écrasant les autres, comme des bêtes à laquelle les hommes sont comparés «hommes »/« bétail ».

Cette démonstration se veut également sociologique puisque l’immoralité serait du point de vue de Vautrin partagée par le genre humain :« les riches /peuple ».

Sens

Vautrin convoque trois sens, la vue avec « paraître » et l’odorat « pue ». Ce dernier vise à choquer Rastignac, à lui faire comprendre la portée des compromissions qu’il doit accepter pour s’enrichir. Le goût est aussi évoqué avec le verbe « fricoter ». Nous verrons la portée de la métaphore culinaire filée dans le champ lexical et les figures de style.

Conjugaison

C’est au présent de vérité générale que Vautrin s’exprime essentiellement puisqu’il dispense une leçon à visée atemporelle : « on carotte » « il se rencontre » « L’homme est imparfait ». Pour donner de la force à son argumentation, il recourt à des formules de style en changeant de mode avec l’impératif : « Tirez vos conclusions ». Il s’agit de faire coopérer Rastignac, de l’intégrer artificiellement au discours.

Vautrin se fonde sur l’échelle du temps entre le passé : « Il a toujours été ainsi » et le futur « Les moralistes ne le changeront jamais ». C’est un moyen de les discréditer et de se donner le rôle de dispensateur d’une leçon magistrale. C’est aussi en se référant au temps qu’il emploie les adverbes « vite » ou « promptement ». La question de la réussite ne souffre d’aucun délai.

Champ lexical

Le premier champ est celui de la cuisine à laquelle la morale est comparée de manière évidemment péjorative. Telle une recette, Vautrin délivre les conseils pour s’enrichir. Le langage culinaire est utilisé : « carotte » « ça pue » « se salir les mains si l’on veut fricoter »; « débarbouiller ». Cela signifie que Rastignac doit être prêt à exécuter toutes les basses manœuvres. S’enrichir consiste à faire le mal…

La richesse est aussi illustrée à de nombreuses reprises dans ce passage puisqu’il s’agit d’une discussion bassement matérialiste : « la fortune » « riche » « s’enrichir », « professions » « réussissent vite » « voleurs ».

Dans la suite du texte, le champ lexical de la conduite humaine prend son importance. Vautrin disqualifie l’éthique, vertu inutile pour réussir : « la morale » « l’homme » « monde » « le droit, » « je blâme » « Les moralistes » « les niais » « hypocrite, » « changeront » « imparfait. » «mœurs »

Figures de style

On mesure les efforts entrepris par Vautrin pour convaincre Rastignac. Il recourt à une métaphore filée consacrée à la cuisine ainsi que nous l’avons vu.  C’est une image évocatrice, sale et malodorante, du prosaïsme de la tâche qui attend le jeune homme puisque la discussion porte sur les moyens d’une ascension qui ne peut se faire qu’en foulant au pied la morale.

Cette exigence transparaît avec l’expression péjorative « carotter », qui signifie faire de petites affaires, aussi peu rémunératrices que longues (mijoter). Ce n’est pas une option pour Vautrin qui n’en veut nullement avec l’expression exclamative : « et votre serviteur ! » C’est au contraire avec la métaphore du jeu, « de jouer de grands coups », qu’il voit les choses : gain de temps et d’argent pour atteindre la richesse.

La dernière partie du passage réduit l’homme à son animalité. La métaphore du « bétail » montre une humanité entassée s’écrasant pour vivre. Même les vainqueurs de ce combat ne sont qualifiés que de « lurons », c’est-à-dire de vulgaires individus dans cette vaste comédie qu’est la vie humaine. L’ascension sociale justifie le recours à la terminologie de la hauteur répétée par Vautrin à plusieurs reprises : « en haut », « au-dessus de tout, même des lois », « la tête haute » « homme supérieur ». Cette réussite ne se fera pas sans mal comme Vautrin l’indique dans son énumération : « il faudra lutter contre l’envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. » C’est le prix à payer pour s’enrichir rapidement…

Repère à suivre : l’influence de Vautrin sur Lucien de Rubempré

 

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