top of page
Rechercher

Un événement sous la plume d’Allais et Proust

il y a 4 heures
5 min de lecture

Comment un événement devient-il matière littéraire ? Allais et Proust s’emparent chacun à leur manière d’un sujet venu de l’actualité pour jouer avec les codes de l’écriture, du pastiche et de l’humour.


Diamant rond brillant tenu par une pince métallique sur fond noir, image macro sobre et élégante.

Quand l'actualité devient exercice de style


Dans l’article précédent, nous avons vu le fait divers comme enjeu poétique. Passons à un autre genre littéraire : le pastiche, qui produit un effet humoristique.


Un événement sous la plume d’Allais et Proust : nous aborderons aujourd’hui deux situations :

  1. L’exercice de style d’Alphonse Allais ;

  2. Le pastiche de Proust.


1. Le fait divers, exercice de style (Alphonse Allais)


Découvrez le pari lancé (vrai ou supposé ?) par un lecteur à l’écrivain Alphonse Allais. Avec un humour achevé, ce dernier explique comment il a entrepris de relever le défi.


Défi

« Une lettre reçue la semaine dernière de Chalon-sur-Saône n’a pas laissé que de me piquer au vif. 

Mon grincheux correspondant me demande quousque tandem je le raserai avec mes histoires à dormir debout. Il me dénie toute ingéniosité dans les aperçus. La Fantaisie, considère-t-il, m’est à jamais rebelle. 

Il ajoute froidement que mon style est saumâtre et galipoteux. 

Tous ces reproches ne seraient rien encore sans un post-scriptum venimeux — postale flèche du Parthe — dans lequel il ne me l’envoie pas dire : 

« Berner le lecteur est d’un art facile. Gageons, cher monsieur, que vous ne seriez pas foutu (sic) de tourner un simple fait-divers. » 

À ce dernier reproche, dois-je l’avouer, mon sang n’a fait qu’un tour (et encore). J’ai trempé dans l’encre mon excellente plume de Tolède et j’ai rédigé, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, un petit lot de faits-divers qui ne sont pas, je m’en flatte, dans une potiche. 

Depuis que Laffitte est devenu ministre pour avoir ramassé une épingle dans la cour d’une banque, je ramasse tout, même les défis. 

Voici mon petit essai : 


ENCORE LES BICYCLETTES

M. le préfet de police, au lieu de pourchasser les bookmakers et les innocentes petites marchandes de fleurs, ferait beaucoup mieux de songer à réglementer les bicyclettes qui, par ces temps de chaleur, constituent un véritable danger public.

Encore, hier matin, une bicyclette s’est échappée de son hangar et a parcouru à toute vitesse la rue Vivienne, bousculant tout et semant la terreur sur son passage. 

Elle était arrivée au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Lepic, quand un brave agent l’abattit d’une balle dans la pédale gauche. 

L’autopsie a démontré qu’elle était atteinte de rage. 

Une voiture à bras qu’elle avait mordue a été immédiatement conduite à l’Institut Pasteur."


Nous avons abordé l’exercice de style humoristique d’Alphonse Allais ; découvrons maintenant les pastiches réalisés par Proust. Ce dernier s’est intéressé à un fait divers du début du XXe siècle : l’affaire Lemoine.


2. Pastiches de Proust : l’affaire Lemoine


Monsieur Lemoine a faussement prétendu avoir découvert le secret de la fabrication du diamant. Il a reçu pour cela un million de francs de la part du diamantaire De Beers, qui a fini par découvrir la supercherie.

Il est interpellé en 1908 avant d'être condamné un an plus tard à six ans de prison.


Cette escroquerie fait grand bruit dans la Presse. Par jeu, Proust se lance alors dans un exercice de style : il devient le chroniqueur de ce fait divers en pastichant des écrivains classiques: Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve et Saint-Simon.


Il vous est proposé de découvrir les pastiches des deux premiers auteurs sous forme de tableaux :


L’AFFAIRE LEMOINE — PASTICHE DE GUSTAVE FLAUBERT

"La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles s’envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l’ordre du président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des prétentions à l’esprit ; et ses favoris égaux, qu’un reste de tabac salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et de vulgaire. Comme la suspension d’audience se prolongeait, des intimités s’ébauchèrent ; pour entrer en conversation, les malins se plaignaient à haute voix du manque d’air, et, quelqu’un ayant dit reconnaître le ministre de l’intérieur dans un monsieur qui sortait, un réactionnaire soupira : « Pauvre France ! » En tirant de sa poche une orange, un nègre s’acquit de la considération, et, par amour de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en s’excusant, sur un journal : d’abord à un ecclésiastique, qui affirma « n’en avoir jamais mangé d’aussi bonne ; c’est un excellent fruit, rafraîchissant » ; mais une douairière prit un air offensé, défendit à ses filles de rien accepter « de quelqu’un qu’elles ne connaissaient pas », pendant que d’autres personnes, ne sachant pas si le journal arriverait jusqu’à elles, cherchaient une contenance : plusieurs tirèrent leur montre, une dame enleva son chapeau. Un perroquet le surmontait. Deux jeunes gens s’en étonnèrent, auraient voulu savoir s’il avait été placé là comme souvenir ou peut-être par goût excentrique. Déjà les farceurs commençaient à s’interpeller d’un banc à l’autre, et les femmes, regardant leurs maris, s’étouffaient de rire dans un mouchoir, quand un silence s’établit, le président parut s’absorber pour dormir, l’avocat de Werner prononçait sa plaidoirie. Il avait débuté sur un ton d’emphase, parla deux heures, semblait dyspeptique, et chaque fois qu’il disait « Monsieur le Président » s’effondrait dans une révérence si profonde qu’on aurait dit une jeune fille devant un roi, un diacre quittant l’autel. Il fut terrible pour Lemoine, mais l’élégance des formules atténuait l’âpreté du réquisitoire. (...)"


Proust, l'affaire Lemoine, Pastiches et Mélanges,

L’AFFAIRE LEMOINE — PASTICHE D’UN ROMAN DE BALZAC

"Dans un des derniers mois de l’année 1907, à un de ces « routs » de la marquise d’Espard où se pressait alors l’élite de l’aristocratie parisienne (la plus élégante de l’Europe, au dire de M. de Talleyrand, ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de Bénévent), de Marsay et Rastignac, le comte Félix de Vandenesse, les ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le comte Adam Laginski, Me Octave de Camps, lord Dudley, faisaient cercle autour de Mme la princesse de Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. N’est-ce pas en effet une des grandeurs de la maîtresse de maison — cette carmélite de la réussite mondaine — qu’elle doit immoler sa coquetterie, son orgueil, son amour même, à la nécessité de se faire un salon dont ses rivales seront parfois le plus piquant ornement ? N’est-elle pas en cela l’égale de la sainte ? Ne mérite-t-elle pas sa part, si chèrement acquise, du paradis social ? La marquise — une demoiselle de Blamont-Chauvry, alliée des Navarreins, des Lenoncourt, des Chaulieu — tendait à chaque nouvel arrivant cette main que Desplein, le plus grand savant de notre époque, sans en excepter Claude Bernard, et qui avait été élève de Lavater, déclarait la plus profondément calculée qu’il lui eût été donné d’examiner. Tout à coup la porte s’ouvrit devant l’illustre romancier Daniel d’Arthez. Un physicien du monde moral qui aurait à la fois le génie de Lavoisier et de Bichat — le créateur de la chimie organique — serait seul capable d’isoler les éléments qui composent la sonorité spéciale du pas des hommes supérieurs. En entendant résonner celui de d’Arthez vous eussiez frémi. Seul pouvait ainsi marcher un sublime génie ou un grand criminel. Le génie n’est-il pas d’ailleurs une sorte de crime contre la routine du passé que notre temps punit plus sévèrement que le crime même, puisque les savants meurent à l’hôpital qui est plus triste que le bagne.

Athénaïs ne se sentait pas de joie en voyant revenir chez elle l’amant qu’elle espérait bien enlever à sa meilleure amie. Aussi pressa-t-elle la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles vous enfoncent un poignard dans le cœur. (...)"

Marcel Proust, Pastiches et mélanges


 

Dans l’article suivant, nous verrons que le fait divers a lui aussi inspiré un autre genre littéraire : l’argumentation.

Commentaires


bottom of page