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“Manon Lescaut” (Prévost) : marginalité et romanesque

Dernière mise à jour : 29 déc. 2025

Bac : La notion de personnages en marge implique que les héros soient loin du centre et donc en périphérie. Il sera aussi question de montrer comment cette vie à l’écart du héros procure un agrément aux lecteurs. "Manon Lescaut", le roman de la transgression, un nouveau genre littéraire ? Entrant dans la composition d’une vaste œuvre intitulée Mémoires d’un homme de qualité, Manon Lescaut en constitue un 7e et avant-dernier tome, c’est un roman à part…


Manon Lescaut descend d'une calèche

 

Manon Lescaut (Prévost) : marginalité et romanesque


Il vous est proposé un dossier pour le bac de français consacré au roman de l’abbé Prévost. Les programmes officiels posent la problématique : personnages en marge, plaisirs du romanesque. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Cela signifie qu'il faut rechercher deux notions : "Manon Lescaut" (Prévost) : marginalité et romanesque. Voyons ces deux notions, si vous le voulez bien.


Marginalité

La notion de personnages en marge implique que les héros soient loin du centre et donc en périphérie. Il y a lieu de remplacer le centre par la norme ; les personnages sont créés pour être en rupture avec la manière de vivre de leurs contemporains. C’est cette opposition au reste du monde qui est au coeur de l’interrogation proposée au bac.


Romanesque

Il sera aussi question de montrer comment cette vie à l’écart du héros procure un agrément : cette fois-ci, c’est le rapport entre le personnage et le lecteur qui nous intéresse et c’est pour mieux souligner le travail de l’auteur : focalisation du récit, choix des aventures, registres littéraires convoqués…


Plan et problématique

Il ressort de ce qui précède que la problématique peut se formuler comme suit : Manon Lescaut, le roman de la transgression, un nouveau genre littéraire ?

Il vous sera proposé un dossier contenant des articles suivants :


Le choix du titre du roman

Aujourd’hui, il est d’usage de parler du roman de Manon Lescaut et donc d’escamoter le titre qui est curieusement raccourci. Revenons à l’intention particulière de l’auteur dans l’intitulé complet de son roman qui évoque en réalité les deux principaux héros.


Deux personnages

Le titre de ce roman est le suivant : “La véritable Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut”. Nous allons le décomposer pour mettre en lumière trois éléments particuliers :

  • véritable Histoire,

  • chevalier des Grieux,

  • Manon Lescaut.


Histoire et Mémoires

À la date de la publication de l'œuvre, en 1731, le roman n’est pas un genre littéraire majeur. Le XVIIIe siècle est, en effet, le siècle des idées philosophiques et non du roman, perçu comme une production somme toute légère, facile, voire vulgaire. 

C’est la raison pour laquelle les écrivains choisissent des titres commençant par “Mémoires” ou “Histoire”, deux termes qui donnent des gages de “vérité” et donc de sérieux. 

L’abbé Prévost (ou “l’auteur” de cette histoire comme nous verrons l'ambiguïté de la signature du roman au moment où il a été publié) nous en livre la double confirmation avec l'intitulé “La véritable Histoire”.

Le “vrai” est paradoxalement à l’honneur dans cette pure fiction que ce soit dans le portrait des milieux sociaux, dans les détails géographiques, ou dans les portraits moraux des personnages souvent nommés comme s’ils existaient par des initiales : ex : M. B…, M de G…M… le père, G… M le jeune etc…

Les lecteurs de l’époque aimaient percer l’identité réelle des personnages dans une ambiance de folles rumeurs, voire de controverses (etc…), propre à la vie bouillonnante des salons littéraires. 

Le terme “histoire” donnait donc une impression de sérieux, échappant au préjugé défavorable du romanesque. 

Une autre raison justifie ce titre ; il entre dans la composition d’une vaste œuvre intitulée Mémoires d’un homme de qualité et dont Manon Lescaut constitue le 7e et avant-dernier tome comme nous l’avons vu précédemment.

L’abbé Prévost a choisi en outre de lier les deux héros dans le titre.


Chevalier des Grieux

C’est lui qui est nommé en premier dans le titre qui est évoqué en premier dans l’avis au lecteur. Pourquoi ? C’est parce que c’est le héros de l’action, celui qui raconte l’histoire de sa vie comme nous le verrons avec son statut de narrateur qu’il dispute à l’homme de qualité.

Mais c’est par son attribut nobiliaire qu’il apparaît puisqu’il est chevalier de l’ordre de Malte. Et si ce titre est mentionné, c’est pour mieux l’opposer à la présentation de l’héroïne, Manon Lescaut.  


Manon Lescaut

Elle est présentée par son prénom et son nom. On souligne par là sa position sociale qui est inférieure à celle de son amant. Manon Lescaut est une fille du peuple qui n’a pas vocation à épouser Des Grieux.

Des barrières sociales surgissent entre eux. Dans le titre, on relève donc à la fois la présence entre l’homme et la femme, mais surtout la provenance sociale qui les oppose. 


Décadence

Avec le titre complet, on comprend que le roman se fonde sur une déchéance sociale de Des Grieux. Il ne s’agit pas d’un roman d’amour ou d’aventure, mais d’un roman sur la remémoration d’une passion comme le dit Jean Sgard. Nous y reviendrons dans le dossier.

La réduction du titre qui n’évoque désormais plus que l'héroïne pose en définitive des problèmes de compréhension véritable du roman. Découvrons le contexte historique du roman.

sources : Sylviane Albertan-Coppola, Abbé Prévost : Manon Lescaut, Études littéraires, PUF

Jean Sgard, Les labyrinthes de la mémoire, PUF

Le contexte du roman

Si le roman est écrit par l’abbé Prévost sous la Régence (1731) au temps du siècle des Lumières, il choisit de le situer sur une période antérieure, celle du Grand Siècle de Louis XIV et donc du XVIIe siècle.

Commençons par la datation du récit, si vous le voulez bien.


Datation du récit

Jean Sgar* a examiné les aventures des héros en scrutant la chronologie des événements racontés :

juillet 1712 : rencontre de Des Grieux et Manon ; vie commune à Paris,

août 1712 - août 1713 : Des Grieux vit en reclus dans sa famille à Amiens 

sept 1713-sept 1714  : Des Grieux vit à St Sulpice (Paris),

sept 1714 : Des Grieux retrouve Manon, fuite des amants

octobre 1714 : nouvelle vie commune à Chaillot,

hiver 1714-1715 : ils vivent trois mois en prison à St Lazare et à l’Hôpital,

1e mois de 1715 : évasion et fragile bonheur du couple, décision de déporter Manon

février 1715 : rencontre à Pacy entre Des Grieux et le narrateur : début du récit

avril 1715 : deux mois de navigation jusqu’en Louisiane de Des Grieux et Manon, 

juin 1715 à mars 1716 :  vie des deux amants à la Nouvelle Orléans 

avril 1716 : mort de Manon,

octobre 1716 : retour de Des Grieux et 2e rencontre à Calais avec le narrateur : suite du récit.

Ainsi le roman se situe sur une durée de quatre ans et trois mois qui couvre essentiellement le règne de Louis XIV (qui décède le 1er  septembre 1715). La Régence, qui naît par la suite, ne concerne que la période se déroulant en Louisiane. À ce sujet, Jean Sgard note un anachronisme dans ce roman : la Nouvelle-Orléans a été créée en… 1717, soit deux ans plus tard par rapport à la date retenue par l’écrivain. Mais peu importe, car ce roman n’est pas un livre historique ainsi que nous le verrons.

Pour comprendre ce livre, il convient de nous intéresser au contexte de la fin de règne de Louis XIV avant de mesurer les enjeux sous-jacents puisque les repères historiques donnés sont d’ordre symbolique. 


Louis XIV

Dans un article consacré à la Bruyère, nous avions évoqué le Grand Siècle depuis la Fronde jusqu'à l'édification du château de Versailles. Il convient de préciser l’atmosphère des dernières années du roi Soleil. 

À Versailles, siège du pouvoir politique, il règne un climat figé : la cour est plongée dans un rigorisme religieux dûment prôné par madame de Maintenon (la seconde épouse, morganatique, du roi), les divertissements ne doivent pas détourner les courtisans de la recherche du salut. 

Dans le royaume, la société est toujours corsetée dans des normes sociales étanches. Il n’y a pas de mobilité sociale comme on dirait de nos jours. On appartient ainsi à la classe qui vous a donné le jour sans possibilité d’évolution. On vit donc dans sa "caste" avec des gens qui vous ressemblent. Si l’on est un aristocrate, on fraye avec ses pairs ; si l’on est du peuple, on a très peu de contact avec la haute société.  

Si l’on est bourgeois et que l'on s'élève socialement, c’est uniquement en raison d’une fortune nouvellement acquise, laquelle ne vous ouvrira pas les portes du “beau monde”. Mais il existe un lieu où ce climat diffère, c’est Paris.


Paris

Paris fait au contraire figure de lieu où recèlent de multiples divertissements. On y trouve des endroits licencieux avec des cercles de jeux et des maisons de prostitution ; par ailleurs, la corruption y est généralisée. Bref, c’est l’immoralité qui prévaut, ce qui est différent à l’époque de la Régence puisque la Cour de Philippe d’Orléans adoptera elle aussi des mœurs libertines. 

Pourquoi l’auteur a-t-il donc choisi cette période en toile de fond ?  Pour montrer l’étendue du déclassement social de Des Grieux.


Déclassement social

Nous avons vu que ce roman se situe dans le contexte où l’entreprise de transgression commise par les deux amants se révèle choquante, ce qui ne serait pas aussi évident sous la Régence. Le monde de “Manon Lescaut” est celui où règne la stabilité, la morale et la religion.


Voyons la géographie de ce roman.

source : *Jean Sgard, Les labyrinthes de la mémoire, PUF

La géographie du roman

Si Manon Lescaut n’est pas un roman historique, il n’est pas davantage un roman d'aventures. Et pourtant, on y trouve beaucoup de péripéties, mais cela ne suffit pas à en faire un roman picaresque puisque ce n’est pas le but recherché par l’abbé Prévost. 

Au même titre que la période historique dûment choisie, la géographie du roman ne doit rien au hasard : elle doit mettre en évidence les points suivants :

  • le mouvement,

  • la locomotion,

  • le non-exotisme,

  • la transgression, un dynamisme.

Reprenons ces quatre points, si vous le voulez bien.


Mouvement

Manon Lescaut est un hymne au mouvement. Il vous est vivement conseillé de vous reporter au tableau synthétisant les péripéties du livre.

Ces mouvements partent de l’extérieur pour aboutir jusqu’aux mouvements intérieurs du cœur. C’est particulièrement plaisant pour le lecteur qui ne s’ennuie pas.

S’agissant des premiers, le roman regorge de fuites, d’enlèvements, de séquestrations, d’emprisonnement, d’évasion, etc…

On assiste à de nombreux voyages de la province à Paris, de Paris à Chaillot (à l’époque un village tranquille hors de la capitale), de Paris à Pacy, du Havre à La Nouvelle-Orléans, et du retour en France. Même à Paris, on passe d’un lieu à un autre avec des précisions, théâtre, hôtel particulier de M de T….

Au début de l’histoire d’amour, le rythme est étourdissant et s’explique par le caractère léger de Manon qui n’aime pas demeurer longtemps dans un endroit ; elle s’y ennuie vite. Tout est donc divertissement, dont l’étymologie divertere signifie se détourner. Dans cette passion, le bonheur des amants ne dure jamais, connaît de nombreuses péripéties rocambolesques et finit dans des conditions dramatiques.

Mais on assiste, à mesure de la lecture, à un ralentissement de l’action notamment en Louisiane où le mouvement se fait, par la force des choses, plus rare et paradoxalement plus intérieur. Les amoureux partagent enfin les mêmes élans de cœur. 

Mais ce bonheur ne dure pas à nouveau et deux mouvements à la fois soudains et déterminants, le  duel et la fuite dans le désert, viennent redonner un rythme avant le terme de l’aventure. 

Pour évoquer ces mouvements, l’abbé Prévost a investi le champ lexical de la locomotion.


Locomotion

La locomotion signe le mouvement. Et l’écrivain ne ménage pas sa peine pour narrer les aventures de ses héros empruntant des chevaux, des coches, des  carrosses, ou des chaises à porteurs. À l’époque, cette manière de voyager coûte excessivement cher ; cela constitue même un véritable luxe dans cette France de la  fin du XVIIe siècle. C’est un marqueur social fort pour Manon Lescaut qui ne rêve que de se promener en carrosse. Et c’est pourtant à pied que les deux personnages se trouvent à la fin appelés à se déplacer. C’est alors le signe d’une déchéance sociale pour les héros.

Dans la description de la Nouvelle-Orléans, il faut noter le choix de l’abbé Prévost;


Le non-exotisme

L’auteur a entrepris de présenter cette contrée lointaine sous un jour défavorable. Il n’y a pas un seul élément d’exotisme. Tout y est hostile : la nature, les gens, l’habitat…

C’est un immense terrain vague où le bonheur que connaissent les deux amants est là encore fugitif. La Nouvelle-Orléans est une utopie qui s’effondre et derrière cet échec, il y a la mort.

La question qui peut se poser est celle de savoir le rôle de la géographie. Faisant le parallèle avec le contexte historique qui nourrit l’effroi de la transgression des deux amants, la géographie joue aussi un rôle de révélateur.


La transgression, un dynamisme

Si l’on part de lieux clos (France) pour aboutir à une immensité désolée (Amérique), c’est aussi pour montrer le dynamisme de la transgression qui a besoin de bornes à franchir pour exister.

Mais lorsque l’ailleurs n’a pas de limites, il n’y a plus rien à transgresser : le duel, insolite dans cette terre lointaine, débouche sur le néant avec la mort de Manon.

Voyons la question du narrateur dans ce roman.


source : Jean Sgard, Les labyrinthes de la mémoire, PUF

La question du "je"

nous analyserons aujourd’hui la question du “je” dans le récit lui-même. Nous excluons l’auteur dans son avis qui sera traité dans l’article suivant.


Perspective subjective

Ce livre est écrit à la première personne du singulier. Il diffère des romans du XVIIe siècle rédigés de manière impersonnelle. L'abbé Prévost a choisi une perspective subjective qui crée une relation de confiance avec le lecteur  : il instaure un lien de connivence et de proximité dans le cadre de la lecture. 

Mais pour autant, le recours à ce procédé stylistique qui est une singularité de cette œuvre bouleverse le genre romanesque. Pourquoi ?


Narrateurs

Il faut noter que ce n’est pas la même personne qui s’exprime tout le long du roman proprement dit (nous verrons le cas de l’avis de l’auteur dans un autre article) : on compte en réalité deux narrateurs dans l’ordre chronologique :

  • monsieur de Renoncour,

  • le chevalier Des Grieux,

Si l’emploi du “je” constitue un point de vue subjectif, il n’en demeure pas moins que le narrateur s’exprime avec son propre point de vue, forcément interne, et avec ses émotions : c’est donc un narrateur peu fiable sur le plan de la vérité. 

Nous verrons que Renoncour jure de sa bonne foi, à l’inverse de Des Grieux. Pour ce dernier, ce n’est pas cette objectivité qui est recherchée, c’est la remémoration de l’histoire passée. 


Monsieur de Renoncour

C’est le premier narrateur, il prend deux fois la parole  : 

  • au début du livre,

  • à la fin de la première partie. pour permettre au héros de se reposer et de dîner avec son auditoire

Au début du roman, il évoque par allusion sa solitude, élément qui ne doit rien au hasard : c’est pour nous le présenter comme un être sensible, ce qui fait donc de lui le meilleur interlocuteur possible. De fait, Renoncour sait écouter et sait aider à l’occasion (cf. Il offre de l’argent à Des Grieux et aux gardes lors de l’épisode de Pacy). 

C’est en outre celui qui est touché par la fin de l’histoire puisqu’il ne reprend plus la parole. 

C’est enfin un homme de qualité qui s’efface devant son interlocuteur : il le fait avec des gages donnés au lecteur comme le confirme l’analyse du passage ci-après selon la méthode des 6 GROSSES CLEFS ©. 

Il s’agit de prendre le texte sous six angles à l'aide du moyen mnémotechnique suivant : 

       6           GROSSES                                      CLEFS

 

Gr : grammaire                               C : Conjugaison

OS : oppositions                            le : champ lexical 

SE : les 5 sens                            FS : figures de style

 

“Je dois avertir ici le lecteur que j’écrivis son histoire presque aussitôt après l’avoir entendue, et quon peut s’assurer,par conséquent, que rien n’est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde.

Voici donc son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu’à la fin, rien qui ne soit de lui. “

Dans ce court extrait, Renoncourt précise le contour de son statut d’écrivain : c’est  l'ouïe qui est convoquée : le verbe entendre s’oppose au toucher avec “écrivis”. Tout le récit est fondé sur l’oralité de la confession de Des Grieux. Le narrateur exerce la fonction de rapporteur d’une histoire. Son statut l’oblige à préciser l’authenticité des propos rapportés. La problématique qui se pose est donc celle de sa transcription avec pour corollaire, son authenticité. Pour cela, trois points sont à relever :

  • le facteur temps,

  • l’interpellation du lecteur,

  • les gages d’authenticité

  1. le temps

Le narrateur cherche à gommer la barrière du temps entre ce qui a été dit et ce qui a été retranscrit. On trouve ainsi trois connecteurs précis “presque aussitôt après” qui  prouvent la prompte fixation du discours. L’emploi de l’infinitif passé  “après l’avoir entendue” joue un effet de redondance sur son caractère immédiat. Enfin l’emploi du passé simple, “j’écrivis son histoire” achève d’en faire une action soudaine : on comprend donc que le narrateur a restitué l’histoire en une seule fois, pour ne rien oublier. Ces précautions de langage sont associées à l’interpellation du lecteur



  1. interpellation du lecteur

On peut dire que cette adresse directe au lecteur rappelle l’avertissement placé au début du roman. Mais nous verrons dans l'article suivant toute l'ambiguïté de cet “avis de l’auteur”.  

On peut dire que Renoncour s’adresse directement au lecteur avec l’emploi du présent de l’indicatif qui résonne pour toute éternité : “Je dois” /”Je dis”. Ce dernier n’est plus passif dans cette lecture, il est interpellé par le narrateur avec les verbes “avertir” “s’assurer” : un pacte entre les deux se forme.


  1. gages donnés

Le narrateur recourt à un effet logique entre le récit immédiatement couché sur le papier et son authenticité : il le fait grammaticalement avec l’emploi de deux propositions coordonnées “ je dois avertir” et “et qu’on doit s’assurer” donnant un effet de liaison à laquelle il adjoint la locution conjonctive “ par conséquent”. 

Il nous assure ensuite de ce qu’il n’a pas commis  d’erreur sur le fond : il utilise des adjectifs redondants accentués par le comparatif de supériorité “plus exact et plus fidèle que cette narration”. avec l’adverbe “jusque”

Il détaille en outre le degré de vérité du discours rapporté avec la répétition “je dis fidèle”: dans son esprit, il ne s’agit donc pas que des faits rapportés par celui qu’il nomme avec la périphrase “jeune aventurier”, mais aussi des impressions “des réflexions et des sentiments”. C’est ainsi un récit complet qui nous est donné à lire. 

Le statut d’écrivain de cette histoire est paradoxalement limité à son seul rôle de transcripteur. Il l’indique curieusement avec la phrase déclarative négative “je ne mêlerai, jusqu’à la fin, rien” au futur faisant le pendant avec l’effet absolu du présent “je dois” qui ouvre sur la proposition relative toujours à la voix négative et au subjonctif : “rien qui ne soit de lui” : effet redondant garanti.

Nous avons donc un narrateur qui s’efface devant le héros de cette histoire. 

Évidemment, c’est une tournure de style puisque le récit est au contraire strictement construit et qu’il est fondé sur une analepse, le retour en arrière avec la rencontre de Manon et Des Grieux. Nous sommes dans une posture romanesque de Renoncour qui, loin d'être un simple scribe, joue un rôle trouble comme nous pouvons le voir avec l’avis de l’auteur. Il transgresse les lois de la vérité pour le plus grand plaisir du lecteur. Quant à Des Grieux, il n’y a pas d’objectivité dans son discours qui est tourné sur un autre objectif : comprendre ce qui lui est arrivé.


Des Grieux

C’est le héros qui s’exprime le plus ; il le fait à partir de sa rencontre avec Renoncour à Calais jusqu'à la fin du livre avec une suspension de ce dernier à la fin de la première partie 

Il n’est jamais interrompu par son auditoire suspendu à ses lèvres. Le récit s’achève sur les seules paroles de De Grieux, sans qu’il n’ait été apporté une morale de l'histoire.

Des Grieux procède avec de nombreux effets de prolepse, donnant le goût de poursuivre la lecture, par l’annonce de faits à venir. 

Des Grieux narre ses aventures non pour les autres, mais au fond pour lui-même : il cherche à en comprendre le sens. Nous verrons ce point en détail dans un article dédié. 

Découvrons l'ambiguïté de l’auteur dans l’avis au lecteur.


sources :

Jean Sgard, Les labyrinthes de la mémoire, PUF

Sylviane Albertan-Coppola, Abbé Prévost : Manon Lescaut, Études littéraires, PUF

L'ambiguïté de "l'auteur"

Il existe  une troisième voix dans ce roman avant que ne s’expriment Renoncour et Des Grieux : il se nomme "l'auteur". Qui est donc cet “auteur” ? 

Si de nos jours, cette question semble, voire stupide parce que le nom de l’écrivain, l’abbé Prévost, est mentionné, il n’en était pas de même au moment où le roman a été publié. 


Contexte

Ce livre a été publié à Amsterdam en 1731 avec la mention du nom de Prévost d’Exiles comme éditeur. On rappelle que c’est le 7e tome des Mémoires d’un homme de qualité. Logiquement, le roman est donc la suite de l’autobiographie et son auteur ne serait que… Renoncour. 

C’est dans cet esprit qu’il faut lire cet avis en nous rappelant que nous sommes au temps de la censure où toute œuvre est soumise à l'examen de l’Etat. Cet avis joue donc un rôle très important pour échapper à son interdiction : il nous renseigne sur les objectifs poursuivis par son auteur. 

La problématique qui se pose est celle de révéler ce que veut dire vraiment l’auteur dans le style du XVIIIe siècle : bref, nous devons lire entre les lignes et relever l’art d’écrire qui sous-tend cet avis. Nous verrons deux points :

  • un auteur fictif,

  • la description faussement péjorative de l'œuvre et sa condamnation morale.

 

Analysons ensemble ce texte avec la méthode des 6 GROSSES CLEFS ©. 

Il s’agit de prendre le texte sous six angles à l'aide du moyen mnémotechnique suivant : 

       6           GROSSES                                      CLEFS

 

Gr : grammaire                               C : Conjugaison

OS : oppositions                            le : champ lexical 

SE : les 5 sens                            FS : figures de style

 

“/Quoique j’eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du chevalier des Grieux,/ /il m’a semblé/ que, n’y ayant point un rapport nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir séparémentUn récit de cette longueuraurait interrompu trop longtemps le fil de ma propre histoire. Tout éloigné que je suis de prétendre à la qualité d’écrivainexact, je n’ignore point qu’une narration doit être déchargée des circonstances qui la rendraient pesante et embarrassée ; c’est le précepte d’Horace :

Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici,

Pleraque differat, ac praesens in tempus omittat.

Il n’est pas même besoin d’une si grave autorité pour prouver une vérité si simple ; car le bon sens est la première source de cette règle./

/Si le public a trouvé quelque chose d’agréable et d’intéressant dans l’histoire de ma vie, j’ose lui promettre qu’il ne serapas moins satisfait de cette addition. Il verra dans la conduite de M. des Grieux un exemple terrible de la force des passions.J’ai à peindre un jeune aveugle qui refuse d’être heureux pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui, avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère par choix une vie obscure et vagabonde à tous les avantages de la fortune et de la nature ; qui prévoit ses malheurs sans vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est accablé sans profiter des remèdes qu’on lui offre sans cesse, et qui peuvent à tous moments les finir ; enfin un caractère ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d’actions mauvaises : tel est le fond du tableauque je présente./ Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir à l’instruction des mœurs ; et c’est rendre, à mon avis, un service considérable au public que de l’instruire en l’amusant.”/

https://fr.wikisource.org/wiki/Manon_Lescaut/Avis_de_l’Auteur


1.Un auteur fictif

La démarche de Prévost est de se cacher derrière le personnage de son œuvre, monsieur de Renoncour. Cet univers de fiction prend donc une autre dimension : le flou s’installe. On entre donc dans une fausse réalité qui atténue la portée des objectifs littéraires affichés. Trois arguments sont utilisés pour justifier, “prouver”, la publication séparée de ce récit : un argument lié à sa singularité, à sa longueur et enfin au respect des règles classiques.

- sa singularité

La singularité vient de l’opposition entre l’autobiographie de Renoncour “mes mémoires” et l’histoire de Des Grieux “les aventures”, soit deux genres distincts : l’un subjectif, l’autre rapporté.

On sait que ce sont deux oeuvres totalement fictives, ce qui en réalité détruit la portée de cet argument. 

Dans cette première phrase, nous voici en présence de ce style, si distinctif, créé à partir d’une seule phrase complexe comprenant trois subordonnées, et employant trois modes de conjugaison, le subjonctif, l’indicatif et le conditionnel. Cette manière d’écrire se retrouve tout le long du roman se fondant sur la forme qui comprend des tournures de style, des redondances formant un rythme bancal qui vise au fond à exprimer plus de nuances.

Ainsi “l’auteur” met en apposition une proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de concession pour souligner son importance. “Quoique j’eusse pu”. La conjonction “quoique” signifie que la cause n'entraîne pas la conséquence attendue. En l’occurrence, le reste de la phrase va nous démontrer que cette solution n’a jamais été vraiment envisagée : c’est donc une formule de style. Comme l’emploi du subjonctif plus-que-parfait le révèle : rappelons que le subjonctif est le mode de la réflexion. Le choix du temps, le plus-que-parfait, a pour effet de souligner une action très incertaine. Cela revient à dire que l’auteur n’a en fait jamais sérieusement considéré l’option d’insérer Manon Lescaut qui s’oppose par sa singularité à l'œuvre totale. Comment le voit-on ? Par la concordance des temps qui est volontairement bancale : normalement, c’est l’imparfait qui aurait dû figurer, “il me semblait”. 

Or, la principale est au passé composé de l’indicatif : “il m’a semblé”. La valeur de ce temps évoque une action qui vient de de se passer, ce qui donne une forme de spontanéité de l’écrit. Nous verrons que cette fausse spontanéité est une constante dans ce roman. 

Nous avons donc affaire à un début de phrase alambiqué ; ce côté sinueux se poursuit avec l’emploi de deux verbes à l’infinitif ‘faire entrer” donnant une impression de lourdeur. La principale “il m’a semblé que” introduit une proposition subordonnée complétive qui, elle-même, ouvre sur une subordonnée participiale “n’y ayant point un rapport nécessaire”. On est donc sur une accumulation de propositions affirmative, négative, affirmative qui s'emboîtent pour ralentir le rythme de la phrase volontairement lent et haché. L’emploi de la forme négative ” ne… point”, de l’adverbe “y” et le participe présent “ayant” donne un effet purement déclaratif : rien n’est démontré, mais posé comme une évidence. On note la périphrase “rapport nécessaire” pour évoquer la différence qui sera répétée avec l’adverbe "séparément" donnant un effet de redondance. 

“L'auteur" fait ensuite un lien entre le lecteur dont il lit les pensées et les deux récits avec le pronom personnel “les” : “que le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir séparément.” Le conditionnel présent a pour valeur d'émettre une probabilité certaine qui va de pair avec le comparatif de supériorité “plus que”. 


- la longueur du texte 

L’auteur fait en outre état d’une raison pratique : le confort du lecteur qu’il affiche comme justification. Notons que cet argument sur la longueur est exprimé paradoxalement en une seule phrase simple. Il repose sur l’opposition entre la “longueur” du texte et la durée de la lecture “longtemps”. Le plaisir du lecteur est donc le but recherché par l’auteur. Mais un troisième argument d’ordre théorique est censé emporter définitivement la conviction du lecteur : la tradition.


- la tradition littéraire

L’auteur cite le poète latin Horace, mais sans se comparer à lui :  “Tout éloigné,” prétendre” “écrivain exact” : il le prend comme figure tutélaire pour justifier de son choix. On peut traduire la citation latine : qu'il dise tout de suite ce qu'il est nécessaire de dire immédiatement et remette le reste à plus tard. 

Qu'est-ce qu’on peut en déduire ?

L’auteur révèle en fait toute l’importance de ce récit de Des Grieux à ses yeux. Il parle cette fois pour lui-même et non pour le lecteur. 

Le champ lexical de l’écriture domine dans ce paragraphe avec des verbes de mouvement : “faire entrer”, “voir”, “interrompu”, “éloigné” “déchargée” "embarrassée". Cette référence renvoie la suite des mémoires “ma propre histoire” à un autre volume. 

Après avoir asséné cette citation élevée au rang de précepte, l’auteur dit l’exact contraire dans la phrase suivante : il le fait avec le présent de vérité générale et deux verbes être qui sont des verbes d’état et non de mouvement. La figure tutélaire est renvoyée d’un revers de main avec la phrase déclarative à la forme négative : “Il n’est pas mêmebesoin d’une si grave autorité”. Cela donne un effet péjoratif conforté par l’adverbe “même”. 

Pire le rapport de cause à effet est là encore faussé : pas besoin d’une si grave autorité /pour vérité si simple. On note l’opposition entre “grave” et si simple”. La fausse proposition de coordination introduite par “car” vient ajouter de la confusion. La théorie ne sert à rien, “le bon sens” suffit. 


2. La description méliorative de l’œuvre 

C’est en établissant un parallèle entre les Mémoires et les aventures de Des Grieux que l’auteur décrit la vie du héros : il utilise une métaphore filée, expose les péripéties sous un angle "publicitaire" avant d’exposer la morale.


-la métaphore filée

Il le fait avec le comparatif d’égalité “’il ne sera pas moins satisfait “. Notons que l’auteur change d’échelle du lecteur, on passe au “public”, auditoire plus large. Pour cela, il recourt à la métaphore filée de l’art : “peint”/”fond du tableau” : la description est en effet visuelle et le héros est présenté sous l’angle de la vue “un jeune aveugle”, une métaphore pour désigner ses erreurs.


-Une "publicité"

On a affaire à une sorte de réclame pour le livre qui doit tenir ses promesses :  “promettre” avec la redondance “agréable et d’intéressant”. D’emblée, c’est sous le signe du “plaisir” du lecteur que ce récit est placé. 

Pour susciter l’envie, l’auteur évoque en premier lieu, une analepse, la fin de l’histoire présentée d’une manière plaisante avec le verbe au futur “il verra” et l’opposition entre : “exemple terrible” et “la force des passions.” Le sujet romanesque rend la lecture captivante : on est dans le registre de la passion qui au XVIIIe siècle est un thème en vogue. 

Ensuite, la description des diverses aventures donnent un avant-goût du plaisir de la lecture. On retrouve la tournure grammaticale particulière déjà utilisée  : la succession de propositions juxtaposées se décomposant elles-mêmes en d’autres, créant ainsi un jeu de miroir. On a un effet de mise en valeur des péripéties.

Ainsi la principale “J’ai à peindre un jeune aveugle” ouvre sur une multitude de propositions subordonnées relatives “qui refuse d’être heureux”/ “qui, avec toutes les qualités”/”, “qui prévoit ses malheurs sans vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est accablé “. Ces propositions relatives se décomposent elles-mêmes en subordonnée infinitive “pour se précipiter volontairement”, ou en propositions relatives “dont se forme le plus brillant”/ ”qu’on lui offre sans cesse, et qui peuvent à tous moments les finir” : le rythme est enlevé, distrayant, les aventures nombreuses. La richesse narrative résulte des oppositions entre les termes “heureux”/infortunes”, “brillant/obscure”, “vertus/vices”, "bons sentiments et d’actions mauvaises”. On voit enfin que la description, loin d’être condamnable, repose sur une présentation méliorative : “force des passions”, “qualités”, ”le plus brillant mérite”/ “accablé”. On entre dans le registre lyrique et pathétique.

Ce que recherche l’auteur, c’est de montrer le mouvement, l’oscillation “contraste perpétuel” entre le bien et le mal. C’est la vie qui est en elle-même le sujet du récit. Après avoir exposé le résumé, “commercial”, de l'œuvre, l’auteur nous invite à en découvrir la morale.


-la morale

L’avertissement débouche sur la morale de l’histoire, laquelle devrait aboutir à un jugement sévère. Paradoxalement, c’est une fausse condamnation, car le champ du plaisir est convoqué en premier “ le plaisir d’une lecture agréable” avant l’évocation même des “mœurs”.

La morale ne peut être comprise, non plus par “le public”, mais par “les personnes de bon sens”, périphrase pour parler de personnes éduquées. L’emploi du futur fait ici fonction de certitude “regarderont “. 

Pour les besoins de la cause, c'est-à-dire passer la censure, l’auteur reprend la tradition du fameux “placere et docere”, “plaire” pour instruire, cher à Horace qui n’est pas expressément nommé.

Mais on sent trop de légèreté dans cette affirmation pour qu’elle soit prise réellement au sérieux. Pour donner le change, l’auteur évoque le rôle instructif de la littérature avec le champ lexical de l’utilité :  non un “travail” qui n’est pas “inutile”, tournure sous forme de litote,  procédé repris “n'y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir”. Enfin on obtient une redondance avec “rendre une service considérable”. On retrouve “le public” qui redevient le cœur de cible du roman.

Dans le paragraphe suivant, nous verrons comment ce roman est celui de la transgression sociale.


article à suivre : les transgressions dans "Manon Lescaut"


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