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George Sand en 1848, l’élan républicain et l'amertume

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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

En 1848, George Sand quitte Nohant pour Paris avec l’espoir de servir la République sociale. Journaliste, pamphlétaire, plume du gouvernement provisoire, elle met son talent au service du peuple avant de mesurer, après les journées de juin, la violence des désillusions politiques. Elle éprouve un sentiment de honte sur la répression qui s'abat sur la presse d'opposition. Il ne lui reste que sa plume pour supporter cette amertume.


Peinture d’un pont urbain avec des soldats et un canon au centre, maisons en arrière-plan sous un ciel nuageux.
Pont de l'archevêché gardé par les troupes durant la révolution de 1848, Musée Carnavalet, Paris


George Sand en 1848, l’élan républicain et l'amertume

 

Dans l’article précédent, nous avons vu comment l’engagement social de George Sand s’est construit peu à peu, au contact des humbles, des paysans du Berry et des journaux d’opposition. La révolution de février 1848 lui offre soudain un terrain d’action plus vaste : elle croit possible d’unir la République, le peuple et la justice sociale par la force de l’écriture.


Avènement de la République


Fin février 1848, Louis-Philippe abdique, la capitale est à feu et à sang.


Dès que ces évènements surgissent, George Sand court à Paris. Elle veut jouer un rôle actif depuis la proclamation de la République sociale. Des lois importantes sont votées, suffrage universel, l’abolition de l’esclavage, la réduction du temps de travail etc…


Un gouvernement provisoire est nommé avec à sa tête notamment Lamartine et Ledru-Rollin.

 

George Sand arrive le 1er mars 1848 à Paris. Elle se grise de politique ; elle met sa plume à la disposition de la cause quitte à prêter le flanc à la critique. Elle n’est pas la seule, d’autres écrivains s’embrasent également pour ce mouvement, Hugo, Lamennais, Tocqueville seront même élus députés… 

 

George Sand sent que son rôle consiste à rallier la province aux élans de la capitale. Pour cela, elle doit convertir la société dont les paysans et les ouvriers à ce mouvement social. Elle écrit donc à tout va notamment cette lettre aux riches en date du 28 mars 1848 : 

"La grande crainte, ou le grand prétexte de l’aristocratie à l’heure qu’il est, c’est l’idée Communiste. S’il y avait moyen de rire dans un temps si sérieux, cette frayeur aurait de quoi nous divertir. Sous ce mot de Communisme, on sous-entend le peuple, ses besoins, ses aspirations. Ne confondons point : le Peuple, c’est le Peuple ; le Communisme, c’est l’avenir calomnié et incompris du Peuple. "

George Sand, lettre aux riches

 

Lamartine


George Sand côtoie aussi Lamartine qui participe au gouvernement provisoire. Il instaure le drapeau tricolore après avoir désavoué le drapeau rouge. Cependant elle ne partage pas ses vues ainsi qu’elle lui écrit en avril 1848 :


"Monsieur, 

Je vous comprends bien. Vous ne songez qu’à éviter une révolution, l’effusion du sang, les violences, un avènement trop prompt de la démocratie aveugle et encore barbare sous bien des rapports. Je crois que vous vous exagérez, d’une part, l’état d’enfance de cette démocratie, et que, de l’autre, vous doutez des rapides et divins progrès que ses convulsions lui feraient faire. (…) »



Et pourtant, il n’a pas tort, elle finit enfin par voir les menaces qui rôdent autour de cette révolution sociale…


La Cause du peuple


George Sand crée un journal, la Cause du peuple, qui paraît pour la première fois le 9 avril 1848 et qui n’aura que trois numéros. Elle y publie ses propres articles. Elle sent que l’unité autour de la révolution s’effrite pour des questions de personnes.


"Si nous pouvions persuader la France entière de laisser de côté, pour toute une semaine, les questions de personnes et de consacrer cette semaine à l’examen des principes, si nous pouvions obtenir que des opinions sérieuses, sincères entièrement dégagées de personnalité, fussent exposées, écoutées, discutées tous les jours, sur tous les points de France, et dans toutes les assemblées populaires, nous croyons que cette semaine nous avancerait d’une année, que nos choix seraient ensuite plus rapides, nos élections plus faciles et le résultat plus significatif."

Dans son journal, elle publie également un petit texte appelé, le roi attend. De quel roi s'agit-il ? Il s'agit de l’avènement d’un nouveau roi, le peuple. Cette pièce est jouée au Théâtre de la République le 9 avril 1848 :

 

MOLIÈRE, absorbé.

"Laisse-moi, Laforêt, ne m’éveille pas, je rêve encore ; mais, tout en rêvant, mon esprit se dégage de sa pesanteur et je sens enfler mon courage. Je vois bien un roi, mais il ne s’appelle plus Louis XIV ; il s’appelle le peuple ! le peuple souverain ! C’est un mot que je ne connaissais point, un mot grand comme l’éternité ! Ce souverain-là est grand aussi, plus grand que tous les rois, parce qu’il est bon, parce qu’il n’a pas d’intérêt à tromper, parce qu’au lieu de courtisans il a des frères… Ah ! oui, je le reconnais maintenant, car j’en suis aussi, moi, de cette forte race, où le génie et le cœur vont de compagnie. Quoi ! pas un seul marquis, point de précieuse ridicule, point de gras financier, point de Tartufe, point de fâcheux, point de Pourceaugnac ? Je te dis de ne me point éveiller, Laforêt, car je fais, cette fois, un bon rêve qui m’explique celui de tantôt. "

George Sand, le roi attend,


 

Les bulletins du gouvernement provisoire


À la demande de Ledru-Rollin, elle écrit aussi, sans les signer, des articles pour les bulletins du gouvernement du ministère de l’Intérieur. George Sand, qui sent que la révolution peut échouer, lance alors un vibrant appel à l’insurrection du peuple :


" (…) Les élections, si elles ne font pas triompher la vérité sociale, si elles sont l’expression d’intérêts d’une caste, arrachée à la confiante loyauté du peuple, les élections qui devaient être le salut de la République, seront sa perte, il n’en faut pas douter. Il n’y aurait alors qu’une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d’ajourner les décisions d’une fausse représentation nationale. »

 

Répression de juin 1848


La fermeture des ateliers nationaux, foyers de contestations sociales, entraîne un déchaînement de violence des ouvriers. Le sang coule à nouveau à Paris, car la répression de ces émeutes est impitoyable. Les idéaux de la révolution sociale prennent fin. C’est le temps de l’amertume pour George Sand qui rentre à Nohant.

 

La "honte d'être française"


La répression s’abat sur le peuple et aussi sur tous les organes de presse. Les amis de George Sand doivent s’enfuir. Elle-même est partie à Nohant, son refuge. Mais ce n’est pas une sinécure lorsqu’elle y rentre. Le temps est au règlement de compte dans le Berry. Elle écrit ainsi à une de ses amies toute son amertume et sa "honte d’être française " : 


À MADAME MARLIANI, À PARIS

 

Nohant, juillet 1848.

 

« Merci, mon amie ; j’aurais été inquiète de vous si vous ne m’aviez pas écrit ; car, au désastre général, on tremble d’avoir à ajouter quelque désastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu’on aime. Je suis navrée, je n’ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus à l’existence d’une république qui commence par tuer ses prolétaires. Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. C’est du Malthus tout pur.(...)

Mais, d’ici à quelque temps, outre que je serais peut-être hors d’état de me conduire prudemment à Paris, il faut que je tienne en respect par ma présence une bande considérable d’imbéciles de la Châtre qui parlent tous les jours de venir mettre le feu chez moi.

Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se promener par ici, je vais au milieu d’eux, et ils m’ôtent leur chapeau. Mais, quand ils ont passé, ils se hasardent à crier : À bas les communisques ! Ils espéraient me faire peur et s’aperçoivent enfin qu’ils n’y réussissent pas. Mais on ne sait à quoi peuvent les pousser une douzaine de bourgeois réactionnaires qui leur font sur moi les contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les événements de Paris, ils prétendaient que j’avais caché chez moi Ledru-Rollin, deux cents communistes et quatre cents fusils !

D’autres, mieux intentionnés, mais aussi bêtes, accouraient au milieu de la nuit pour me dire que ma maison était cernée par des brigands, et ils le croyaient si bien, qu’ils m’ont amené la gendarmerie. Heureusement, tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de procès. Les autorités sont pour nous aussi ; mais, si on les change, ce qui est possible, nous serons peut-être un peu persécutés. Tous mes amis ont quitté le pays, à tort selon moi. Il faut faire face à ces petits orages, éclaboussures inévitables du malheur général.

Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d’indignation ! J’ai honte aujourd’hui d’être française, moi qui naguère en étais si heureuse ! Quoi qu’il arrive, je vous aime.


George Sand, Correspondance,


 

Il ne reste à George Sand que sa plume. 

 

Le pouvoir de l’écriture


En septembre 1848, elle s’attèle à la rédaction de son roman, la Petite Fadette. C’est une obligation qu’elle s’impose, car elle a un impérieux besoin d’argent, la révolution l’ayant éloignée de la production industrielle de ses œuvres. Elle doit donc écrire pour survivre. Elle puise dans le terroir ce texte champêtre, admirablement frais, qui contraste avec la violence des temps passés. Dans sa deuxième préface (1851), elle revient sur son état d’esprit d’alors, sur la puissance de l’art, véritable dérivatif au malheur du monde : 

" (…)Prêcher l’union quand on s’égorge, c’est crier dans le désert. Il est des temps, où les âmes sont si agitées qu’elles sont sourdes à toute exhortation directe. Depuis ces journées de juin dont les événements actuels sont l’inévitable conséquence, l’auteur du conte qu’on va lire s’est imposé la tâche d’être aimable, dût-il en mourir de chagrin. Il a laissé railler ses bergeries, comme il avait laissé railler tout le reste, sans s’inquiéter des arrêts de certaine critique. Il sait qu’il a fait plaisir à ceux qui aiment cette note-là, et que faire plaisir à ceux qui souffrent du même mal que lui, à savoir l’horreur de la haine et des vengeances, c’est leur faire tout le bien qu’ils peuvent accepter : bien fugitif, soulagement passager, il est vrai, mais plus réel qu’une déclamation passionnée, et plus saisissant qu’une démonstration classique. "

Loin d’abandonner ses idéaux, George Sand soutient un nouveau journal, Travailleur de l’Indre, organe socialiste qui est interdit en 1849. Elle éponge ses dettes, ce qui l’oblige à écrire toujours plus…

 

George Sand en 1848, l’élan républicain et l'amertume : nous verrons dans l’article suivant que George Sand n’est pas au bout de ses malheurs avec la suite de l'Histoire qui s'écrit avec le Second Empire, la guerre de 1870, puis la Commune. 


Sources : Michèle Perrot, George Sand à Nohant,Seuil 2018 pages 371-372

 



 

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