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Rabelais et l’éducation : comment former un esprit libre ?

il y a 2 jours
9 min de lecture

Dans les chapitres 14 et 15 de Gargantua, Rabelais met en scène l’enseignement humaniste en opposant la pesanteur d’un enseignement scholastique, à l’idéal d’une éducation vivante, propre à former un esprit libre.



Rabelais et l’éducation : comment former un esprit libre ?


Rabelais oppose deux modèles d’éducation dans Gargantua : au chapitre 14, il critique l’éducation scholastique, fondée sur la répétition mécanique et les faux savoirs ; au chapitre 15, il valorise l’éducation humaniste, qui forme l’esprit, la parole et le jugement.

 

I. Critique de l'enseignement scholastique (chapitre 14)


La scholastique médiévale vise à accorder raison et foi, mais Rabelais en dénonce les dérives : formalisme, autorité excessive, savoirs mal compris et enseignement coupé du jugement personnel. Le terme « sophistes » lui permet de critiquer les faux savants sans les nommer directement.


Il vous est proposé de lire ce texte en utilisant la méthode des 6 GROSSES  CLEFS. Nous avons utilisé des codes couleur pour examiner le texte sous 6 angles (grammaire, oppositions, 5 sensconjugaison, champ lexical et figures de style).


" Ces propos entendus le bonhomme Grandgousier fut ravi en admiration considérant le haut sens et le merveilleux entendement de son fils Gargantua.

Et il dit à ses gouvernantes : « Philippe roi de Macédoine reconnut le bon sens de son fils Alexandre, en le voyant manier dextrement un cheval. Car ledit cheval était si terrible et déchaîné que nul osait monter dessus. Parce qu'il désarçonnait tous ses chevaucheurs : à l'un rompant le cou, à l'autre les jambes, à l'autre la cervelle, à l'autre les mandibulesConsidérant  cela, Alexandre dans l'hippodrome (qui était le lieu où l'on promenait et dressait les chevaux) avisa que la fureur du cheval ne venait que de la frayeur qu'il prenait à la vue de son ombre. Alors montant dessus, il le fit courir face au Soleil, si bien que l'ombre tombait par derrièreet par ce moyen il rendit le cheval doux et obéissant. C’est ainsi que son père reconnut le divin entendement qu’il possédait et le fit très bien instruire par Aristote qui pour lors était estimé de tous philosophes de Grèce.

Mais je vous dis, qu'à ce seul entretien que j'ai présentement eu devant vous avec mon fils Gargantua, je reconnais que son entendement participe de quelque divinité : “tant je le vois aigu, subtil, profond, et serein. Et il parviendra à degré souverain de sagesse, s'il est bien éduqué. C’est pourquoi je veux le confier à quelque homme savant pour qu’il apprenne selon ses capacités. Et je ne veux pas regarder à la dépense. »

De fait on lui indiqua un grand docteur sophiste nommé maître Thubal Holopherne, qui lui apprit son alphabet si bien qu'il le disait par cœur et à rebours, ce qui lui prit cinq ans et trois mois, puis il lui lut, Donat, le Facetus, Theodolet, et Alanus ses Paraboles : il y mit treize ans six mois et deux semaines.

Mais notez que cependant il lui apprenait à écrire gothiquement et il copiait tous ses livres. Car l'art de l'imprimerie n'était encore en usage.

Et il portait ordinairement une grosse écritoire pesant plus de sept mille quintaux, dont le plumier était aussi gros et grand que les gros piliers de Enay, et l’encrier ayant la capacité d'un tonneau de marchandise y pendait à de grosses chaînes de fer.

Puis il lui lut Des manières de signifier avec les commentaires de Heurtebise, de Faquin, de Tropdetout, de Galehaut, de Jean le Veau, de Bonarien, Brelingandus, et un tas d'autres, et il y consacra plus de dix-huit ans et onze mois. Et il le sut si bien qu'au jour de l’épreuve il le rendait par cœur à l’enversEt il prouvait sur les doigts à sa mère qu’il n’y avait pas «de sciences des manières de signifier».

Puis il lui lut l’almanach, où il passa bien seize ans et deux mois, lorsque son excellent précepteur mourut (c’était en l'an mil quatre cent et vingt) de la vérole qui lui vint.

Après il eut un autre vieux tousseux, nommé maître Jobelin Bridé, qui lui lut Hugutio, Evrard, Graecisme, le Doctrinal, les Parties, le Quid, le Supplément, Marmotret, Comment se tenir à table, de Sénèque Les Quatre vertus cardinales, Passavant avec commentaires et le Dors en paix pour les fêtes et quelques autres de semblable farine, à la lecture desquels il devint si sage que jamais, depuis lors, nous n’en avons enfourné autant. »

 

Rabelais, Gargantua, Chapitre 14


L’analyse du chapitre 14 se concentre sur trois aspects : la référence à l’Antiquité, la satire des faux maîtres et la dénonciation des faux savoirs.


1.1 Référence à l’Antiquité


Rabelais ouvre le chapitre par une référence à Alexandre le Grand. Le parallèle avec Gargantua est comique : Grandgousier croit reconnaître chez son fils un « merveilleux entendement », alors que son précédent exploit relevait surtout du comique scatologique. Cette comparaison prépare la question centrale : quel maître choisir pour former un esprit prometteur ?


L’auteur fait, en effet, un parallèle audacieux entre deux pères, l’un fictif, l’autre réel, « Grandgousier » et « Philippe de Macédoine »,  avec pour point commun, dans l’idéal grec, le temps de l’éducation du prince. C’est le moment où l’enfant quitte la sphère maternelle, « les gouvernantes », pour entrer dans la sphère masculine avec des précepteurs dignes de former l’esprit.


Le courage d’Alexandre le Grand est ainsi rapporté de la bouche de Grandgousier, qui emploie le style direct pour rendre solennel son propos « Et il dit à ses gouvernantes ». Grandgousier fait état de l’admiration de Philippe devant la vision de son fils : « en le voyant manier » son cheval Bucéphale.


Le choix se révèle mauvais : Thubal Holopherne puis Jobelin Bridé incarnent des maîtres ridicules, au savoir confus et dépassé. Leurs noms mêmes relèvent de l’onomastique comique et signalent leur incapacité à former réellement Gargantua.


Le discours direct de Grandgousier délaisse l’Antiquité et le temps du récit pour aborder sa situation personnelle avec l’emploi du présent d’énonciation : « je vous dis », « je veux » « je ne veux pas ». On note les verbes forts marquant l’autorité qui sont mis dans la bouche de Grandgousier.


1.2. Faux maîtres


C’est le moment saillant du chapitre où Rabelais effectue une satire des faux savants.

Il procède par opposition entre Aristote, philosophe grec et maître Thubal Holopherne, professeur fictif dont le nom prête à rire : Rabelais recourt à l’onomastique.

Par une opposition, Rabelais insiste sur l’hypocrisie et la piètre moralité de l’enseignant, un clerc, c’est-à-dire un religieux, jugé pourtant d’« excellent précepteur » avec la maladie vénérienne la  « vérole » c’est-à-dire la « syphilis » qui l’emporte.

L’éducation scholastique délivrée par les faux savants prête le flanc à la critique compte tenu des faux savoirs transmis.


1.3. Faux savoirs


La satire vise aussi les savoirs transmis : apprentissage par cœur, lectures interminables, livres inutiles, écriture gothique et absence d’esprit critique. Gargantua accumule les connaissances sans jamais apprendre à penser. La méthode scholastique apparaît donc laborieuse, stérile et comique.


Ainsi, le chapitre 14 montre l’échec complet de l’éducation scholastique : Gargantua a beaucoup étudié, mais il n’a acquis ni intelligence véritable, ni éloquence, ni jugement.


Le chapitre 15 prolonge donc cette critique en proposant un contre-modèle : une éducation humaniste, incarnée par Eudémon et Ponocrates, fondée sur la parole maîtrisée, la courtoisie et la formation de l’esprit.

 

II. Éloge de l’éducation humaniste (chapitre 15)

 

Lisons ensemble ce passage savoureux du chapitre 15 où nous assistons à une expérience entre l'éducation du passé et celle de l’avenir : face à Gargantua, silencieux et embarrassé, Eudémon incarne, lui, l’élève humaniste, capable de parler avec aisance, courtoisie et intelligence.


Son père s’aperçut qu’il étudiait vraiment très bien, et qu’il y consacrait tout son temps, mais qu’il ne progressait en rien. Pire, il en devenait complètement fou, stupide, rêveur et idiot !

Il s’en plaignit à Dom Philippe des Marais, vice-roi de Papeligosse(1) , en déclarant que mieux valait ne rien étudier plutôt que d’étudier de tels livres avec de tels professeurs, car leur savoir n’était que bêtise. Quant à leur sagesse, elle ne valait pas plus qu’une paire de moufles. Ils abâtardissaient les bons et nobles esprits, et abîmaient toute fleur de jeunesse.

-Oui, et en voici la preuve, lui répondit Dom Philippe des Marais. Faites venir l’un de ces jeunes gens d’aujourd’hui, qui n’étudie que depuis deux ans. S’il ne fait pas preuve d’un meilleur jugement, de meilleures paroles, de meilleurs propos, de meilleure courtoisie et tenue en société que votre fils, vous pourrez dire à tout le monde que je ne suis qu’un taille-jambon(2) de la Brenne.

L’idée plut beaucoup à Grandgousier, qui donna des ordres en conséquence.

Le soir, pendant le souper, ledit des Marais fit entrer l’un de ses jeunes pages, originaire de Villegongis, nommé Eudémon(3). Celui-ci était tellement bien coiffé, tellement tiré à quatre épingles, tellement pomponné, tellement élégant dans son maintien, qu’il ressemblait davantage à un petit angelot qu’à un homme. Puis il dit à Grandgousier :

-Voyez-vous ce jeune enfant ? Il n’a pas encore douze ans. Voyons, si vous êtes d’accord, quelle différence il y a entre le savoir de vos rêveurs matéologiens (4) du temps jadis, et celui des jeunes d’aujourd’hui.

L’épreuve plut à Grandgousier, et il ordonna que le page propose (5) .

Alors Eudémon demandant congé de ce faire audit vice-roi son maître, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeux assurés, et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvénile se tint sur ses pieds, et commença le louer et magnifier, premièrement de sa vertu et bonnes moeurs, secondement de son savoir, tiercement de sa noblesse, quartement de sa beauté corporelle. Et pour le quint doucement l'exhortait à révérer son père en toute observance, lequel tant s'étudiait à bien le faire instruire, enfin le priait qu'il le vousît retenir pour le moindre de ses serviteurs. Car autre don pour le présent ne requérait des cieux sinon qu'il lui fût fait grâce de lui complaire en quelque service agréable.

Le tout fut par icelui proféré avec gestes tant propres, prononciation tant distincte, voix tant éloquente, et langage tant orné et bien latin, que mieux ressemblait un Gracchus, un Cicéron ou un Emilius du temps passé, qu'un jouvenceau de ce siècle.

Mais toute la contenance de Gargantua fut, qu'il se prit à pleurer comme une vache, et se cachait le visage de son bonnet, et ne fut possible de tirer de lui une parole, non plus qu'un pet d'un âne mort.

Maître Jobelin parti de la maison, consulta Grandgousier avec le vice-roi quel précepteur l'on lui pourrait bailler, et fut avisé entre eux qu'à cet office serait mis Ponocrates pédagogue de Eudémon, et que tous ensemble iraient à Paris, pour connaître quel était l'étude des jouvenceaux de France pour icelui temps.”


Rabelais, Gargantua, Ch 15

 

1 Papeligosse : pays légendaire. Ce personnage est parfois assimilé à Erasme, auteur notamment d’un célèbre traité d’éducation ( le De Pueris).

2 Un taille-jambon : un bon à rien.

3 Eudémon : en grec, nom signifiant « heureux, doué ».

 4 Matéologiens : vient d’un mot grec employé par saint Paul, signifiant « celui qui dit des stupidités ».

5 Proposer : terme de rhétorique qui signifie « faire un exposé argumenté ».


2.1 Le jugement de Grangousier


C’est le père lui-même qui pose le jugement le plus lucide sur son fils : il oppose deux adverbes “rien” à “très bien” pour montrer que le temps est mal utilisé. Par contraste, les deux années de formation de Eudémon sont soulignées.


Démuni, Grangousier cherche des conseils auprès d'un personnage important qui va mettre au point une expérience pratique.


2.2 une joute verbale


Pour éprouver le degré de formation, une joute verbale est proposée par le conseiller du roi qui rappelle Erasme, le grand penseur de la Renaissance à qui l’auteur gratifie du style direct : preuve de son excellente sagesse, c’est le seul que nous entendons à deux reprises dans ce passage. Les autres protagonistes disposent du simple discours apporté.


La démonstration qui se veut une leçon est fondée sur la raison reposant durant ce chapitre sur de nombreux connecteurs logiques, (puis, enfin etc…). On met en balance les deux formes d'enseignement pour les juger sans a priori.

 

Pour proposer cette expérience, Rabelais use du comique des mots s’appuyant sur des énumérations hyperboliques concernant le jeune Eudémon. La comparaison avec Gargantua est dès lors sans appel.


Le premier, élève de Poncrates, est capable de s’exprimer spontanément avec une rare aisance : son discours est rigoureux avec les cinq arguments qui nous sont rapportés, mais également de manière humble et douce. Il s’agit d’un savoir maîtrisant le fond et la forme.


Vient le tour de Gargantua de soutenir la joute verbale, mais l’élève, pur produit de l’enseignement scholastique, ne sait pas répondre. Pire, il pleure de honte devant son ignorance.


L’expérimentation se révèle concluante. L’éducation d’un prince de la Renaissance ne peut reposer que sur une nouvelle approche de l’enseignement proposé par les humanistes.


Conclusion


Rabelais et l’éducation : comment former un esprit libre ? À travers Eudémon et Ponocrates, Rabelais défend donc une éducation vivante : elle ne se limite pas à retenir des livres, mais apprend à comprendre, à parler, à juger et à agir. L’humanisme valorise ainsi la clarté, la culture antique, l’éloquence et la formation complète de l’individu.

 

Après Rabelais, qui rêve une éducation libérée des carcans et rendue à la joie du savoir, le Grand Siècle nous invite à déplacer légèrement le regard. Avec La Fontaine, il ne s’agit plus seulement de dénoncer les faux savoirs, mais de se moquer de ceux qui parlent trop, moralisent trop vite, et oublient l’essentiel : aider l’enfant avant de lui faire la leçon.

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