La mansarde bleue de George Sand
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Après le succès d’"Indiana" et les contraintes financières qui l’obligent à vivre de sa plume, George Sand s’installe dans un lieu devenu légendaire : la mansarde bleue, quai Malaquais à Paris. Dans ce refuge modeste et vibrant, elle travaille, reçoit ses amis et entre pleinement dans le tourbillon littéraire et amoureux de la capitale.

La mansarde bleue de George Sand
Dans l’article précédent, nous avons vu combien le succès littéraire impose à George Sand une discipline de travail et une dépendance nouvelle à l’égard de ses revenus d’écrivaine. Découvrons aujourd’hui le lieu où cette vie de plume prend forme à Paris : la mansarde bleue du 19 quai Malaquais, à la fois retraite de travail, salon d’amitiés et seuil des grandes passions à venir.
Cercle d’amis
C’est à la faveur de la cessation de son association littéraire avec Jules Sandeau que George Sand habite, seule, à la mansarde bleue avec sa fille Solange. Elle y reçoit de nouvelles relations, la comédienne Marie Dorval, Sainte-Beuve et Mérimée. La jeune femme vit dans un tourbillon à Paris.
Son ami, Jules Boucoiran resté dans le Berry, se plaint fort de ne pas avoir de ses nouvelles et critique même sa conduite, entendez ses liaisons. Elle y répond fermement tout en jurant de son affection pour ce dernier.
Elle rencontre aussi Mérimée pour lequel elle éprouve un vif sentiment. Elle s’emballe, mais cet amour tourne court, ce qui fait naître un nouvel épisode de spleen ainsi qu’on le sent au travers de la lecture de la lettre suivante datée du mois de mai 1833. :
"Cher ami,
(…) Je ne t’ai pas donné signe de souvenir et de vie depuis bien des mois. C’est que j’ai vécu des siècles ; c’est que j’ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme, indépendante, avantageuse. Mais, pour arriver là, tu ne sais pas quels affreux orages j’ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore, ensemble, le clair de lune sur la cascade d’Urmont !
Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en jouir et je n’en suis plus capable. Mon cœur a vieilli de vingt ans, et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n’est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit.J’ai doublé le cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et brûlés par le soleil, sont à l’ancre et ne peuvent plus risquer sur les mers leur chaloupe avariée. Ils n’ont pas de quoi vivre à terre, et, d’ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie, des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient recommencer ; mais le navire est démâté, la cargaison perdue ; il faut échouer sur le sable et rester là.
Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l’état maussade de mon cerveau. Suis-je plus à plaindre qu’auparavant ? Peut-être ; le calme qui vient de l’impuissance est une plate chose.
Pour toi, c’est différent. La raison, la force, la volonté t’ont placé où tu es. Aussi tu as en toi-même de sérieuses jouissances, de nobles consolations. »
George Sand, correspondance, Lettre à François Rollinat, 26 mai 1833.
Musset
C’est dans ce contexte que George Sand rencontre Alfred de Musset au cours d’un dîner au mois de juin 1833. Ce dernier s’empresse alors de lire le nouveau roman de George appelé, Lélia. Il est subjugué par elle. Il lui écrit aussitôt cette lettre teintée d’admiration amoureuse :
" (...) Il y a dans Lélia des vingtaines de pages qui vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lara. Vous voilà George Sand ; autrement vous eussiez été Madame une telle faisant des livres. Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la raison. Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot ridicule «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas? » ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport.
Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le rendre à personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander), mais je puis être, si vous m'en jugez digne, non pas même votre ami, c'est encore trop moral pour moi, mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant : avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne.
Si, à ce titre, quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli !) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.– Pardonnez-moi de vous le dire en face je n'ai aucune raison pour mentir. "
Musset, Lettre du 18 juillet 1833, Gallica
Fausse confession du poète ! Onze jours plus tard, il se déclare, enfin, dans une célèbre lettre du 29 juillet 1833 que nous verrons dans l'article suivant.
La mansarde bleue apparaît comme un véritable carrefour dans la vie de George Sand. Elle y affirme son indépendance, y entretient un cercle d’amitiés choisies et y poursuit son travail d’écrivaine au cœur du Paris littéraire. Mais ce lieu intime devient aussi le décor d’une rencontre décisive : celle d’Alfred de Musset, qui va bientôt entraîner l’auteure dans l’une des passions les plus célèbres du romantisme.



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