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L’argumentation littéraire chez Fontenelle, Voltaire et Duras

il y a 50 minutes
7 min de lecture

De la dent d’or de Fontenelle à l’affaire Calas défendue par Voltaire, jusqu’à la prise de position controversée de Marguerite Duras, la littérature se confronte aux croyances et aux préjugés. Trois textes marquants interrogent le pouvoir de l’écriture et la responsabilité de l’écrivain.


Une une de journal en noir et blanc sur Marguerite Duras et l’affaire de la Vologne, gros titre sur Christine V., ton grave.
Article de Marguerite Duras dans Libération, 17 juillet 1985


Dans l'article précédent, nous avons évoqué l'exercice de style auquel se sont prêtés deux écrivains s'emparant d'un événement. Aujourd'hui, nous verrons que le thème du fait divers dans la littérature nous conduit aussi à examiner un sujet qui ne s’y prête guère, l’argumentation. Découvrons trois illustrations :


  • La fameuse histoire d’une dent d’or, sous la plume de Fontenelle,

  • L'affaire Calas sous celle de Voltaire,

  • Sublime, forcément sublime sous la signature de Marguerite Duras.


 L’argumentation littéraire : reprenons-les dans l'ordre, si vous le voulez bien.


1.   La dent d’or de Fontenelle : combattre la superstition


Nous avons choisi de remettre à l’honneur un des textes les plus célèbres du XVIIIe siècle, l’épisode de la dent d’or.


De quoi s’agit-il ?


Il s’agit d’un récit rapportant l’histoire d’une mystérieuse dent en or qui orne la bouche d’un enfant.


Pour le philosophe, ce fait divers imaginaire est un prétexte à une argumentation indirecte. Il développe une thèse rationaliste. Vous constaterez qu’il condamne la superstition. 

 

"En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or, à la place d'une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à l'université de Helmstad, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eût examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.

 Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. 

Cela veut dire que non seulement nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux."

Fontenelle, Histoire des Oracles (1687)

 

 

Cette première réflexion sur les dérives de l’interprétation ouvre la voie à un cas historique où l’argumentation littéraire se met directement au service de la justice.


  1. Voltaire et l’affaire Calas : argumenter contre l’injustice


Le thème du fait divers dans la littérature serait traité de manière lacunaire si l’on omettait de parler de l’affaire Calas. Ce fait divers survenu en 1762 a été le cheval de bataille de Voltaire dans sa lutte contre l’intolérance religieuse. 

 

En 1761, Marc-Antoine Calas est retrouvé pendu chez lui. L’affaire fait grand bruit à Toulouse d’autant qu’une rumeur se lève pour accuser la famille et notamment le père du jeune homme, calviniste, d’avoir assassiné son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme.


L’affaire s’emballe et un procès aboutit à la condamnation de Jean Calas.


Le 10 mars 1762, en dépit de ses proclamations d’innocence, ce dernier subit le châtiment de la roue en place publique. Son second fils est banni, sa femme se voit acquittée tandis que ses filles sont emmenées au couvent.

 

C’est dans ce contexte de condamnation fondée sur la rumeur et les préjugés que l’intervention de Voltaire prend tout son sens.


Intervention de Voltaire


Voltaire emploie toute son énergie à faire réviser l’affaire devant le tribunal de Paris et à obtenir la tenue d’un nouveau procès à Toulouse.


À l’appui des faits, il rédige un Traité sur la tolérance en 1763. Cette campagne incroyable aboutit à ses fins : en 1765, Jean Calas est entièrement réhabilité.

 

Dans l’extrait qui vous est proposé aujourd’hui, nous nous intéressons à la manière dont ce fait divers est exposé : on constate qu’il écrit pour son époque, mais aussi pour l’avenir. Un témoignage unique.


"Le meurtre de Calas, commis dans Toulouse avec le glaive de la justice, le 9 mars 1762, est un des plus singuliers événements qui méritent l’attention de notre âge et de la postérité. (…)

Il s’agissait, dans cette étrange affaire, de religion, de suicide, de parricide ; il s’agissait de savoir si un père et une mère avaient étranglé leur fils pour plaire à Dieu, si un frère avait étranglé son frère, si un ami avait étranglé son ami, et si les juges avaient à se reprocher d’avoir fait mourir sur la roue un père innocent, ou d’avoir épargné une mère, un frère, un ami coupables. 

Jean Calas, âgé de soixante-huit ans, exerçait la profession de négociant à Toulouse depuis plus de quarante années, et était reconnu de tous ceux qui ont vécu avec lui pour un bon père. Il était protestant, ainsi que sa femme et tous ses enfants, excepté un, qui avait abjuré l’hérésie, et à qui le père faisait une petite pension. Il paraissait si éloigné de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la société qu’il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu’il avait depuis trente ans chez lui une servante zélée catholique, laquelle avait élevé tous ses enfants. 

Un des fils de Jean Calas, nommé Marc-Antoine, était un homme de lettres : il passait pour un esprit inquiet, sombre, et violent. Ce jeune homme, ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n’était pas propre, ni à être reçu avocat, parce qu’il fallait des certificats de catholicité qu’il ne put obtenir, résolut de finir sa vie, et fit pressentir ce dessein à un de ses amis ; il se confirma dans sa résolution par la lecture de tout ce qu’on a jamais écrit sur le suicide. 

Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses mœurs, fils d’un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé de Bordeaux la veille ; il soupa par hasard chez les Calas. Le père, la mère, Marc-Antoine leur fils aîné, Pierre leur second fils, mangèrent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit salon : Marc-Antoine disparut ; enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas et lui, étant descendus, trouvèrent en bas, auprès du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte, et son habit plié sur le comptoir ; sa chemise n’était pas seulement dérangée ; ses cheveux étaient bien peignés : il n’avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure. 

On passe ici tous les détails dont les avocats ont rendu compte : on ne décrira point la douleur et le désespoir du père et de la mère ; leurs cris furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas, hors d’eux-mêmes, coururent chercher des chirurgiens et la justice. 

Pendant qu’ils s’acquittaient de ce devoir, pendant que le père et la mère étaient dans les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s’attroupe autour de la maison. Ce peuple est superstitieux et emporté ; il regarde comme des monstres ses frères qui ne sont pas de la même religion que lui. »


 

Après cet exemple d’engagement éclairé, l’affaire Villemin permet d’observer les risques d’une intervention littéraire insuffisamment étayée par les faits.


3. Marguerite Duras : les risques du jugement médiatique


Dans Sublime, forcément sublime Christine V., Marguerite Duras, fascinée par l’affaire Villemin et portée par une intense pression médiatique, expose un point de vue féministe sans mesurer les conséquences de son écrit.

 

Le 17 juillet 1985, Marguerite Duras publie dans le journal Libération un article consacré à Christine Villemin, mère de Grégory, alors soupçonnée d’avoir commis le crime.


L’écrivaine, mondialement reconnue, ne peut s’empêcher d’apporter son propre éclairage sur ce qu'elle qualifie "d'infanticide" : ce sera Sublime, forcément sublime Christine V.

 

Pour comprendre la portée de cette intervention, il faut d’abord examiner la représentation que Duras donne de Christine Villemin.


L’argumentation littéraire

L’auteure s’exprime à la première personne du singulier pour évoquer la culpabilité avérée -de son point de vue- de Christine Villemin. Elle entreprend de défendre cette femme qui, selon elle, ne se serait pas sentie mère, tout en glosant sur sa vie conjugale et personnelle.


Le discours de Duras fait ensuite entrer en scène le nous, c’est-à-dire la communauté des femmes.

" C’est là, il me semble, que la raison du meurtre se rapprocherait de nous, qu’une sorte de relation causale décisive s’établirait entre la vie de Christine V. et la disparition de son enfant. "

Marguerite Duras engage ainsi sa plume dans un combat social contre la "loi du couple faite par l’homme ".


Elle s’empare du fait divers pour défendre sa propre cause. Ce faisant, elle commet une grave erreur de jugement.

 

Cette lecture personnelle de l’affaire ne demeure toutefois pas sans effets : sa diffusion entraîne des conséquences qui dépassent largement le cadre littéraire.


Conséquences

Cette initiative a eu des effets particulièrement néfastes au regard des événements qui ont suivi. L’article a connu un véritable retentissement dans les milieux intellectuels parisiens, incitant d’autres personnalités à intervenir dans l’affaire.


Plusieurs intellectuels, dont de nombreuses femmes, ont à leur tour pris la plume pour donner leur avis, parmi lesquelles Régine Desforges et Françoise Sagan. C’est dans ce contexte que l’affaire a connu un véritable emballement médiatique.

 

Enfin, cette prise de position s’est révélée d’autant plus malvenue que Christine Villemin a été entièrement blanchie de ces effroyables soupçons.


N’est donc pas Voltaire qui veut…

 

Conclusion


L’intervention d’un écrivain dans un fait divers peut produire des effets très différents. Là où Voltaire s’appuie sur les faits pour combattre une erreur judiciaire, Marguerite Duras projette sur l’affaire Villemin une lecture personnelle qui contribue à son emballement médiatique. Le fait divers devient donc un terrain d’engagement littéraire, mais aussi un exercice qui exige prudence et rigueur.

 

Sources :

Le Fait divers et ses fictions, Frédérique Toudoire-Surlapierre, Minuit, 2019.

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