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La part d'héritage

  • il y a 2 jours
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 21 heures

Une réécriture moderne de la parabole du fils prodigue : entre héritage anticipé, conflit familial, fuite, chute et pardon. Un récit poignant sur la liberté, le travail et la rédemption.


Maison de campagne au coucher de soleil, entourée d'arbres et champs. Lumière dorée, voiture garée devant, ambiance paisible et sereine.

La part d'héritage


Découvrez la nouvelle entrant dans le thème de la terre. La part d'héritage est l'occasion de revisiter la parabole évangélique de l'enfant prodigue.



La rupture brutale entre le père et le fils


Donne-moi ma part ! Celle qui me revient à ta mort...

Le père fixa son cadet, rempli de stupeur. Anticiper sa mort touchait à un tabou extrême pour cet homme encore en pleine force de l’âge. Cela constituait même une profonde offense. Un silence se fit jour entre eux, chacun chercha à percer la pensée de l’autre. Le fils soutint sa demande d’un regard sombre ; le père sentit planer sur lui l’ombre d’une menace.


Il se fit donc philosophe. On ne retient pas celui qui est sur le départ. Il se leva et revint quelques instants plus tard avec une enveloppe fournie. Il la lui tendit. Le fils se mit à compter. En voilà un bel héritage ! Il avait en effet de quoi s’arracher à cette existence rivée à la culture du sol et au soin des bêtes. L’ennui chaque jour l’ensevelissait un peu plus dans un tombeau.


Ici, la joie n’avait plus de place, seulement la gravité d’une réalité laborieuse. Jamais plus un rire, un moment de détente, rien que du travail érigé en impératif depuis le décès de la mère. Il n’avait guère eu le temps de jouer dans son jeune âge : il lui fallait racler avec son petit râteau, aider son pauvre père. Il considérait désormais qu’il avait rempli son comptant de labeur pour toute une existence. N’avait-on pas assez abusé de sa docilité ?


Ses amis avaient des distractions, lui non. Pas de moments à perdre, disait le père. Ce dernier portait en lui une équation impossible : transmettre une ferme de manière équitable à ses deux fils. Le contexte de la crise agricole rendait illusoire ce vœu. Il était déjà difficile de se payer sur une exploitation. D’ailleurs, aucun pour l’heure n’en percevait : tout était réinvesti. Le seul moyen de réaliser ce juste partage  ! Le père vivait dans le projet du futur à l’âge où son cadet rêvait, lui, des fruits du présent.


Ce foyer sans mère en faisait un lieu d’échanges réduits à la plus simple expression. Pas de termes inutiles, pas d’épanchements du cœur. Uniquement du labeur, avec un signe de tête du père pour montrer sa satisfaction. C'était tout.


Un jour, le cadet n’en put plus. Il lui fallait fuir au plus vite avant de devenir un besogneux asséché, comme son aîné. Il réfléchit à ce sens de l’équité si souvent évoqué. Et s’il le prenait au mot ? Dire son désir d’un ailleurs, ce serait déjà un moyen de faire voler en éclats ce silence. Son seul projet était de partir. Où ? Il n’en savait rien. Il ignorait le monde. Un instant de lucidité pointa en lui. Avec quel argent ? Il se souvint alors que son père parlait d’un héritage immense qu’il leur léguerait. Il ne connaissait pas la valeur des terres ni de l’exploitation. Manifestement, il y avait un tas d’or. Autant y puiser maintenant plutôt que dans quelques années. Il n’y avait qu’un moyen :


Donne-moi ma part !

L’aîné face à l’incompréhension et à la jalousie


L’aîné vit alors son frère quitter la ferme avec son sac à dos. Où allait-il donc ? Il demanda quelques explications à son père qui se borna à lui dire qu'il avait demandé sa part avant de les quitter. Cette phrase fit l’effet d’une bombe. Ainsi, on pouvait obtenir son dû ? Il n’en revenait pas. Depuis qu’il travaillait, jamais une plainte, pas une seule exigence de sa part. Il incarnait, en effet, le bon fils, soumis et infatigable. En retour, aucune récompense ! Ce n’était pas comme son cadet, paresseux, qui venait de toucher une récompense. Il en conçut de la jalousie, qui se dissimula derrière sa colère.


Le père l’écoutait sans rien dire. Il semblait accablé par les vifs reproches de son aîné, dirigés aussi contre lui. Non seulement il était accusé, mais il était d’ores et déjà condamné dans un procès pour favoritisme. Il accepta humblement le grief, il reconnaissait ainsi sa faiblesse. L’équité signifiait pour lui que chacun ait son dû. 

On ne retient pas un être qui veut partir. Maintenant, tout ce qui reste est à toi. Ton frère t’abandonne tout. 

Ces mots produisirent un effet apaisant. L’aîné se vit alors comme unique propriétaire du domaine. Le départ de son frère arrangeait ainsi ses affaires ; son père avait en somme préservé ses intérêts. Mais loin de lui en être reconnaissant, il le dévisagea : il le trouva soudainement vieilli. Peut-être qu’il n’aurait plus si longtemps à attendre ! Ce n’était que justice, il avait travaillé durement pour atteindre ses "espérances ". 


Il ne voyait donc plus d’un si mauvais œil le surcroît de tâches, puisqu’il œuvrerait désormais non pour la famille, mais pour lui-même. Il saurait normaliser la besogne ayant devant lui un but clair.


L’illusion de la liberté et la chute à Bordeaux


De son côté, le cadet choisit sa destination au hasard. Il grimpa dans le premier train au départ de la gare. Cela l’amusa sacrément : va pour Bordeaux ! Il avait de quoi vivre dignement et il se prit vite au jeu. Il devint quelqu’un d’autre, il connut bien des fêtes.


On lui décerna un soir de beuverie le titre de "prince de la nuit ". Certes, il lui fallait souvent payer l’addition, mais il ne savait pas que l’on pouvait avoir autant d’amis, se réjouir ainsi et être apprécié par les filles.


Mais l’argent fila en six mois.


Vint le moment de chercher du travail ; or, il n’avait aucune qualification.


On se détourna de lui aussi vite qu’on s’y était attaché. De Charybde en Scylla, il se retrouva sans toit, contraint de mendier. Le prince de la nuit se mua en prince de la rue. Il connut le froid et la violence. L’injustice terriblement. Perdant le goût de vivre, l’alcool devint son refuge. Il faisait la manche.


La rencontre spirituelle et le début de la prise de conscience


Un soir de mars, comme il faisait glacial, il marcha et suivit une foule qui entrait dans une église. Il s’y abrita. Il y faisait bon et toutes les lumières étaient allumées ; une atmosphère chaleureuse y régnait.


Son attention fut attirée par une scène étrange : un homme passait avec une bassine et un linge, lavant et embrassant les pieds de douze participants. Quelle chose curieuse ! Cela lui donna envie de se nettoyer tout entier, de se raser, de se faire couper les cheveux. Redevenir le prince de la nuit.


Il était aussi question d’un repas, de pain et de vin partagés. Une fête où tous étaient conviés, renvoyant la solitude les mains vides. Ces paroles d’accueil et de tolérance firent mouche en lui.


À la fin de l’office, il sortit rapidement pour tendre son escarcelle qui fut pleine.


Le lendemain, il revint. Un autre spectacle se tenait : on racontait l’histoire du même homme depuis jugé et condamné à mort. Il avançait jusqu’au Golgotha, portant sa croix. L’injustice lui parut criante. Et sans savoir pourquoi, il se sentit bouleversé. L’épisode des deux larrons le secoua particulièrement.


Il se reconnaissait en l’un d’eux. Après ce qu’il avait fait : partir sans un regard, gaspiller son argent avant de sombrer dans la misère. Peut-être restait-il un espoir ? Un père demeure un père. 


À la sortie, son escarcelle se remplit encore. Il compta : assez pour payer le billet de retour. Il forma alors le projet de travailler, non tel un fils, mais comme simple ouvrier.


Le retour du fils : entre honte et espoir de pardon


Le jour suivant, il prit le train.


Il observa, dès son arrivée, les mouvements de la ferme. Rien n’avait donc changé. Cela le réconforta. Lui, en revanche, n’était plus le même. Comment revenir ? 


Il n’avait pas pour l’heure la réponse. La nuit porterait conseil. Il s’introduisit sans se faire voir et se coucha dans l’étable. Se sentant chez lui, il s’endormit profondément. 


Au petit matin de Pâques, son père entra pour la traite, plus voûté qu’avant. Le cadet s’approcha. Le vieil homme se retourna, incrédule, puis le serra dans ses bras en pleurant. Aucun mot. Tout était dit : les gestes parlaient d’eux-mêmes. Il refusa toutes les explications. Son fils était revenu.


Le conflit final avec l’aîné : justice contre miséricorde


On était le soir, la maisonnée était tout allumée, avec du feu dans la cheminée, une table dressée avec une nappe damassée blanche, un beau couvert, un gigot d’agneau et du bon vin. De retour de congé qu'il s'octroyait maintenant, l’aîné surprit son père avec son frère. Il éclata de colère : 

 Comment oses-tu revenir ? 

Son père s’interposa. 

 Réjouissons-nous du retour de ton cadet. 

 L’aîné invoqua la justice :

 Celui-ci revient et tu lui offres tout ! Je n’ai pas trimé autant pour rien. 

Le cadet le rassura, il avait déjà touché sa part. Il ne demandait que le gîte et le couvert.


L’aîné se rasséréna. Soit, il le garderait, mais jusqu’au décès du père. 


Deux visions de l’héritage


C’est ainsi que le cadet reprit sa place dans l’exploitation et travailla avec ardeur sous le regard éternellement jaloux de l’aîné.


Quelque temps plus tard, il se mit à son compte. Il se lança dans la permaculture produisant de bons rendements. Il aimait bêcher la terre et planter de nouvelles graines. On venait voir, des alentours, le potager de l’ancien bon à rien devenu un modèle. 


L’aîné, lui, devint seul maître après la mort du père.


Il n’en fut pas plus heureux.


Et pourtant, chacun reçut son héritage selon son dû comme dans la morale de la fable du laboureur et ses enfants de la Fontaine :


Mais le père fut sage

De leur montrer avant sa mort

Que le travail est un trésor.

 

Pour l’un, la ferme lui apparut malheureusement comme un inexorable joug.


Pour l’autre, l’art de cultiver la terre lui permettait de savourer le goût du pardon.


Sources :

Le fils prodigue - Évangile, Lc 15, 11-32

 

 


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