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La Terre dans la littérature : de Gaïa à la modernité

  • il y a 3 heures
  • 11 min de lecture

De l’Antiquité à Zola : comment les écrivains ont représenté la terre, entre nature nourricière, paysage poétique et symbole du monde. Une Histoire littéraire de la Terre.


une barrière et une haie avec un champ où broutent des moutons
Parc du château de Versailles

La Terre dans la littérature


La terre constitue l’un des quatre éléments de la philosophie antique, avec l’eau, le feu et l’air.


Elle occupe une place essentielle dans l’imaginaire des écrivains. Ce sujet a été traité dans tous les genres littéraires : roman, poésie, théâtre et également la littérature d'idées.


Voyons comment ce thème a évolué dans l’histoire littéraire à travers cette rétrospective composée de textes d’anthologie.


Sous la plume des auteurs, la représentation de la terre est protéiforme : il existe autant de visions de la terre que d’œuvres de l’esprit. Tantôt divinité, tantôt paysage contemplé, espace de travail ou métaphore du monde, elle inspire des regards multiples.


La Terre dans la littérature : nous commencerons, honneur aux Anciens, par la découverte de Gaïa chez Homère. Nous poursuivrons ensuite par différentes représentations de la terre : nourricière, enchantée, rude ou tragique selon le plan suivant :


Plan :

  • Ode à Gaïa (Homère)

  • Alésia (J. César)

  • La propriété privée (Rousseau)

  • La terre et les lois (Montesquieu)

  • La terre pour George Sand

  • Le spectacle de la nature (Gautier)

  • La chaleur torride (Gourmont)

  • La prairie de Verhaeren

  • L’apprenti horticulteur (Flaubert)

  • Le théâtre du monde (Shakespeare)

  • Le globe terrestre (Tiouttchev)

  • L’attachement à la terre (Zola)


 

1.Ode à Gaïa


Dans l’Antiquité, la Terre n’est pas seulement une planète : elle est une divinité. Gaïa, mère de tous les êtres, incarne la puissance originelle du monde, comme le chante Homère dans les Hymnes homériques.


Elle apparaît comme une divinité primordiale et majeure : la terre nourricière, source de toute vie. Un véritable culte de la fertilité lui était rendu.


Découvrons l’ode dédiée à Gaïa par Homère : un poème plein de lyrisme.

"Je chanterai Gaia, Mère de tous, aux solides fondements, très antique, et qui nourrit sur son sol toutes les choses qui sont. Et tout ce qui marche sur le sol divin, tout ce qui nage dans la mer, tout ce qui vole, se nourrit de tes richesses, ô Gaia ! De toi viennent les hommes qui ont beaucoup d’enfants et beaucoup de fruits, ô Vénérable ! Et il t’appartient de donner la vie ou de l’ôter aux hommes mortels."

Mais la terre ne résiste pas toujours à la volonté de l’homme.


2. La terre d’Alesia

De terre divinisée, elle devient progressivement terre dominée et façonnée par l’action humaine. Prenons un exemple tiré de l’antiquité romaine.


Dans La Guerre des Gaules, Jules César décrit avec précision les gigantesques travaux entrepris pour assiéger les Gaulois retranchés à Alésia en 52 av. J.-C.


La terre n’est plus ici objet de vénération : elle devient matière à creuser, à déplacer, à fortifier. Fossés, retranchements et remparts transforment le paysage en une véritable machine de guerre.


L’unité de longueur indiquée dans le texte, le pied romain, équivaut à environ 29,6 cm. À vos calculettes et à vos relevés :


"Il fit creuser un fossé large de vingt pieds, dont les côtés étaient à pic et la profondeur égale à la largeur. Tout le reste des retranchements fut établi à quatre cents pieds en arrière de ce fossé ; (...) Dans cet espace, César tira deux fossés de quinze pieds de large et d'autant de profondeur ; celui qui était intérieur et creusé dans les parties basses de la plaine, fut rempli d'eau tirée de la rivière.  Derrière ces fossés, il éleva une terrasse et un rempart de douze pieds ; il y ajouta un parapet et des créneaux, et fit élever de grosses pièces de bois fourchues à la jonction du parapet et du rempart, pour en rendre l'abord plus difficile aux ennemis. Tout l'ouvrage fut flanqué de tours, placées à quatre-vingts pieds l'une de l'autre."

Jules César, La Guerre des Gaules


La terre peut être également source de conflits.


3. la propriété privée de Rousseau

Rousseau voit dans la terre close et devenue ainsi une propriété privée la cause des misères humaines. Tant de sang a été versé pour maintenir ce droit :


“Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ! “

 Mais la nature de terre peut aussi déterminer la loi des hommes.


4. La terre de Montesquieu


Il existe autant de lois que de sols.


Pour Montesquieu, l'homme est déterminé par son milieu.


Voici sa démonstration qui lit la richesse de la terre à un régime monarchique ou tyranique, soit un pouvoir détenu par un seul dirigeant et, à l'inverse, la pauvreté du sol à un régime démocratique soit une gestion multiple.

Ainsi le gouvernement d’un seul se trouve plus souvent dans les pays fertiles, et le gouvernement de plusieurs dans les pays qui ne le sont pas, ce qui est quelquefois un dédommagement.

Mais la terre est également porteuse de promesses infinies.


5. La terre pour George Sand

Elle offre à l’homme des ressources précieuses et un spectacle naturel inépuisable.


George Sand a su décrire avec sensibilité la campagne berrichonne, harmonieuse et vivante. Dans son œuvre abondante, la nature apparaît comme un univers familier, intime, presque complice.


Dans cet extrait de La Petite Fadette, l’héroïne rappelle à Landry que ceux qui savent regarder la nature y découvrent des richesses insoupçonnées.


"Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui n'ont rien à eux n'en demandent pas si long à Dieu, et ils s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent, ils observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. (...) Moi, je sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que tu écrases sous tes pieds ; et quand je sais leur usage, je les regarde et ne méprise ni leur odeur ni leur figure». 

George Sand, La Petite Fadette, (chapitre XVIII)

 

La terre devient également un spectacle pour celui qui prend le temps de l’observer.


6.Le spectacle de la nature : Théophile Gautier


Dans ce poème de Théophile Gautier, le regard se porte au niveau du sol : la vie minuscule des insectes, la douceur de la mousse ou le bruissement de l’eau composent un tableau délicat et apaisant.


Le poète parnassien célèbre la beauté du monde dans ses détails les plus humbles.


"Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage

Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,

J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,

Loin des chemins poudreux, à demeurer assis

Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,

Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.

Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi

Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,

Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,

Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,La chenille traînant ses anneaux veloutés,

La limace baveuse aux sillons argentés,Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.

Ensuite je regarde, amusement frivole,

La lumière brisant dans chacun de mes cils,

Palissade opposée à ses rayons subtils,

Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte

En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;Et lorsque je suis las je me laisse endormir,

Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,

Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,

Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette."


Théophile Gautier (1811-1872), Farniente, Premières Poésies,


La terre peut aussi être peinte sous son aspect suffocant.

 

7.La chaleur torride : Rémy de Gourmont


Dans ce poème de Rémy de Gourmont, la chaleur accablante et l’atmosphère lourde transforment la nature en espace suffocant.


La terre devient alors le théâtre d’une méditation sur la fragilité de la vie et l’approche de la mort.


Moritura

"Dans la terre torride, une plante exotique

Penchante, résignée : éclos hors de saison

Deux boutons fléchissaient, d'un air grave et mystique;

La sève n'était plus pour elle qu'un poison.

 

Et je sentais pourtant de la fleur accablée

S'évaporer l'effluve âcre d'un parfum lourd,

Mes artères battaient, ma poitrine troublée

Haletait, mon regard se voilait, j'étais sourd.

 

Dans la chambre, autre fleur, une femme très pâle,

Les mains lasses, la tête appuyée aux coussins :

Elle s'abandonnait : un insensible râle

Soulevait tristement la langueur de ses seins.

 

Mais ses cheveux tombant en innombrables boucles

Ondulaient sinueux comme un large flot noir

Et ses grands yeux brillaient du feu des escarboucles

Comme un double fanal dans la brume du soir.

 

Les cheveux m’envoyaient des odeurs énervantes,

Pareilles à l’éther qu’aspire un patient,

Je perdais peu à peu de mes forces vivantes

Et les yeux transperçaient mon cœur inconscient."

 

 Rémy de GOURMONT (1858-1915) Hiéroglyphes, recueil Divertissements


 La terre inspire également des tableaux bucoliques.


8. La prairie : Émile Verhaeren


Dans ce sonnet de Verhaeren, la nature apparaît paisible et lente : les troupeaux descendent vers l’étang pour s’abreuver tandis que la lumière du soir enveloppe les paysages.


Le poète restitue ainsi le rythme tranquille du monde rural.


L'Abreuvoir

En un creux de terrain aussi profond qu'un antre,

Les étangs s'étalaient dans leur sommeil moiré,

Et servaient d'abreuvoir au bétail bigarré,

Qui s'y baignait, le corps dans l'eau jusqu'à mi-ventre.


Les troupeaux descendaient, par des chemins penchants :

Vaches à pas très lents, chevaux menés à l'amble,

Et les bœufs noirs et roux qui souvent, tous ensemble,

Beuglaient, le cou tendu, vers les soleils couchants.


Tout s'anéantissait dans la mort coutumière,

Dans la chute du jour: couleurs, parfums, lumière,

Explosions de sève et splendeurs d'horizons;


Des brouillards s'étendaient en linceuls aux moissons,

Des routes s'enfonçaient dans le soir - infinies,

Et les grands bœufs semblaient râler ces agonies.


Émile VERHAEREN (1855-1916) LES FLAMANDES


La terre peut être généreuse, mais elle exige savoir-faire et patience.


9. L’apprenti horticulteur : Flaubert


Dans Bouvard et Pécuchet, Flaubert décrit avec ironie les tentatives horticoles maladroites de deux amateurs enthousiastes mais inexpérimentés.


Malgré leurs efforts et leurs multiples expériences de greffes et de semis, leurs cultures tournent au désastre.


La terre se révèle ici complexe révélant l’écart entre la théorie et la pratique.


"Il eut la précaution pour les boutures d’enlever les têtes avec les feuilles. Ensuite, il s’appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin il ajustait les deux libers ! comme il serrait les ligatures ! Quel amas d’onguent pour les recouvrir !

Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes, comme s’il les eût encensées. À mesure qu’elles verdissaient sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles. Puis, cédant à une ivresse, il arrachait la pomme de l’arrosoir et versait à plein goulot, copieusement.

Au bout de la charmille, près de la dame en plâtre, s’élevait une manière de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments, et il passait là des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire les étiquettes, à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s’asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des embellissements.

Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums ; entre les cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols ; et comme les plates-bandes étaient couvertes de boutons d’or, et toutes les allées de sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.

Mais la couche fourmilla de larves ; malgré les réchauds de feuilles mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne poussa que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas, les greffes se décollèrent, la sève des marcottes s’arrêta, les arbres avaient le blanc dans leurs racines ; les semis furent une désolation. Le vent s’amusait à jeter bas les rames des haricots. L’abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates.

Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets, et du cresson de fontaine, qu’il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus. Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux et absolument incomestible. N’importe, Pécuchet fut content de posséder un monstre.(...)"


 

La terre peut aussi devenir une métaphore du monde lui-même.


10. Le théâtre du monde : Shakespeare

 

Dans le prologue de Henri V, Shakespeare évoque le théâtre du Globe, dont la scène circulaire est surnommée le " Wooden O".


Ce cercle de bois symbolise un monde miniature où l’imagination du spectateur recrée les vastes paysages de l’histoire.


"LE CHOEUR.

 Cette arène à combats de coqs peut-elle contenir les vastes plaines de la France ? pouvons-nous entasser dans cet O de bois tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit représenter ici, sur un petit espace, un million. Permettez que, remplissant l'office des zéros dans cet énorme calcul, nous fassions travailler la force de votre imagination. Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces murs, sont enfermées deux puissantes monarchies, dont les fronts levés et menaçants, l'un contre l'autre opposés, ne sont séparés que par l'Océan, étroit et périlleux: réparez par vos pensées toutes nos imperfections : divisez un homme en mille parties; et voyez en lui une armée imaginaire : figurez-vous, lorsque nous parlons des coursiers, que vous les voyez imprimer leurs pieds superbes sur le sein foulé de la terre. C'est à votre pensée à orner en ce moment nos rois; qu'elle les transporte d'un lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrières du temps, et resserre les événements de plusieurs années dans la durée d'une heure. Pour suppléer aux lacunes, souffrez qu'un choeur complète les récits de cette histoire: c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du prologue, implore votre attention patiente, et vous prie d'écouter et de juger la pièce avec indulgence."

Shakespeare,  Prologue de Henri V, traduction François Pierre Guillaume Guizot,

 

La littérature affectionne les grandes métaphores cosmologiques.

 

11.Le globe terrestre : Tiouttchev


Dans ce poème du poète russe Fiodor Tiouttchev, la terre apparaît comme une île entourée par l’océan des songes. La nuit transforme le monde réel en espace mystérieux où se mêlent rêve et réalité.


" Comme le globe terrestre est entouré par l’océan, — ainsi la vie terrestre est enveloppée de songes ; — vienne la nuit, et de ses vagues sonores — l’élément obscur bat son rivage."

Fiodor Tiouttchev (1803-1873), Le globe terrestre


Enfin, la terre peut susciter un attachement profond, presque charnel.


  1. L’attachement à la terre : Zola


Dans La Terre, Émile Zola montre combien la possession de la terre peut devenir une passion dévorante. Elle représente pour les paysans des années de travail, de privations et d’espoir. La transmettre à ses héritiers revient alors à se séparer d’une part de soi-même.


Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'émotion refoulée dans sa gorge, c'était la tristesse infinie, la rancune sourde, le déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens si chaudement convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement de rut, augmentés ensuite de lopins à lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travaux brûlants, sans autre soutien que quelques gorgées d'eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain : la terre ! Et voilà qu'il avait vieilli, qu'il devait céder cette maîtresse à ses fils, comme son père la lui avait cédée à lui-même, enragé de son impuissance »

 Zola, La Terre (1ère partie, ch II)





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