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La Fontaine et l’éducation : le maître d’école face à l’enfant

il y a 10 heures
4 min de lecture

Découvrez L’Enfant et le Maître d’école de La Fontaine : une fable qui critique le pédantisme et interroge le rôle du maître et l’éducation au XVIIe siècle.


Classe rustique: instituteur et enfants autour d’une table, dans une pièce en bois aux tons bruns, ambiance studieuse.
Le Maître d'école, Adriaen van Ostade

La Fontaine et l’éducation : le maître d’école face à l’enfant

 

Dans l’article précédent, nous avons vu l’idéal éducatif de l’humanisme au XVIe siècle avec Gargantua de Rabelais. Poursuivons aujourd’hui notre tour d’horizon avec le XVIIe siècle, dit le Grand Siècle.  


La population française sous le règne de Louis XIV vit alors majoritairement en zone rurale. Le poids fiscal qui pèse sur les ménages, les aléas des récoltes et les famines contribuent à une pauvreté largement répandue.


Dans ce contexte, la question de l’éducation concerne surtout une catégorie restreinte de privilégiés. Nous avons ainsi vu, dans un précédent article, le soin apporté par Fénelon à l’éducation du dauphin, mais aussi, plus largement, à celle de la noblesse et de la bourgeoisie.


Le magister


Pourtant, de petites écoles paroissiales existent sous l’Ancien Régime. Le magister, maître d’école modeste, placé sous l’influence de l’Église ou des autorités locales, est chargé d’apprendre aux enfants les premiers savoirs : lire, écrire, compter, auxquels s’ajoutent longtemps l’instruction morale et religieuse.


Il s’agit toutefois d’un enseignement sommaire, non obligatoire et à la charge des parents : il n’est donc pas ouvert à tous. Je vous invite à consulter le rôle de ce personnage dans la société de l'époque.


C’est précisément cette figure que La Fontaine met en scène dans L’Enfant et le Maître d’école, fable XIX du Livre I.


Fable


Le récit est simple : un enfant tombe dans l’eau et appelle au secours ; le maître d’école, au lieu de l’aider immédiatement, se lance en premier lieu dans une longue remontrance.


Toute la morale tient dans cette disproportion comique entre l’urgence du danger et l’inutilité du discours autoritaire.


La Fontaine : parler moins, secourir mieux : nous allons étudier ce texte en recourant à la méthode des six grosses clefs :


"Dans ce récit je prétends faire voir

D'un certain Sot la remontrance vaine.

Un jeune Enfant dans l'eau se laissa choir,

En badinant (1) sur les bords de la Seine.

Le Ciel permit qu'un saule se trouva

Dont le branchage, après Dieu, le sauva.

S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,

Par cet endroit passe un Maître d'école ;

L'enfant lui crie : Au secours, je péris.

Le Magister (2), se tournant à ses cris,

D'un ton fort grave à contretemps s'avise

De le tancer (3) : Ah  le petit Babouin (4) !

Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise !

Et puis, prenez de tels fripons le soin.

Que les parents sont malheureux, qu'il faille

Toujours veiller à semblable canaille (5) !

Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort !

Ayant tout dit, il mit l'Enfant à bord (6).

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense.T

out babillard, tout censeur (7), tout pédant (8),

Se peut connaître au discours que j'avance :

Chacun des trois fait un peuple fort grand ;

Le Créateur en a béni l'engeance (9).

En toute affaire ils ne font que songer          

Aux moyens d'exercer leur langue.

Hé mon ami, tire-moi de danger ;         

Tu feras après ta harangue."



1) en jouant

(2) maître d'école de village, qui enseigne à lire aux jeunespaysans (dict. de Furetière)

(3) gronder

(4) garnement, enfant qui mérite des réprimandes (dict. dufrançais classique : XVIIème)

(5) péjoratif : jeune enfant (source id. 4)

(6) il le tira de l'eau

(7) celui qui reprend, qui critique avec malveillance( souce id. 4)

(8) maître d'école, précepteur (source id. 4)

(9) l'a fait prospérer et multiplier

 

On relève la présence du poète à travers le pronom personnel « je », qui s’exprime au début et à la fin de la fable. Il s’agit pour lui de narrer l’épisode champêtre du sauvetage d’un enfant par son maître. Mais, entre l’appel au secours et l’acte attendu, la fable se concentre sur le dialogue entre les deux protagonistes, au style direct.

 

À l’appel bref de l’enfant répond une longue diatribe du maître. Les paroles de l'enseignant occupent une grande partie de la fable : on y trouve un ton cassant et autoritaire, marqué par l’emploi de l’impératif et par des termes dépréciatifs à l’égard de l’élève.

 

Le champ lexical du discours est délibérément choisi jusqu’à la formule finale « ayant tout dit », dont on notera l’absence d’humanité et de compassion en un pareil moment.


Toute la morale, développée au présent de vérité générale en neuf vers, montre l’importance de la dénonciation : elle porte sur le discours et son adaptation au moment choisi. C’est bien contre le phraseur, celui dont l’éloquence manque de sens pratique, que la fable est dirigée.

 

La Fontaine et l’éducation : le maître d’école face à l’enfant : cette courte fable renverse ainsi l’image attendue du maître. Celui qui devrait instruire avec mesure et discernement devient un pédant bavard, plus soucieux d’exercer son autorité que de répondre à la détresse de l’enfant.


De Rabelais à La Fontaine, une même exigence se dessine donc : le savoir n’a de valeur que s’il sert la vie, éclaire l’esprit et répond aux besoins réels de l’enfant. Cette réflexion, encore littéraire et morale, prépare une autre étape de notre parcours : celle de l’instruction pensée comme affaire publique. Avant les lois Ferry, bien des voix, philosophes, écrivains, économistes, demanderont que l’école cesse d’être le privilège de quelques-uns pour devenir un droit partagé.


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