De Sedan aux lois Ferry : refonder l’école
Après la défaite de Sedan en 1870, l’école devient l’un des instruments du relèvement de la France. Gratuité, obligation, laïcité : les lois Ferry dessinent une nouvelle école, chargée d’instruire mais aussi de former des citoyens. De Péguy à Paul Bourget, la littérature témoigne des espoirs et des résistances suscités par cette transformation.

De Sedan aux lois Ferry : refonder l’école
Qu’est-ce qui a donné lieu à la naissance de l’école publique sous la IIIe République ?
Nous verrons, à travers les lois Ferry, mais aussi les réactions qu’elles suscitent chez des auteurs tels que Péguy ou Bourget, que l’enseignement primaire ne se limite pas à un lieu d’instruction.
Il devient un espace de formation morale, civique et nationale. Les principes de gratuité, d’obligation et de laïcité apparaissent ainsi comme les trois piliers d’un projet profondément débattu qui vise à renforcer la république.
Mais commençons par le début. Il n’y aurait pas eu les lois Ferry sans un événement traumatique. La défaite de Sedan en 1871, par laquelle la France a été battue par les Prussiens, a ébranlé les consciences. Le pays se trouve amputé de deux territoires, l’Alsace et la Lorraine. Le Second Empire s’effondre, la IIIe République vient de naître sur les cendres d’une humiliation.
La question qui se pose à tous : comment en est-on arrivé là ? Puis de la conséquence, on part en quête de la cause. Comment ont été formés les enfants de la Nation ayant concouru à un tel désastre ?
1. La défaite de 1870 : l’école au cœur du relèvement national
À l’heure des comptes, des voix dans la presse comme à l’Assemblée s’interrogent sur l’échec de l’éducation des soldats battant en retraite ou des paysans refusant de ravitailler les troupes pour vendre leurs récoltes aux Allemands. On pointe du doigt l’effondrement du sentiment d'appartenance nationale, le goût du lucre, la culture de la jouissance au détriment de l’effort.
L’enseignement est jugé inadapté par comparaison avec celui reçu outre-Rhin.
Un lieu commun s’impose : il s’agit de voir en Sedan la victoire non seulement de l’armée allemande, mais aussi de l’instituteur prussien formant les soldats.
Pour cela, on procède en France à un examen de la situation à partir d’un questionnement ajusté :
“L’instruction obligatoire ou, pour parler en termes plus généraux, l’instruction primaire très largement répandue a-t-elle été par elle-même une des causes de la supériorité de l’Allemagne ? Quelle part faut-il attribuer dans nos défaites à l’état relativement inférieur de l’instruction populaire dans notre pays ? Dans quelle mesure enfin pouvons-nous attendre d’une réforme de la loi d’enseignement dans le sens prussien une restauration de nos facilités militaires ?”
Sorel, la discipline prussienne, l’instruction obligatoire et le militarisme en Allemagne, Revue des Deux Mondes,
La défaite militaire conduit progressivement à une interrogation politique plus large : si la France a été vaincue, c’est aussi parce qu’elle n’a pas su former suffisamment ses citoyens. L’école devient alors l’un des moyens privilégiés du redressement national.
2. L’école comme instrument de souveraineté républicaine
L’instruction publique devient le sujet de la reconquête de la souveraineté française pour la République naissante. Mais l’interprétation de la défaite oppose deux camps :
Les catholiques considèrent que le relèvement nécessaire repose sur une augmentation du nombre d’établissements confessionnels à même de rétablir la foi.
Les républicains estiment à l’inverse que l’échec provient de l'école primaire non encore rendue obligatoire ; ils estiment que l’enseignement supérieur se révèle parfaitement inadapté à la situation (faiblesse linguistique, dans la maîtrise de la langue et de la littérature, de la géographie, absence de sport, etc.). Il faut enfin arracher l’éducation publique à l’Église.
Le dogme républicain, opposé à celui catholique pour qui voter ne nécessite pas de savoir, se fonde sur le lien entre instruction et démocratie. Les temps sont donc à l’enracinement du régime par la dispensation d’une solide formation pour tous.
Cette volonté ne se fait pas sans mal ni sans étapes, car les débuts de la IIIe République sont menacés par des tentatives de retour à la monarchie dont l’Église s’est imprudemment associée. La réaction du gouvernement consiste à s’en prendre en retour au clergé.
Pour imposer cette école publique, il faut d’abord affronter l’influence ancienne de l’Église dans l’enseignement. La réforme scolaire prend alors la forme d’un conflit idéologique.
Pragmatique, Jules Ferry adopte une stratégie de débats séparés tout en conduisant les réformes à un rythme soutenu :
1880, dispersion des jésuites et régime d'autorisation préalable,
1881, gratuité de l'enseignement primaire,
1882, obligation et laïcité de l'instruction publique,
1886, laïcité du personnel enseignant.
En six ans, le paysage de l'éducation publique a été transformé. Voyons ensemble ces étapes, si vous le voulez bien.
3. Une guerre scolaire contre l’influence catholique
En 1880, la république porte le fer de lance contre l’enseignement dispensé par les jésuites : leur primauté sur l’esprit des jeunes est contestée tout autant que le contenu de cet enseignement prônant la soumission du fidèle à l’Église.
Ces religieux doivent donc se disperser et fermer leurs établissements. La présence des congrégations est désormais conditionnée à une autorisation préalable. Les catholiques organisent la riposte. Le climat est à la guerre scolaire.
Sans faiblir, la République poursuit son œuvre, rencontrant de plus en plus de résistance.
C’est dans ce climat de confrontation que les républicains choisissent d’avancer par étapes. La première mesure, la gratuité, apparaît comme la moins polémique parce qu’elle répond à un objectif d’égalité sociale.
4. La gratuité : ouvrir l’école à tous
L’instauration de la gratuité de l’enseignement primaire de six à treize ans est votée en juin 1881. La France applique en premier la règle allemande. Elle ne suscite pas d’opposition.
Une fois l’accès à l’école facilité, la République peut franchir une étape plus décisive l’année suivante : rendre l’instruction obligatoire et définir le contenu moral de cet enseignement, mais ce n’est pas sans résistance.
5. L’obligation et la laïcité : former des citoyens
Au mois de mars 1882, la loi oblige tous les jeunes à recevoir une instruction primaire. Cette nouvelle disposition heurte le droit établi jusque-là, que l’on a appelé la loi du père, de faire travailler les enfants aux champs dans cette France profondément rurale.
Le caractère laïc de l’enseignement suscite par ailleurs le plus de polémiques, puisque les signes comme le crucifix ou les images pieuses disparaissent.
L’instruction religieuse est renvoyée au jeudi, qui constitue maintenant une journée de repos accordée à cette fin. Le catéchisme obligatoire est remplacé par une morale sans Dieu.
Pour que ces principes ne restent pas de simples textes de loi, il faut des acteurs capables de les incarner au quotidien. C’est le rôle assigné aux instituteurs de la République.
6. Les instituteurs, "hussards noirs " de la République
La dernière loi Ferry d’octobre 1886 conduit à laïciser le personnel enseignant. Cette école primaire est tenue par des instituteurs appelés des hussards noirs, comme le dit Péguy :
“Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir, mais, je pense, avec un liséré violet. Le violet n’est pas seulement la couleur des évêques, il est aussi la couleur de l’enseignement primaire. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante, mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Une casquette plate, noire, mais un recroisement de palmes violettes au-dessus du front. Cet uniforme civil était une sorte d’uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. “
Péguy, l’Argent,
Le corps professoral porte l’uniforme comme les soldats ; dans les deux cas, la même mission avec des moyens distincts : protéger la nation.
Cependant, cette mission civique confiée aux maîtres ne fait pas l’unanimité. En affirmant que l’école peut former seule les consciences, la République suscite l’inquiétude de ceux qui redoutent une éducation détachée de toute référence religieuse.
7. Une laïcité contestée : le contrepoint de Paul Bourget
Cependant, cette ambition républicaine menée à fond de train ne fait pas disparaître les résistances. Une partie des milieux catholiques et conservateurs s’inquiète d’une école qui prétend former les consciences sans recourir à la religion.
C’est dans ce contexte que Paul Bourget, dans Le Disciple (1889), constitue un exemple éclairant. Son roman interroge la responsabilité morale des maîtres, des livres et des doctrines dans l’éducation trop rationnelle de la jeunesse.
Il rappelle les promesses initiales non tenues :
" Nous nous disions que notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à vous, une France nouvelle, par notre action privée et publique, par nos actes et par nos paroles, par notre ferveur et par notre exemple, une France rachetée de la défaite, une France reconstruite dans sa vie extérieure et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous fussions alors, nous savions, pour avoir appris dans nos maîtres, — et ce fut leur meilleur enseignement, — que les triomphes et les défaites du dehors traduisent les qualités et les insuffisances du dedans. Nous savions que la résurrection de l’Allemagne, au début du siècle, a été avant tout une œuvre d’âme, et nous nous rendions compte que l’Âme Française était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait aider, panser, guérir. (…)”
Paul Bourget, Le Disciple, 1889, dédicace « À un jeune homme ».
L’éducation implique pour lui un enseignement extérieur, mais aussi spirituel.
Face à ces inquiétudes, l’opposition entre catholicisme et République ne demeure pourtant pas totalement figée. À la fin du XIXe siècle, une tentative de rapprochement politique apparaît avec l’intervention du Pape Léon XIII.
8. Léon XIII et le ralliement des catholiques à la République
Dans ce contexte de conflit entre l’Église et la République, la position de Léon XIII introduit une évolution importante. Par l’encyclique Au milieu des sollicitudes, publiée en 1892, le pape invite les catholiques français à se rallier à la République. Il ne s’agit pas pour lui d’adhérer pleinement au programme laïque, mais de reconnaître le régime civil afin de mieux défendre les intérêts religieux dans le cadre légal existant.
Ce ralliement marque donc une inflexion : après les fortes résistances suscitées par la gratuité, l’obligation et surtout la laïcité, une partie du catholicisme français est encouragée à composer avec les institutions républicaines. Toutefois, cette reconnaissance ne met pas fin aux tensions scolaires.
Cet apaisement reste fragile. Les crises politiques de la fin du siècle montrent que la question scolaire est toujours liée aux grands affrontements entre la République et l’Église avec cette fois l'influence de l'armée.
9. De la crise scolaire à l’apaisement progressif
L’affaire Dreyfus (1894-1906) ravive les tensions. Elle oppose à nouveau, de manière schématique, un camp républicain, où le corps enseignant se montre attaché à la défense de la justice, et des milieux conservateurs catholiques plus proches de l’armée.
Cette crise contribue à réveiller le militantisme laïque et prépare le durcissement des affrontements autour de la place de l’Église dans la société française, jusqu’à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905.
Conclusion
De Sedan aux lois Ferry : refonder l’école : en définitive, les lois scolaires de la IIIe République ne se réduisent pas à une réforme technique de l’enseignement. La gratuité rend l’instruction accessible, l’obligation impose l’éducation comme devoir national, et la laïcité veut que l’école soit un espace commun détaché de l’autorité religieuse.
Ces trois principes s’inscrivent dans un même projet politique : reconstruire la France après la défaite, enraciner la République et former des citoyens capables de comprendre, de juger et de participer à la vie démocratique.
Les résistances qu’ils suscitent, de la guerre scolaire aux inquiétudes exprimées par Paul Bourget, montrent toutefois que l’enseignement républicain fut aussi un lieu de conflit idéologique majeur.
Le ralliement souhaité par Léon XIII en 1892 introduit une tentative d’apaisement, sans résoudre entièrement la question scolaire.
C’est progressivement, au tournant du XXe siècle, puis dans l’épreuve de la Première Guerre mondiale, que cette école devient l’un des fondements partagés de l’identité républicaine française.
Dans l’article suivant, nous découvrirons l’étude consacrée à ce nouvel enseignement avec deux écrivains appartenant à la première génération des élèves éduqués par la Nation.
Source :
Mona Ozouf, l’École, l’Église et la République, 1871-1914, Cana



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