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Avant Jules Ferry : le long chemin vers l’école pour tous

il y a 3 heures
5 min de lecture

Avant Jules Ferry, l’instruction n’est pas encore accessible à tous : elle demeure largement réservée aux familles qui peuvent en assumer le coût et reste longtemps liée à l’Église. À la fin du XVIIIᵉ siècle, une nouvelle exigence apparaît pourtant : faire du savoir un bien commun. Condorcet, Jean-Baptiste Say et Victor Hugo, écrivains et penseurs témoignent de cette évolution et contribuent à faire émerger l’idée d’une école destinée à tous.


Tableau noir avec l’inscription Morale. L’ignorance toujours mène à la servitude.

Avant Jules Ferry : le long chemin vers l’école pour tous


On associe volontiers l’école républicaine aux lois Ferry de 1881-1882, qui rendent l’enseignement primaire gratuit, obligatoire et laïque. Mais, comme souvent, la loi vient consacrer une lente maturation des esprits.


Rappelons que durant des siècles, c’est l’Église qui a assuré la fonction éducative au travers de ses différents ordres religieux. 


Enseignement par l’Église


Durant des siècles, l’enseignement est dévolu à l’Église. Il repose, pour les garçons, sur l’étude des langues anciennes, de l’histoire, de la philosophie, de la religion ainsi que des mathématiques.


Il peut être dispensé par un magister, en internat ou parfois à domicile avec un répétiteur. Cet enseignement payant est destiné à des enfants dont la famille aisée est en mesure de régler les coûts de l’instruction. Il concerne donc une infime part de la population française.


Prenons l’exemple de la pension que Balzac restitue avec force dans son roman aux résonances autobiographiques, Louis Lambert. Il y décrit l’univers quasi carcéral d’un internat catholique de garçons :  


“Une fois entrés, les élèves ne sortaient du collége qu’à la fin de leurs études. À l’exception des promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères, tout avait été calculé pour donner à cette maison les avantages de la discipline conventuelle. De mon temps, le Correcteur était encore un vivant souvenir, et la classique férule de cuir y jouait avec honneur son terrible rôle. Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus, et qui avaient un caractère aussi effrayant pour le moral que pour le physique, étaient demeurées dans l’intégrité de l’ancien programme. Les lettres aux parents étaient obligatoires à certains jours, aussi bien que la confession. Ainsi nos péchés et nos sentiments se trouvaient en coupe réglée. Tout portait l’empreinte de l’uniforme monastique.

Progressivement on s'intéresse également à instruire les filles de la noblesse ou de la bourgeoisie, placées souvent en pension dans des couvents, comme Melle de Volange dans les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos ou Emma Bovary chez Flaubert, mais l'instruction se limite le plus souvent à des connaissances élémentaires et aux savoirs domestiques jugés nécessaires à leur future vie conjugale.


Enseignement public


L'absence d'instruction publique a longtemps ému bon nombre d’écrivains, de philosophes et de penseurs politiques des Lumières à la fin du XVIIIe siècle, soulevant une question incontournable au moment de la Révolution : une société peut-elle être juste si elle laisse une partie de ses enfants dans l’ignorance ?


Condorcet

C’est d’abord Condorcet qui donne à cette exigence sa formulation la plus nette. Dans ses Cinq mémoires sur l’instruction publique, publiés en 1791, il affirme que :

"la société doit au peuple une instruction publique ".

L'instruction n’est plus une faveur accordée à quelques-uns, mais un devoir de l'État à l'égard de tous. Elle doit permettre à chacun d’exercer ses droits et de ne pas dépendre aveuglément du savoir d’autrui.


Mais cela reste un grand principe qui n'est pas traduit longtemps dans la réalité : la loi Bouquier de 1793 instaurant l’école gratuite et obligatoire n’est plus appliquée à compter de la chute de Robespierre.


Jean-Baptiste Say

Jean-Baptiste Say, que l’on connaît surtout comme économiste, aborde le sujet dans un article intitulé Le maître d’École.


Ce texte, paru en 1794 dans La Décade philosophique, revue littéraire et politique, s’inscrit dans ses réflexions morales, sociales et pédagogiques. Voici la description de la "classe" qu'il observe de sa fenêtre avec un regard sans concession :


“Il place les garçons au rez-de-chaussée, les filles dans la soupente, et entasse, je ne sais comment, une soixantaine d’enfants dans un endroit où six personnes ne sauraient se tenir à l’aise. C’est alors que cet homme, qui ressemble à un comité révolutionnaire, de concert avec sa femme et sa cuisinière, commence l’éducation de ses élèves. Ils se partagent la besogne : l’un se charge de montrer les leçons, l’autre de les faire réciter, l’autre de donner les coups ; car les coups entrent pour un tiers dans leur éducation ; et ne croyez pas que ce soient des coups de verges ; les verges coûtent trop cher : ce sont des coups de poing, et c’est ordinairement le mari qui se charge de cette besogne. Telles sont les manières engageantes à l’aide desquelles on leur fait réciter les Droits de l’Homme et la Constitution républicaine qu’ils comprendront à peine dans dix ans, comme jadis on leur faisait apprendre le catéchisme qu’ils ne comprenaient jamais. “


La loi Daunou du 25 octobre 1795 organise l’enseignement primaire tout en supprimant son caractère obligatoire.


Au sortir de la Révolution française, l’État fixe un cadre général, mais ne crée pas un réseau national d’écoles primaires. L’enseignement élémentaire reste donc largement dépendant des initiatives des communes et des initiatives privées reposant sur l’implication des congrégations religieuses. Cet enseignement non obligatoire demeure toujours payant. Par conséquent, l’immense majorité de la population ne reçoit aucune instruction.


Napoléon

Bonaparte a été éduqué un temps au collège d’Autun avant de rejoindre l’école militaire de Brienne. Devenu empereur, Napoléon Ier réorganise l’enseignement, crée les lycées, puis l’Université impériale pour satisfaire aux besoins de l’État en cours de modernisation.


Jules Vallès dans son roman là encore autobiographique, L’Enfant, critique l’enseignement secondaire hérité de l’Empire :

 

À TOUS CEUX

QUI CREVÈRENT D’ENNUI AU COLLÈGE

OU

QU’ON FIT PLEURER DANS LA FAMILLE

QUI, PENDANT LEUR ENFANCE,

FURENT TYRANNISÉS PAR LEURS MAÎTRES

OU

ROSSÉS PAR LEURS PARENTS

 

Je dédie ce livre.

 

JULES VALLÈS


Jules Vallès, L'Enfant


Restauration et Le Second Empire

La loi Guizot de 1833 dispose que chaque commune doit disposer d’une école primaire pour les garçons (école communale).


La loi Falloux de 1850 développe le réseau d’enseignement primaire et secondaire tout en accordant une place à l’école catholique.


La loi Duruy de 1867 s’intéresse enfin à la gratuité de l’éducation pour les enfants pauvres et à l’école des filles.


Il reste un immense écrivain qui n'a pas ménagé sa peine pour défendre cette cause.


Victor Hugo

Avec Victor Hugo, le plaidoyer prend une ampleur poétique et sociale. Dans Écrit après la visite d’un bagne, publié dans Les Quatre Vents de l’esprit, l’école devient le remède opposé à l’abîme de l’ignorance.

 

" Chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne.

Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne

Ne sont jamais allés à l'école une fois,

Et ne savent pas lire, et signent d'une croix.

C'est dans cette ombre-là qu'ils ont trouvé le crime.

L'ignorance est la nuit qui commence l'abîme.

Où rampe la raison, l'honnêteté périt. "

Victor HUGO, Les quatre vents de l'esprit (1881)

 

D’autres voix prolongent ce mouvement. Jules Michelet, dans Le Peuple, fait de l’éducation un moyen de renouer les liens entre les classes sociales et d’unir la nation autour d’une mémoire commune. Edgar Quinet, dans L’Enseignement du peuple, pose déjà la question de l’indépendance de l’école et de la liberté des consciences. Enfin, les grandes étapes législatives — loi Guizot de 1833, loi Duruy de 1867, puis lois Ferry — montrent que l’école publique ne surgit pas d’un coup : elle est l’aboutissement d’un long cheminement intellectuel, social et politique.

 

Avant Jules Ferry : le long chemin vers l’école pour tous : avant d’être une institution familière, l’école fut d’abord une exigence pensée, défendue et parfois réclamée par la littérature. De Balzac à Say, de Condorcet à Hugo, se dessine peu à peu l’idée que l’instruction ne relève pas seulement de la famille ou de l’Église, mais de la société tout entière.


La suite de notre parcours permettra de voir ce que cette école devenue commune a laissé dans les mémoires littéraires : avec Anatole France, nous quitterons les plaidoyers et les dénonciations pour entrer dans les souvenirs d'un collégien.

 

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