Anatole France : souvenirs d’un collégien et rencontre avec Racine
Avant de devenir le grand écrivain que l’on connaît, Anatole France fut un enfant assis sur les bancs d’un collège parisien, partagé entre l’imagination et la contrainte des leçons. Dans Le Petit Pierre, le souvenir d’une rentrée fait renaître un monde de murs gris, de livres scolaires et de maîtres sévères. Mais derrière la désillusion première se dessine une rencontre décisive : celle d’un enfant avec Racine. De la rêverie aux vers, du refus à l’admiration, la littérature finit par triompher de la mauvaise pédagogie et s’inscrire durablement dans une mémoire d’écrivain.

Anatole France : souvenirs d’un collégien
Après les grands plaidoyers du XIXe siècle en faveur de l’instruction publique, entrons maintenant dans une école d’avant les lois Ferry par la porte du souvenir. Avec Anatole France, il ne s’agit plus seulement de défendre l’école comme nécessité sociale : il s’agit de retrouver, à hauteur d’enfant, l’expérience concrète d’un collégien, entre devoirs, livres de classe, rêveries et premières désillusions littéraires.
Pierre, véritable double de l'écrivain, est un enfant à l'imagination débordante : il est inscrit à un collège de Paris à la fin du XIXème siècle.
Promesses trop idéalisées
Le jour de la rentrée, il copie la liste des ouvrages qui vont être étudiés en classe. À l'évocation du nom d'Esther et d'Athalie, il imagine un roman champêtre plein de promesses savoureuses...
"Esther et Athalie. Aussitôt je vis devant moi, dans un vague délicieux, deux femmes gracieuses, vêtues comme sur les images, qui se tenaient par la taille et qui se disaient des choses que je n'entendais pas, mais que je devinais touchantes et jolies. La chaire et le professeur, le tableau noir, les murs gris avaient disparu. Les deux femmes marchaient lentement dans un étroit sentier entre des champs de blé, fleuris de bleuets et de coquelicots, et leurs noms chantaient à mes oreilles : Esther et Athalie. "
L’impatience de l’élève à découvrir ce livre s’avère immense. Enfin, quinze jours plus tard, il découvre le volume tant désiré. Quelle n’est pas sa déconvenue !
" Un petit volume cartonné à dos de toile bleue, qui portait sur le plat ce titre en papier gris : Racine, Esther et Athalie, tragédies tirées de l'écriture sainte, édition à l'usage des classes. Ce titre ne m'annonçait rien de bon. J'ouvris le livre : c'était pis qu'on n'eût pu craindre. Esther et Athalie étaient en vers. On sait que tout ce qui est écrit en vers se comprend mal et n'intéresse pas. Esther et Athalie formaient deux pièces distinctes et tout en vers. En grands vers. Ma mère avait cruellement raison. Alors Esther n'était pas fermière, Athalie n'était pas une petite mendiante, Esther n'avait pas rencontré Athalie au bord du chemin. Alors j'avais rêvé ! Rêve charmant ! Que la réalité était triste et ennuyeuse auprès de mon songe ! Je fermai le livre et me promis bien de ne jamais le rouvrir. Je ne me suis pas tenu parole. "
Rencontre avec Racine
Cette désillusion sera corrigée par la découverte de la beauté du texte.
"O doux et grand Racine ! le meilleur, le plus cher des poètes ! telle fut ma première rencontre avec vous. Vous êtes maintenant mon amour et ma joie, tout mon contentement et mes plus chers délices. C'est peu à peu, en avançant dans la vie, en faisant l'expérience des hommes et des choses, que j'ai appris à vous connaître et à vous aimer. (…) »
Quel jugement porte l’ancien collégien de l’enseignement de Racine ?
"Mais je n'ai pas dit qu'ayant refusé d'apprendre la prière d'Esther : O mon souverain roi (et ce sont là les plus beaux vers de la langue française), mon professeur de huitième me fît copier cinquante fois le verbe : Je n'ai pas appris ma leçon. Mon professeur de huitième était un mortel profane. Ce n'est pas ainsi qu'on venge la gloire d'un poète. Aujourd'hui, je sais Racine par cœur, et il m'est toujours nouveau. Quant à toi, vieux Ricliou (c'était le nom de mon professeur de huitième), je déteste ta mémoire. Tu profanais les vers de Racine en les faisant passer par ta bouche épaisse et noire. Tu n'avais pas le sens de l'harmonie. Tu méritais le sort de Marsyas. Et je m'approuve d'avoir refusé d'apprendre Esther, tant que tu fus mon régent.(..) »
Anatole France, Le Petit Pierre, 1918, extrait du chapitre 34, collégien, (Wikisource)
Anatole France : souvenirs d’un collégien : l’école d’avant les lois Ferry apparaît encore marquée par la discipline, les leçons imposées et le décalage parfois cruel entre l’imagination de l’enfant et la sécheresse de certains maîtres. Mais ce souvenir ouvre déjà vers un autre âge scolaire, l’école de la IIIe République qui est issue des Lois Ferry.


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