Sport et littérature : l’épopée sportive
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Une lecture croisée de "La grande course de Flanagan" de Tom McNab et "Courir" de Jean Echenoz, pour explorer sous la plume de romanciers une épopée profondément humaine.

Sport et littérature : l’épopée sportive
Avec une petite anthologie du sport dans la littérature, nous avons mis en évidence le lien certain entre les œuvres de l’esprit et l’activité physique. Nous ne devrions pas être surpris de cette constatation ; nous devrions même y voir une évidence. On remarque en effet un point d’ancrage particulier du sport dans la littérature.
Lequel ? Le fait de voir dans l'exploit sportif une véritable épopée.
1. Introduction : un exploit sportif, une véritable épopée
Derrière les activités physiques, nous pouvons relever un fait social et une donnée culturelle qui entrent naturellement dans la sphère de l’étude de l’écrivain et partant dans le champ littéraire. Mais nous avons plus…
Au-delà d’une performance, on ne mesure pas toujours le volume d’efforts déployés par un athlète pour parvenir au résultat obtenu. Et justement, dans cette perspective, un exploit sportif cache une véritable épopée.
Le mot n’est pas faible. Le Littré définit ce dernier terme, au sens figuré, "comme une suite d’actions éclatantes et dignes de l’épopée". L’épopée se conçoit, quant à elle, au sens général, comme une narration en vers d’actions grandes et héroïques.
Pour résumer, l’épopée convoque un récit littéraire vantant les mérites d’un digne héros. Le héros sportif s’avère certes capable de battre ses concurrents, mais au prix d’une lutte féroce contre, cette fois, lui-même. C’est l’aspect épique du sport qui nous intéressera.
Sport et littérature : l’épopée sportive : nous avons donc délimité le sujet de notre étude, découvrons maintenant les deux ouvrages que nous lirons ensemble.
1.1 Deux romans sur la course à pied
Nous avons choisi d’étudier des livres mettant à l’honneur l’athlétisme. Vous êtes ainsi conviés à la lecture des deux œuvres suivantes :
- La grande course de Flanagan de Tom McNab, roman publié en 1982 chez Autrement.
- Courir de Jean Echenoz, roman publié en 2008 aux éditions de Minuit. (les citations sont extraites de ces deux éditions).
Nous assisterons à la grandeur et à la misère de la vie de ces athlètes d’exception pris dans les tourments de l’effort physique. Nous verrons aussi que ces derniers vont également être confrontés à des problématiques extrasportives qui leur échappent le plus souvent...
1.2 Brève présentation des romans
Le premier roman reprend à son compte l’histoire vraie de la Trans-América de 1928, destinée à promouvoir la mythique route 66 reliant Los Angeles à New York en passant par Chicago. Cent quatre-vingt-dix-neuf coureurs se présentèrent sur la ligne de départ ; cinquante-cinq athlètes achevèrent l’épreuve trois mois plus tard, après avoir parcouru plus de cinq mille cinq cents kilomètres.
Tom McNab choisit de situer son sujet en 1931 dans le contexte de la récession économique mondiale et nous fait entrer dans le cœur d’une course légendaire.
Le second roman est consacré à la vie d’un grand champion de courses de fond : Émile Zatopek, né en 1922 en Tchécoslovaquie. Le propos de Jean Echenoz est de nous prendre à témoin du parcours insolite d’un ancien ouvrier devenu, grâce à ses exploits sportifs, un instrument de propagande du Parti communiste. Il a ensuite connu, avec les événements politiques du Printemps de Prague, une sombre déchéance.
Débutons, si vous le voulez bien, par le premier ouvrage.
2. La grande course de Flanagan
Avec ce roman, quatre éléments permettent de nous faire entrer dans l’univers du récit épique :
La nature de l’exploit sportif ;
La part de rêve ;
La part de spectacle ;
Le facteur chance indispensable.

2.1 Le caractère épique de la course
Le récit de Tom McNab situe la grande course de Flanagan dans le contexte de la crise de 1929. Le chômage touche bon nombre de pays enfoncés dans la récession. L’annonce de la tenue d’une compétition sportive aux enjeux financiers attrayants fait l’effet d’une bombe dans le monde entier.
2.1.1 La nature de l’exploit sportif
Des athlètes de plus de soixante nationalités décident de concourir pour “rafler la mise”, promesse de lendemains meilleurs. Cet espoir unique en son genre saisit de nombreuses personnes qui n’ont jamais pratiqué la course de leur vie.
Pour y participer, certains ont même dû vendre leur maison pour payer le billet de transport, ou emprunter auprès d’autres… Derrière cette manifestation prestigieuse se dessine aussi une lutte contre la misère.
C’est dans ces conditions que deux mille athlètes prennent le départ le 21 mars 1931 pour une épreuve inédite de plus de cinq mille soixante-trois kilomètres ; ils devront parcourir en moyenne quatre-vingts kilomètres par jour, traverser d’ouest en est les États-Unis, franchir le désert du Mojave, puis des zones hostiles par tous les temps.
On leur demande d’accomplir un véritable exploit sportif. On entre donc bien dans le champ de l’épopée.
2.1.2 La part de rêve incluse dans l’exploit
Les meilleurs athlètes du monde se sont inscrits, mais aussi une cohorte d’amateurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, qui viennent grossir le peloton au départ.
Devant cet engouement, la presse suit l’événement dans ses moindres détails. Un journaliste très critique ne peut s’empêcher de mettre en avant l’hétérogénéité des composantes de la course en dressant ainsi la liste des participants :
" L’équipage rassemblé autour de lui (…) comporte également cent vingt et une femmes, un fakir hindou, seize aveugles, trois manchots, vingt grands-pères, soixante et un végétariens, et un spirite… " (page 41).
L’exploit sportif continue d’enflammer l’imagination de millions de personnes, s’abreuvant des résultats des étapes grâce au relais de la presse.
L’épopée produit du rêve.
2.1.3 La part de spectacle dans l’épreuve
Cependant, l'organisateur, Flanagan, a prévu de transformer cette course à pied ordinaire en véritable "show" à chaque étape. En marge de l’épreuve, qui nécessite une lourde logistique, il a imaginé de déplacer une vaste ménagerie afin d’assurer le spectacle.
L’épopée produit du divertissement.
2.1.4 Le facteur chance
Il s’agit d’une course inédite avec de réels enjeux sportifs. Chacun des participants se lance un défi extraordinaire, celui de remporter des étapes et, évidemment, de gagner la dernière épreuve qui permet de décrocher la fameuse cagnotte. Flanagan, lui-même grand preneur de risques devant l’Éternel, l’indique à la presse dans ces termes :
"Ces hommes sont des athlètes-ce sont aussi des joueurs. Ils parient que leur corps pourra tenir le coup pendant trois mois à quatre-vingts kilomètres par jour. " (page 31)
L’épopée ne pourrait pas exister sans prise de risques, qui met en présence le facteur chance. On entre dans cette épreuve avec cette part mystérieuse qui permet à certains de réussir lorsque d’autres échouent.
Faisons maintenant connaissance avec les personnages principaux de cette véritable épopée.
2.2 Des gens ordinaires
L’intérêt de ce roman consiste à mettre en présence des individus tout ce qu’il y a de plus banals venus de différents horizons qui deviennent au fil des kilomètres de véritables héros.
L’essentiel des participants est formé de gens ordinaires que l’appât du gain en ces temps de misère a menés à s’engager dans cette terrible épreuve.
On trouve Hugh McPhail, ouvrier écossais au chômage, auréolé de son seul talent de sprinter, ce qui ne le prédestine pas, évidemment, à remporter cette course de fond. Martinez, paysan mexicain, a pour mission de décrocher le prix afin de sauver son village de la misère. On découvre aussi Lord Peter Thurleigh, héritier d’une riche famille anglaise, qui se cherche un objectif dans le monde ; Kate Sheridan, ancienne danseuse d’un club miteux ; Morgan, leader syndicaliste gréviste, qui choisit, poussé par la nécessité, d’entrer dans l’univers de la boxe clandestine et de ses combines.
C’est enfin Doc Cole, quinquagénaire, colporteur à la petite semaine de produits miracles lorsqu’il ne court pas des marathons. C’est le seul athlète expérimenté de cette compétition. Mais, pour ce dernier, le challenge reste inédit et il considère cette épreuve comme la plus importante de sa vie.
Tous ces personnages se révèlent à eux-mêmes au fil des kilomètres, après s’être savamment jaugés. Le début de la course voit la mise en place de deux stratégies.
2.2.1 Deux stratégies de course
Dès la traversée du désert du Mojave, les participants découvrent la stratégie de leurs concurrents. Certains en équipe décident de courir à un rythme effréné pour démoraliser les autres, quitte à recourir à des produits dopants. Pour d’autres, la technique s’avère tout à fait différente : il s’agit au contraire de tenir sur la durée : ils s’interdisent dès lors les rapides foulées.
Dès la première étape, on dénombre beaucoup d’abandons sur les routes. Seule la moitié des participants parviendra à New York.
Mais il n’y aura pas eu un jour durant lequel la course n’aura pas confiné à l’exploit. Les quatre-vingts kilomètres quotidiens usent les organismes, les rompent même. Heureusement, cette épopée fait naître une fraternité entre les athlètes. Doc Cole le dit mieux que quiconque :
"Ici, ce qu’on doit affronter, ce ne sont pas les autres ; c’est le désert, les collines, le froid, le vent, le soleil, la neige. "(page 146)
Tous ces athlètes doivent se battre et avant tout contre eux-mêmes, ce qui les rend des héros des temps modernes.
2.2.2 Les héros des temps modernes
Ils ont tous en commun une chose indicible qui ne ressemble en rien à leur constitution physique, mais qui tient plus à leur courage, à leur mental. Ils possèdent des ressources insoupçonnées qui peuvent les mener à dépasser la limite de l’humain :
" C’était un gémissement inconscient qui venait du tréfonds de lui-même et suivait le rythme de ses foulées, maintenant courtes et hachées. " (page 66)
Doc Cole sera le meneur d’hommes de cette compétition extraordinaire, dispensant des conseils judicieux et entraînant dans son sillage les partenaires en lesquels il a senti la force de vaincre. Ce ticket à plusieurs mettant en commun les primes gagnées leur permettra d’aller jusqu’au bout de cet enfer. Il s’agit d’une épreuve solidaire.
Mais le caractère épique du livre ne se limite pas aux seuls exploits sportifs : la course Trans-América a attisé bien des haines qui rendent sa poursuite hasardeuse…
2.3 Menace sur l’idéal olympique
Si l’on a vu l’engouement général à travers le monde, évoquons aussi les dangers qui ont lourdement pesé sur la poursuite de la course. Précisons que cette dernière a nécessité une immense levée de fonds en provenance à la fois des villes d’étapes et des sponsors. Or, le succès de l’opération "financière " a suscité bien des jalousies dans le milieu sportif.
D’aucuns ont vu le principe même de l’idéal olympique menacé. On lui a ainsi reproché d’avoir fait naître un fâcheux précédent, celui d’avoir mis sur pied une épreuve professionnelle. On conçoit mal le mélange des genres, le sport et l’argent.
Pour Flanagan, affairiste à la réputation douteuse, c’est aussi l’occasion de montrer sa valeur. Il faut dire que rien ne lui sera épargné : on lui retire çà et là son financement ; ses fournisseurs le lâchent ; l’entreprise de restauration menace de quitter la compétition, laissant les coureurs sans nourriture.
Heureusement, cette épreuve n’est décidément pas comme les autres : les solutions de fortune permettent, cahin-caha, à la course de se poursuivre, les athlètes y mettant même à l’occasion du leur !
Flanagan finit par révéler toute sa rancœur au membre du comité olympique américain :
" Les catastrophes naturelles- la pluie dans le Mojave, la neige dans les Rocheuses- passent encore. Si vous et vos copains y êtes pour quelque chose, c’est que vous communiquez avec le Tout-Puissant Lui-même. Mais le reste n’a été qu’un jeu de corruption à tous les niveaux, avec tous les coups permis ; " (page 517)
2.3.1 Menace sur la poursuite de la course
La Banque de dépôt de la course a, du jour au lendemain, fermé ses portes ; les fonds restants de la Trans-América ne sont plus disponibles. C’est l’ultime péripétie qui en affecte son déroulement alors que l'on se trouve encore à quelques kilomètres de New York. Mais les athlètes, qui en ont déjà effectué plus des deux tiers, ne souhaitent pas abandonner cette épreuve mythique. Si l’argent a motivé leur participation initiale, le maintien dans la Trans-América transcende leurs simples préoccupations matérielles. Ils veulent coûte que coûte la finir pour l’honneur.
Mais l’affaire semble bien compromise.
2.3.2 Changement du règlement de la course
Un généreux mécène finit enfin par apporter les fonds en demandant un changement dans le règlement de la course. L’argent ira désormais au seul vainqueur du marathon de New York, le classement précédent des participants étant purement et simplement annulé. La course a vu la donne changer.
2.4 La victoire
L‘épreuve finale s’est transformée en un marathon de 42,195 km qui s’achève au Madison Square Garden de New York. C’est devenu une course individuelle rompant avec la solidarité entre athlètes vécue durant les cinq mille kilomètres.
Ce changement de règles de dernière minute entraîne de facto une redéfinition des alliances passées. La cagnotte mirobolante n’ira en définitive qu’au seul vainqueur.
2.4.1 Retour du chacun pour soi
C’en est peut-être fini de l’esprit d’équipe de cette course extraordinaire. Doc Cole morigène ses coreligionnaires :
"Demain, c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. "(page 594).
Deux heures de course permettent de couronner le vainqueur de la plus longue épreuve de l’histoire. Les enjeux sont immenses. Les athlètes sont concentrés et prêts à tout pour décrocher le gros lot. La chaleur est accablante en ce 20 juin 1931.
Doc Cole s’élance et se trouve en tête. Il concrétise le rêve de toute une vie. La Trans-América lui a donné l’occasion d’atteindre " le centre de lui-même " (page 614).
2.4.2 La victoire pour tous
C’est alors que cet athlète d’exception en passe de gagner arrête sa progression, la foule fait taire ses clameurs. Un silence se répand dans le stade. Le finish s’effectue de manière surprenante. Le héros du jour attend ses anciens coéquipiers pour franchir avec eux triomphalement la ligne d’arrivée.
L’exploit final d’une générosité insigne constitue un cas unique, comme ce livre qui redonnerait à tous le goût du sport.
Dans la partie suivante, nous resterons dans l’univers de la course de fond avec le roman de Jean Echenoz, Courir, consacré à Émile Zatopek, recordman toutes catégories, et ce, pendant des années.
3. Courir de Jean Echenoz
L’auteur choisit le ton de la confidence pour nous parler d’un champion hors du commun : Émile Zatopek. La vie de ce dernier, jalonnée de péripéties, entre pleinement dans le champ de l’épopée.
3.1 Portrait d’un coureur hors du commun : Zatopek
À l’instar du livre précédent, il s’agit d’un homme ordinaire issu d’un milieu ouvrier. Mais c’est sa rencontre avec le sport qui peut étonner ; on découvre que son talent ne lui est pas apparu comme une évidence. Bien au contraire.
3.1.1 Le comble d’un champion
La lecture de ce roman nous fait prendre connaissance du parcours insolite d’un athlète. Ce dernier a longtemps détesté l’activité physique, ce qui constitue le comble pour un futur champion :
" Il a horreur du sport, de toute façon. Il traiterait presque avec mépris ses frères et ses copains qui emploient leurs loisirs à taper niaisement dans un ballon. "(page 14).
3.1.2 Un coureur " bizarre"
Précisons que la vie en Tchécoslovaquie n’offre guère de sujets de récréation à Zatopek durant la Seconde Guerre mondiale. Issu d’un milieu populaire, il se démène sans relâche pour aider ses parents. Ouvrier dans l’usine Bata, fabricant de chaussures, il réalise des tâches pénibles durant ses heures de travail. Il n’a aucun temps libre.
Ce n’est qu’au détour d’une épreuve de propagande nazie que le jeune Zatopek se voit contraint d’effectuer un cross-country. Il s’exécute, car il n’a pas le choix. Comme il est d’un naturel aimable, il se prête gentiment à la manifestation, strictement encadrée par les Allemands désireux d’affirmer la supériorité de la race aryenne.
Notre candidat finit deuxième alors qu’il n’a jamais couru de sa vie.
Zatopek ne tire aucune fierté de ce résultat et retourne à ses occupations. Mais durant l’épreuve, un entraîneur local le repère et lui dit qu’il court "très bizarrement " (page 19). Zatopek est en effet un athlète atypique : il grimace toujours sous l’effort et son style semble brouillon. Mais c’est ce qui le caractérisera. Il deviendra un sportif hors du commun grâce aux hasards de la vie…
On est bien dans le cadre de l’épopée.
3.2 Zatopek, ce héros de tous les temps
C’est par hasard qu’Émile Zatopek prend un intérêt pour le marathon. Après le succès du premier cross-country, il rechigne encore à courir avant d’accepter, de guerre lasse, de rejoindre des sportifs.
À cette occasion, il finit par découvrir, là encore, non sans surprise qu’il aime l’exploit ; il y prend goût au point de s’adonner à la course, seul, dès qu’il dispose de quelques instants. D’ailleurs, il s’entraîne même la nuit.
3.2.1 La passion de la course
Il se découvre aussi une appétence pour la compétition. Cette passion le dévore toute sa vie. Pour s’entraîner, il met au point une curieuse méthode ; sans le savoir, il révolutionne cette discipline :
"On ne connaît pas le sprint final à cette époque, on tâche toujours d’étaler son effort, de le répartir sur une épreuve." (page 26).
Zatopek est rempli d’audace et d’intuition. Il parvient à réaliser de bons scores, mais pas ceux qu’il rêve d’atteindre. Le héros est encore en gestation. Il s’entraîne sans désemparer.
Après la guerre, ses résultats prometteurs le font entrer à l’Académie militaire ; il y est vivement encouragé à poursuivre ses performances. Sur le plan national, il devient rapidement l’idole de tout un peuple. C’est ainsi qu’on l’envoie représenter son pays à Berlin.
3.2.2 Un " drôle" de coureur
Le récit de la première participation de Zatopek à une épreuve internationale ne manque pas de sel. Unique représentant de son pays, le héros fait en effet pâle figure par rapport aux autres candidats bien équipés. On ne craint pas de railler cet étrange athlète pour plus d’une raison :
"Mais quand un seul individu paraît derrière la pancarte CZECHOSLOVAKIA, seul et seulement vêtu d’un short et d’un haut de survêtement délavé, le stade entier s’effondre de rire. (…) Emile a beau être d’un heureux naturel, il est quand même blessé par l’énorme hilarité qu’à lui seul il vient de provoquer. "(page 49)
Pire, il manque même de rater l’épreuve du cinq mille mètres. Il participe enfin, non sans mal, à la compétition et se lance sur la piste. Dès le début, il élimine sans aucun mal ses concurrents avec sa foulée "bizarre "; le public qui s’était gaussé de lui, versatile, se met à le soutenir chaleureusement : chacun perçoit l’étendue de l’exploit de ce jeune homme.
Sa carrière internationale débute : il gagne pendant près de dix ans tous les records sur toutes les distances. Zatopek est un personnage héroïque, il peut tout réussir au grand dam de ses rivaux qui ont l’impression de faire de la simple figuration.
On assiste à une véritable épopée dans l’enchaînement des performances, toujours plus rudes, toujours plus victorieuses…
3.3 Un héros manipulé par la propagande soviétique
Zatopek devient aussi un instrument de propagande entre les mains du gouvernement tchèque prosoviétique.
3.3.1 Les récompenses militaires
Les exploits de Zatopek sont aussi à replacer dans le contexte de la guerre froide. La Tchécoslovaquie est un pays satellite de l’URSS. Les autorités considèrent avec intérêt les performances de leur héros tout grimaçant, qui fait rayonner à travers le monde l’idéal communiste.
Le sportif, qui n’a guère d’autre choix que de se prêter à toutes les manœuvres politiques, devient aux yeux de tous un "athlète d’État" (page 65). Chaque record obtenu lui permet de se hisser à un grade militaire plus prestigieux, avec les avantages matériels subséquents.
Pour autant, le vainqueur, membre du Parti communiste, reste attiré par une seule chose : établir un nouvel exploit. Il se prête à toutes les exigences pour mieux assouvir sa passion pour la course.
Cependant, dans son ascension, il connaîtra un sérieux frein. Lorsqu’il devient champion du monde, les autorités politiques prennent directement en main sa carrière en validant ou non ses participations à des compétitions internationales.
Il fait l’objet d’une instrumentalisation par l’État et, cette fois, dans ce qu’il aime le plus, le défi à relever. Par ailleurs, un malheur n’allant jamais seul, ce nouveau traitement va également de pair avec une autre perception par le parti de ses succès. Zatopek sent que ses exploits auprès de l’opinion publique le fragilisent :
" dans les sphères penseuses du pouvoir, on se plaît à se demander en toute logique si la situation de grand sportif populaire ne relèverait pas de l’individualisme bourgeois, l’adoration malsaine pour un athlète faussant gravement l’idéal stakhanoviste. " (page 81)
3.3.2 La surveillance du régime
Compte tenu de sa notoriété internationale, le héros sportif est étroitement surveillé par les autorités, qui veillent à ce qu’il n’ait pas de contact avec des journalistes de l’Ouest. Pire, ses interviews sont travesties pour complaire au régime. Zatopek en fait l’amère expérience, notamment lorsqu’il se voit refuser d’entrer sur le territoire français après " ses " propos déplacés (page 120).
Zatopek souffre de cette instrumentalisation. Mais il n’a pas le choix, son statut de champion le dépasse :
"On l’exhibe d’usine en usine à travers tout le pays pour qu’on voie qu’il est vrai, qu’il existe vraiment, qu’on ne l’a pas inventé ou plutôt si, que le communisme en marche l’a inventé. " (page 103)
Vient le temps du déclin pour notre valeureux héros…
3.4 Zatopek : un héros en déclin
Le déclin d’Emile Zatopek s’avère double, à la fois sur le terrain sportif, mais également sur le plan politique.
Après avoir été le détenteur de tous les records inimaginables durant plus de dix ans, Zatopek doit admettre qu’il n’est plus aussi bon qu’avant. Ses concurrents tiennent enfin leur revanche :
" En attendant, il est devenu l’homme à abattre, la référence absolue, l’étalon-or de la course de fond. " (page 116).
Le héros accepte avec la gentillesse qui le caractérise de laisser la place aux autres. Il continue, mais pour le plaisir. Il profite de sa retraite pour jouer un nouveau rôle.
3.4.1 Libération de la parole
C’est qu’en effet, l’heure de la reconversion de notre héros tombe au même moment que le Printemps de Prague en 1968.
C’est un moment-clé où Zatopek devient lui-même. Pour la première fois de sa vie, il peut enfin parler librement et se rallie sans peine à Dubcek. Ses paroles de champion trouvent un écho considérable dans la population. Le communisme nouveau semble donc, pour un temps, soluble dans la liberté d’expression.
Mais l’état de grâce ne dure qu’un an.
Plus dure sera la chute pour les artisans de la libéralisation du pays. Zatopek en paie le prix fort avec l’arrivée des chars soviétiques qui reprennent le contrôle du gouvernement. Les arrestations ont lieu, suivies de la tenue de procès sommaires.
3.4.2 La déchéance d’un sportif
Zatopek, qui s’est compromis avec les réformistes, se voit rapidement exclu du Parti communiste avant d’être jugé pour déviance et expédié dans une contrée éloignée : le voilà qui reprend son travail de manutentionnaire, de terrassier, puis, comble de l’humiliation, d’éboueur.
Il ne plie pas durant des années à la pression des dirigeants communistes. Il continue à jouir de sa popularité auprès de l’opinion publique, ce qui énerve prodigieusement les autorités. Mais au bout de six ans, de guerre lasse, il accepte de faire son autocritique et retrouve un semblant de vie normale : il devient archiviste au Centre d’information des sports.
4. Conclusion : le sport, matière épique
Au terme de cette étude, on constate donc que le sport ne se réduit jamais à la seule performance physique : il devient, sous la plume des romanciers, le lieu d’une véritable aventure humaine.
Qu’il prenne la forme d’un exploit collectif ou du destin singulier d’un champion, le sport fait naître des figures héroïques, met à l’épreuve les corps et les consciences, et révèle ainsi toute la puissance épique du récit littéraire.
5. La synthèse
Voici en un tableau la synthèse de notre étude :
Étude croisée des œuvres | La Grande Course de Flanagan, Tom McNab | Courir, Jean Echenoz |
Genre littéraire |
Roman
| Roman |
Lieu du récit | États-Unis
| Tchécoslovaquie et dans le monde |
Date du récit |
Mars à juin 1931
| 2ème moitié du XXème siècle |
Personnages principaux |
8 personnages principaux
| 2 personnages principaux |
Sentiments principaux évoqués | Intérêt, enthousiasme, inconscience, souffrance, courage, audace, persévérance, mensonge, intimidation, solidarité, amitié. | Candeur, étonnement, passion, audace, courage, pitié, liberté, compromission, déchéance. |
Thèmes principaux | Sport, épopée, dépassement, corruption, amitié.
| Sport, épopée, guerre froide, instrumentalisation d’un sportif. |



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