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Marc Bloch : l’historien, le résistant et l’écrivain

  • il y a 16 heures
  • 5 min de lecture

À l’occasion de la panthéonisation de Marc Bloch, découvrez le portrait d’un historien visionnaire, résistant héroïque et écrivain d’exception à travers un extrait commenté de "L’Étrange Défaite".


Portrait noir et blanc d’un homme chauve à lunettes rondes, en costume sombre, sur fond noir, regard neutre.
Marc Bloch

Marc Bloch : l’historien, le résistant et l’écrivain


En ce jour de panthéonisation de Marc Bloch, la Gazette littéraire entend rendre hommage à l’homme, à l’historien et à l’auteur d’une œuvre remarquable.


Né en 1886 à Paris, Marc Bloch est normalien et enseigne l’histoire avec une prédilection pour le Moyen Âge dont il devient le spécialiste unanimement reconnu. Il révolutionne la discipline en rompant avec la pratique fondée sur l’approche purement chronologique — l’étude des traités et des batailles — pour élargir le champ d’analyse à une optique anthropologique et comparative : il s’intéresse en effet aux pensées des hommes en se basant sur l’examen précis de leurs conditions de vie, notamment dans les campagnes.

 

Loin d’être un intellectuel rivé à ses lectures, il s’engage dans la cité en participant aux deux guerres mondiales durant lesquelles il se distingue par sa bravoure et son bon sens.

 

Démobilisé, il est exclu de l’université en sa qualité de juif et entre à 55 ans dans la résistance dans le mouvement des Francs-Tireurs.

 

Arrêté et torturé à Lyon, il est exécuté avec l’essentiel de son réseau le 16 juin 1944. Il meurt à 57 ans.

 

Il avait une profonde affection pour la langue française. Il s’exprimait avec une vraie sensibilité aux mots.

 

Marc Bloch : l’historien, le résistant et l’écrivain : il vous est proposé de lire un court extrait de cette œuvre posthume où il se présente à nous.


Savourons son talent d’écrivain avec la méthode des six grosses clefs pour comprendre les enjeux du texte.

 

Portrait d'un homme par lui-même

 

“Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. (…) que la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux.

 

Marc Bloch, L’Étrange Défaite, " Présentation du témoin ", Folio,

 

Commentaire


On peut se demander comment l’auteur conçoit son rôle de témoin historique. Pour répondre à cette problématique, nous verrons qu’il s’efforce de se présenter objectivement avant de laisser libre cours à ses émotions intimes.


1.   Un témoin objectif des temps présents

Pour convaincre du bien-fondé de son témoignage, il doit sacrifier à la nécessité de se présenter, mais il procède à un portrait volontairement incomplet qui met en exergue deux affirmations décisives.

 

1.1.      Un portrait lacunaire

 

Il brosse son autoportrait avec des données objectives : il emploie le pronom personnel « je », mais sans aller jusqu’à la confession.

Pourquoi ? Il choisit d’écrire en sa qualité d’historien. Il devient le sujet de sa propre étude.

Il se peint curieusement à la forme négative, avec la répétition des tournures «non plus », « ne… pas », « ne… point », « ni… ni » ou restrictive « ne… que » : c’est un procédé d’écriture montrant à l’évidence l’extrême pudeur de l’auteur.

Ce dernier exclut de dire tout ce qui pourrait le décrire intimement en raison de la modestie attachée à sa personne, qui se mesure à l’emploi d’incises : « je l’espère », « peut-être (qui sait ?) ». Il s’agit pour lui de dépasser son cas personnel en envisageant le pire avec lucidité.

Pour ce faire, il utilise les trois temps de l’indicatif, qui est celui de la réalité objectivable. Le passé se voit avec le passé simple « ce qui fut » et le passé composé plus proche « J’y suis né ». On note de plus le présent d’énonciation «je suis juif » et le futur « y réussiront, demeurera », avec une valeur de prédiction incertaine qu’il faut relier au mode du conditionnel « certains conspireraient ». Ce portrait lacunaire sert à mettre en valeur deux affirmations essentielles.

 

1.2        Deux affirmations objectives


S'il ne donne donc que très peu d’informations, c'est pour affirmer deux points déterminants :

sa profession d’historien, là encore présentée de manière particulièrement humble, avec « assez bon historien » et « de mon mieux » ;

— l'affirmation de sa judéité et son ascendance française.


a)   Sa qualité d’historien

Son travail d’historien le conduit à l’utilisation de connecteurs de temps opposant le passé — « jadis », « mythe » — à l’occupation — « ici », « aujourd’hui », « réalité » : on voit qu’il ne reste pas vissé au passé ; il agit également en témoin de son époque.


b)   L'affirmation de sa judéité

S’il affiche sa judéité, ce n’est que selon sa propre méthode attachée à l’École des Annales en pointant la question sociale de la pratique religieuse et le contexte historique.

Il définit non une race, mais une appartenance d’ordre spirituelle : « un groupe de croyants ». Il choisit une tournure fondée sur une périphrase pour nommer les juifs.

Il convient de noter qu’il emploie différentes figures de style, allant d’une gradation du général au particulier — « dans tout le monde méditerranéen » — pour aboutir à une origine exacte : « turco-khazar et slave », ayant une fonction de précision.

Avec le présent de vérité générale, il condamne sans appel l’idée de race entre les hommes : « les prédispositions raciales sont un mythe ».

Il va plus loin en déniant tout caractère scientifique à l’idée de race portée par le nazisme : « et la notion même de race pure, une absurdité ». Il fait un parallèle entre mythe et absurdité. Le ton est ferme avec l’emploi de l’adverbe et de l’adjectif « particulièrement flagrante » : il s’agit d’un verdict sans appel.

Par ailleurs, il se définit comme juif par naissance et non par sa foi. Il ne l’affiche que pour s’opposer à la  détestation des juifs, ainsi que le suggère la tournure restrictive « ne… que » : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. »

Sous cette description à peine brossée se dessinent des sentiments vibrants.

 

2.   Un homme à la sensibilité voilée

 

Derrière le portrait imprécis du témoin, il révèle enfin ses sentiments à l’égard de la France. Cette évocation s’intensifie pour devenir personnelle avant de faire éclore le registre lyrique.

 

2.1        L’évocation personnelle


Son autoportrait n’est plus seulement objectif : il se fait plus subjectif avec deux affirmations, « J’y suis né » et « je suis juif », qu’il oppose à une personne et non plus à une idéologie : « un antisémite ». 

On découvre à la fin de l’extrait un lyrisme vibrant du fait de l’exaltation de ses propres sentiments : « j’ai fait mien son passé », « je ne respire bien que sous son ciel ».

Notons la gradation particulièrement marquante : « J’y suis né, j’ai bu, j’ai fait mien, je ne respire bien, je me suis efforcé ». Elle donne un rythme quaternaire extrêmement mélodieux.


2.2        L’évocation de la nature


Le lyrisme affleure au travers de deux métaphores : « déraciner mon cœur » et « j’ai bu aux sources de sa culture ».

S’ouvre alors une évocation de la nature, qui est amplifiée dans la phrase suivante : « aux sources » / « son ciel ».

 

Conclusion :

On a vu comment l’auteur conçoit son rôle de témoin historique, avec cette volonté première de s’efforcer de se présenter le plus objectivement possible avant de laisser libre cours à ses sentiments intimes.

Pour aller plus loin, découvrez en replay le documentaire passionnant et accessible qui lui est consacré sur France TV.



 

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