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L'île, un symbole littéraire

À la suite de la première partie, nous achevons notre étude sur le thème de l'île. Nous verrons que ce sujet est un symbole littéraire de nature à discuter du pouvoir de l'homme de nommer, du rôle de la tenue vestimentaire, de la question de l’esclavage, et enfin d'autrui compris comme l’autre soi-même. Nous conclurons avec une synthèse et une bibliographie sur ce thème.


une plage avec du sable fin et des vaguellettes et des rochers sous un ciel bleu
Lombok, Indonésie

L'île, un symbole littéraire

Il a été indiqué dans l’article précédent que la Gazette vous propose une étude sur le thème de l'île comme symbole en littérature. Pour cela, deux œuvres sont confrontées :

  • L’île des esclaves, comédie de Marivaux, jouée pour la première fois en 1725.

  • Vendredi ou les limbes du Pacifique, roman de Michel Tournier, publié en 1967.


Une même question se pose, au travers de la symbolique de l'île, celle de savoir ce qui fait de chacun d’entre nous des êtres humains.


Nous poursuivons notre étude qui a donné lieu d'ores et déjà à l'examen des trois premiers points suivants :

1. Le sentiment d’abandon et de désespoir,

2. Le concept d’espace, l’utopie,

3. Le concept du temps.


Il nous appartient désormais d’examiner :

4.Le pouvoir de nommer,

5.Le rôle de la tenue vestimentaire,

6.La question de l’esclavage,

7.Enfin autrui, l’autre soi-même.


L'île, un symbole littéraire : nous conclurons avec une synthèse et une bibliographie.


  1. Le pouvoir de nommer


Dans les deux ouvrages, c'est un trait commun aux hommes que de nommer ce qui les entoure, mais avec des différences notables.


4.1 Le pouvoir de nommer des hommes


Chez Marivaux, cette faculté de l’homme de nommer les êtres humains apparaît dès le début de la comédie. Mais c'est pour la tourner en dérision. En effet, derrière cette facétie théâtrale, on découvre en réalité le ressort principal de l’intrigue.


4.1 1 des sobriquets

Gouverneur de l'île des esclaves, Trivelin demande à Arlequin son nom avant que ce dernier ne déclare n’en avoir aucun. L’effet comique surgit dès que l’ancien esclave énonce les sobriquets que son maître a l’habitude de l'affubler pour l’appeler :

"Non, mon camarade ; je n’ai que des sobriquets qu’il m’a donnés ; il m’appelle quelquefois Arlequin, quelquefois Hé."(scène II).

Le même procédé, cette fois plus accentué, est utilisé pour le duo de femmes Cléanthis, l’esclave, et Euphrosine, la maîtresse. La première révèle les "surnoms " dont elle est affublée par la seconde :

" J’en ai une liste : Sotte, Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile, et cætera. "(Scène III).

Marivaux n’a plus qu’à procéder à une inversion des noms pour que l’on mesure la critique sociale sous-jacente.


En effet, sur cette île décidément très particulière, on voit ainsi le maître endosser une nouvelle identité, celle de son ancien esclave lequel prend alors le nom de son maître. Cette mise en scène est donc censée permettre aux anciens maîtres de se corriger :

"Souvenez-vous en prenant son nom, mon cher ami, qu’on vous le donne bien moins pour réjouir votre vanité que pour le corriger de son orgueil." (scène 2).

4.1.2 le procès théâtral

C’est ainsi que débutera le " procès " tout théâtral, sans complaisance pourtant, d’une aristocratie du XVIIIe siècle, indolente et inutile, critiquée par les deux serviteurs.

La critique de Cléanthis s'avère la plus humiliante :

"Madame se lève ; a-t-elle bien dormi, le sommeil l’a-t-il rendu belle, se sent-elle du vif, du sémillant dans les yeux ? vite sur les armes ; la journée sera glorieuse. Qu’on m’habille ! Madame verra du monde aujourd’hui ; elle ira aux spectacles, aux promenades, aux assemblées ; son visage peut se manifester, peut soutenir le grand jour, il fera plaisir à voir, il n’y a qu’à le promener hardiment, il est en état, il n’y a rien à craindre." (scène 3)

Mais nous verrons qu’une nouvelle mise en scène nécessitant le changement de vêtements est nécessaire pour parfaire l’inversion totale des rôles.


La question du nom revêt une importance toute différente dans le roman de Michel Tournier.


4.2 Nommer pour s'approprier


Cet art de nommer revêt une importance cruciale pour notre héros solitaire. En désignant une chose, on la fait entrer sous son propre contrôle. Nommer une chose, c’est en quelque sorte se l’approprier. Cette question est majeure pour Robinson.


Il éprouve le premier besoin de nommer le lieu de son désespoir ; il a pris soin de "baptiser" son île : Désolation. Il appelle l’embarcation qu’il fait de ses mains, l’Évasion. Deux termes d’une connotation péjorative qui vont conduire notre personnage à adopter une attitude plus positive.


Réalisant qu’il ne peut pas s’échapper de l’île, il doit se donner les moyens de survivre par le biais de l’agriculture et de l’élevage.

Il domestique dès lors la nature hostile et les bêtes sauvages en les nommant. Comme dans la pièce de Marivaux, on rebaptise aussi les choses. Le changement de perspective l’oblige en effet à renommer son île devenue Speranza, l’espérance :

"Ayant été frappé en lisant la Bible de l’admirable paradoxe par lequel la religion fait du désespoir le péché sans merci et de l’espérance l’une des trois vertus théologales, il décida que l’île s’appellerait désormais Speranza, nom mélodieux et ensoleillé qui évoquait en outre le très profane souvenir d’une Italienne qu’il avait connue à jadis quand il était étudiant à l’université de York. " (page 45)

En nommant ainsi son île, il recourt à une personnification : Speranza passe du statut de chose à l’incarnation d’une femme, celle avec laquelle il s’unit. (Chapitre V)


4.2.2 l'homme

Ce pouvoir de nommer et de s’approprier se poursuit également lors de sa rencontre avec l’indien métis, arriéré de son point de vue, qui échappe au massacre de sa tribu grâce à lui.


Cette rencontre oblige notre héros à le nommer pour pouvoir l’appeler de manière pratique. Il réfléchit à ce nom qu’il se veut le plus juste possible. Derrière le mot, se profile également une nette volonté de domination de l'homme blanc, voulue par l'auteur :

"Je crois avoir résolu assez élégamment ce dilemme en lui donnant le nom du jour de la semaine où je l’ai trouvé : Vendredi. Ce n’est ni un nom de personne, ni un nom commun, c’est à mi-chemin entre les deux, celui d’une entité à demi vivante, à demi abstraite fortement marquée par son caractère temporel, fortuit et comme épisodique. "(page 148)

Cette relation avec Vendredi constitue un véritable bouleversement dans l’ordonnancement de la vie sur Speranza, mais aussi dans sa perception de l’autre et de lui-même. Nous verrons à cet égard l’importance de la tenue vestimentaire.


  1. Le rôle de la tenue vestimentaire


Pour nos personnages, l’apparence vestimentaire pourrait apparaître particulièrement secondaire et donc totalement superflue au regard de la nécessité de survivre. Les deux œuvres nous administrent la plus parfaite leçon contraire. L’habit revêt, en effet, une fonction symbolique pour l’être humain.


On verra que chez Tournier, l’habillement est important pour la question de l’image de soi alors que ce point est totalement ignoré chez Marivaux ; en revanche, ce dernier reprend un classique du genre, l’échange de vêtements, que nous retrouverons dans les deux œuvres.


5.1 L'image de soi

Chez Tournier, la question de l’habillement se pose déjà pour Robinson alors qu’il est encore seul sur l’île. Cette même question prendra une autre importance avec l’arrivée de Vendredi.


L’habillement participe à la création de l’image de soi. Le héros solitaire qui a pu se négliger durant ses nombreuses périodes d’abattement s’oblige à des règles. La tenue vestimentaire participe à l’humanisation du personnage désocialisé. C’est ainsi que dès le samedi soir, Robinson s’oblige à revêtir son "habit de cérémonie " (page 71). Il s’agit de recouvrer la dignité humaine mise à mal après des jours de labeur, de découragement ou d’excès en tout genre dans sa "cité-jardin ".


Le vêtement le ramène à sa condition humaine.  Le vêtement lui permet aussi d’endosser un rôle lorsqu’il se proclame — avec un rien de folie — général ou gouverneur de l’île.


Cette même coutume vestimentaire ne varie pas avec l’arrivée de Vendredi que Robinson s’empresse d’habiller dès la première rencontre à l’aide d’un pantalon de marin. De sauvage, il prend "l’apparence " d’humain.


Cependant, Robinson ne s’en tient pas là ; il pousse en effet le symbole vestimentaire à son paroxysme en lui donnant une connotation — cette fois — sociale : il lui fait porter tous les soirs une livrée d'apparat lorsqu’il sert le repas, donnant à la scène une théâtralisation. (Chapitre 7) C'est ainsi que Vendredi revêt la tenue de serviteur pour servir son maître.

Mais cette question de l’habillement permet aux deux auteurs de jouer habilement sur la distribution des rôles dans la société.


5.2 Une inversion des rôles

Cette inversion des rôles opérée par le changement vestimentaire se trouve dans les deux œuvres. Chez Marivaux, c’est bien l’échange de vêtements qui parachève l’échange des rôles alors que chez Tournier, c'est la tenue de Vendredi qui sera adoptée par Robinson. Pour les deux auteurs, le même adage : l'’habit fait le moine.


5.2.1L’échange de vêtements

Les lois de la République des esclaves édictent cette règle implacable :

"Vous aurez soin de changer d’habit ensemble, c’est l’ordre. " (Scène 1).

Ceci se fera à l’acte V pour le duo masculin et il faudra attendre la scène IX pour que chacun endosse enfin ses habits d’origine mettant fin à l’inversion des rôles. Quatre scènes sont nécessaires à l'éducation des maîtres. Le pardon accordé par les anciens esclaves conduit au retour à l’ordre initial des choses et à l’annonce du retour à Athènes.

On voit donc l’aspect symbolique que revêt le costume chez Marivaux.


5.2.2 la nudité

Chez Tournier, il faut attendre le chapitre 8 pour voir Vendredi –en l’absence de son maître-s’emparer de la malle composée notamment de riches étoffes. Il va en parer les végétaux avant de disparaître durant plusieurs jours. Robinson le retrouve en " homme-plante", dansant — entièrement nu — d’une manière frénétique. Si le roman fait naître à plusieurs reprises des tensions entre l’habit et la nudité, c’est qu’il s’agit de se débattre entre ce qui reste d’humain et ce qui le différencie de la bête.


Mais ce schéma n’aura plus cours au chapitre 9 : l’explosion de la grotte fait voler en éclat l’ordre établi de main de maître par Robinson. À partir de cet instant, l’importance vestimentaire devient nulle ; on arrache les loques carbonisées dévoilant le corps qui n’est plus caché. Tous les vêtements sont en effet devenus des hardes sans que cela ne dérange plus le cours des choses.


C’est précisément le moment où l’harmonie s’installe entre les deux hommes au travers de la nature qui reprend ses droits. On assiste alors à une inversion des rôles, mais en l’absence de tout vêtement. La nudité n'est autre que le code vestimentaire de Vendredi : il devient symboliquement le "vêtement" de l'homme libre.

Le " nouveau Robinson " (page 189) se dévêt de tout avant de prendre le soleil dans le plus simple appareil. Il revit en glorifiant son corps buriné par l’astre lumineux.


  1. La question de l’esclavage


Le renversement des rôles traite, en réalité, du rapport de force entre le maître et l’esclave dans les deux ouvrages.


6.1 La guérison des maîtres

La comédie de Marivaux repose exclusivement sur cette opposition. L’île est précisément le lieu où les esclaves ont pu exercer leur vengeance avant de se soumettre à une nouvelle loi fondée sur la Raison (scène 2).


Les maîtres ne sont plus appelés à être tués, mais à être guéris de leurs vices. Le champ lexical employé par Trivelin relève bien de la médecine. Le traitement consiste à leur infliger la même humiliation que celle qu’ils ont infligée à leurs esclaves. On assiste alors à l’administration de ce terrible remède qui cause bien des affres aux anciens maîtres. La leçon est certes rude.


Chez Marivaux, la dialectique hégélienne* du maître et de l’esclave n’aurait guère de sens. Outre l’anachronisme manifeste, Marivaux n’en tire aucune conséquence radicale. Au contraire.

S’il reconnaît — avant l’heure — qu’il n’existe pas de grand homme pour le serviteur, il prouve aussi que les serviteurs ne sont pas forcément meilleurs que leurs maîtres qu’ils peuvent singer à l’occasion.


Le prétexte de l’île permet à l’auteur de traiter habilement des rapports sociaux du XVIIIe siècle. Loin de les fustiger de manière manichéenne, Marivaux en dresse au contraire un constat qu'il souhaite équilibré.

En ce début de siècle, l’auteur prône non une révolution politique et sociale, mais une réformation morale des comportements, prônant la vertu. La fonction du pardon a pour objet de réformer les hommes.

Iphicrate

"(…) Va, mon cher enfant, oublie que tu fus mon esclave, et je me ressouviendrai toujours que je ne méritais pas d’être ton maître. "(Scène IX) 

Chez Tournier, on ne se trouve pas dans cette dernière configuration.


6.2 l'éveil de la conscience de Robinson

On peut noter l’existence de cette relation maître/esclave qui consiste pour le maître à domestiquer  le "bon" sauvage. Il ne craint pas de lui infliger des humiliations et des châtiments corporels. L’esclave obéit, travaille sans relâche et se soumet sans rechigner aux ordres du maître.

Mais loin de le contenter, cet abandon à l’homme blanc pose à ce dernier des cas de conscience :

" Évidemment, il m’obéit au doigt et à l’œil, et je suis bien étrange de m’en plaindre. Mais il y a dans cette soumission quelque chose de trop parfait, de mécanique même qui me glace — (…) " (page 153)

Robinson est néanmoins prêt à exercer son droit de vie ou de mort sur Vendredi qui le supplie :

"Maître, ne me tue pas ! " (Page 177).

Si le terme de maître est utilisé par Vendredi, l'emprise de l'homme blanc n'est pas absolue : l'esclave reste toujours imprévisible.


C’est au chapitre 9 que la fantaisie de Vendredi, basée sur l’envie d’imiter son maître, va conduire à une inversion des rôles. En fumant la pipe de Robinson, il la jette dans la grotte qui contient de la poudre. L’explosion qui s’ensuit détruit les provisions et surtout l’ordre patiemment construit par Robinson. C’est alors que l’esclave va prendre des initiatives pour leur survie commune. Il soigne l’ancien maître et chasse pour leur subsistance quotidienne :

" Le soir, il jetait le produit de cette chasse nonchalante aux pieds de Robinson qui ne demandait plus si ce geste était celui d’un chien fidèle qui rapporte, ou au contraire celui d’un maître si impérieux qu’il ne daigne même plus exprimer ses ordres. "(Page 190)

Les choses ont changé : le statut entre les deux hommes s’inverse pour finir par trouver l’équilibre. Vendredi devient un "compagnon" pour Robinson, puis " son frère " (page 191).


Ce dernier l’initie à une autre vie en communion avec la nature et les astres. Les deux hommes rendus à la vie sauvage ont d’autres occupations que le labeur et l’accumulation de biens ; ils pratiquent de l’exercice physique, ils lézardent au soleil. Ils se disputent même à l’occasion :

" Autrefois-avant l’explosion — il ne pouvait pas y avoir vraiment de dispute entre eux. Robinson était le maître, Vendredi n’avait qu’à obéir. Robinson pouvait réprimander ou même battre Vendredi. Maintenant que Vendredi était libre et l’égal de Robinson, ils pouvaient se fâcher l’un contre l’autre. " (page 209)

Nos deux personnages en viennent surtout à instaurer un jeu rituel permettant de se souvenir du temps ancien. Chacun joue le rôle de l’autre : Vendredi exécutant le rôle de Robinson et vice versa. Ce rituel apaise bien des tensions sur l’île. Les deux hommes revisitent les épisodes de leur passé, convoquant à la fois la mémoire et s’en servent d’exutoire. C’est ce qui permet à ce nouvel équilibre de tenir :

" Robinson avait compris que ce jeu faisait du bien à Vendredi parce qu’il le libérait du mauvais souvenir qu’il gardait de sa vie d’esclave. Mais à lui aussi Robinson, ce jeu faisait du bien, parce qu’il avait toujours un peu de remords de son passé de gouverneur et de général. " (Page 213)

Il restera dans le dernier article à comprendre la représentation de l’Autre….

______________________________


* "Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe connu. J’ai ajouté — et Gœthe l’a redit deux ans plus tard — que s’il en est ainsi ce n’est pas parce que celui‑là n’est pas un héros, mais parce que celui‑ci n’est qu’un valet. Ce dernier ôte les bottes du héros, l’aide à se coucher, sait qu’il préfère le champagne, etc. Pour le valet de chambre, les héros n’existent pas ; en effet, ils n’existent que pour le monde, la réalité, l’histoire. "HegelLa Raison dans l’Histoire, 1822-1830, Chapitre II. La réalisation de l’Esprit dans l’histoire, Trad. Kostas Papaioannou, 10x18 p. 127.

 

Venons-en à la question de l’Autre dans ces deux ouvrages.


  1. Autrui, l’autre soi-même


C’est en définitive le thème de l’Autre que l’on trouve paradoxalement dans le thème de l'île. Il participe à la constitution de notre humanité : une même vision traitée différemment dans ces deux ouvrages.


7.1 L’empathie

Chez Marivaux, la question de l’altérité passe par l’inversion des rôles : comment savoir ce que l’autre ressent si l’on ne se met pas à sa place ?

Arlequin est capable de cette distanciation une fois qu’il a endossé le rôle de son maître. Son expérience finit par l’aveu suivant de l'aveu d'Arlequin :

"Ne dites donc point comme cela, mon cher patron : si j’avais été votre pareil, je n’aurais peut-être pas mieux valu que vous. C’est à moi à vous demander pardon du mauvais service que je vous ai toujours rendu. Quand vous n’étiez pas raisonnable, c’était ma faute. " (Scène IX)

À l’inverse, Euphrosine est vaincue devant la confession fort émouvante de se servante. Elle conclut :

"La reconnaissance me laisse à peine la force de te répondre. Ne parle plus de ton esclavage, et ne songe plus désormais qu’à partager avec moi tous les biens que les dieux m’ont donnés, si nous retournons à Athènes. "(Scène X) 

C’est le sens du pardon que les personnages de la pièce s’accordent mutuellement. La réconciliation conduit à l’adoption d’un sentiment nouveau : l’empathie vers laquelle doivent tendre tous les hommes en société.


Cette empathie n’est pas si éloignée dans le projet de Michel Tournier.


7.2 L'importance de l'autre

Le roman vise dans un premier temps à nous faire sentir l’importance de l’Autre dans la constitution de notre humanité, puis à décrire un nouveau schéma de vie éloigné des normes de la société occidentale.


7.2.1 L’expérience de la vie sans l'autre

Le titre de l’œuvre met l’accent sur l’altérité avec la présence de Vendredi. La première partie de l’œuvre nous conduit à comprendre comment sans un autre soi-même sur une île déserte, l’homme se trouve démuni dans sa perception du temps, dans son aptitude au langage,  dans sa capacité à rire, dans ses besoins sexuels. Robinson connaît des accès de dépression et de folie ; le suicide reste souvent une option….

C’est au prix d’un effort surhumain qu’il doit réinventer un ordre social où il règne. Il s’agit moins de domestiquer la nature que se maintenir dans une humanité. L’équilibre reste bien précaire en vérité puisqu’ainsi que nous l’avons vu, une explosion réduit en cendres toute l’organisation civilisée mise durement en place.


7.2.1 la critique des valeurs occidentales

Mais c’est l’arrivée de Vendredi dans la vie de Robinson qui éclaire mieux la question de l’Autre et conduit à une remise en question des valeurs de la civilisation occidentale.


Robinson a créé un ordre économique basé sur l’abondance (les réserves sont pleines) et l’intrusion de Vendredi fait progressivement tout voler en éclats. C’est ainsi que l’indien-métis se voit allouer le rôle de l’esclave, participant à l’entreprise de l’exploitation de l’homme par l’homme ; sa présence permet aussi à Robinson de faire l’expérience de l’argent. L’homme blanc, colonialiste, reproduit sur son île le schéma de la société économique et sociale de son temps.


Cependant, cela ne va pas sans questionnement et sans peine. Vendredi lui apparaît comme un facteur de troubles dans l’ordonnancement de la "cité-jardin ". La vitalité de l’indien saccage cultures et objets, ce qui représente en vérité des années de labeur sous le soleil. Il comprend que la "domestication " du "bon" sauvage s’avère un complet échec.


L’autre constitue une menace pour l’équilibre précaire de Speranza. Après la menace vient le temps de la disparition totale de la cité...


C’est alors que l’Autre devient l’initiateur d’un autre schéma de vie fondé sur le besoin, sur l’économie de moyens, sur la préservation de la nature, sur la digne célébration des astres. Il renverse totalement les valeurs économiques, sociales et religieuses. Il s’agit d’opérer un véritable retour à la Nature : on y célèbre les vertus écologiques avant l’heure.


Le roman échafaude le plan d’une société sobre et idéale où la main de l’homme se fait moins rude sur son environnement et sur autrui. On y célèbre l’harmonie entre les hommes et la Nature.


Cette société idéale ne peut plus être abandonnée par Robinson qui décide de ne pas repartir sur le Whitebird, autant parce qu’elle le rend heureux que parce qu’il est désormais totalement inadapté à son ancienne vie.


On est fort éloigné de la fin de la pièce de de Marivaux où l’expérience vécue n’est pas à un frein au retour à la vie d'avant.


Il reste que Vendredi, lui, est prêt pour une nouvelle vie dans la société marchande. Il porte en lui un monde parfait sur lequel la société occidentale, qui a déjà cherché à le domestiquer, n’aura finalement aucune prise….


8.La synthèse

La Gazette vous propose une étude comparative de deux œuvres que nous venons d'étudier.

Étude croisée des œuvres

L’île des esclaves, Marivaux

Vendredi ou les limbes du Pacifique, Tournier

Genre littéraire

Comédie

 

Roman

Lieu du récit

Ile près de la Grèce

 

Ile perdue dans le Pacifique

Date du récit

Antiquité

 

2e moitié du XVIII siècle

Personnages principaux

5 personnages principaux

 

2 personnages principaux

Sentiments principaux évoqués

Peur, vengeance, étonnement, honte, humiliation, jubilation, jubilation, émotion, repentir, pardon.

Peur, désespoir, folie, effort, peine, souffrance, frustration, domination, orgueil, calcul, curiosité, colère, rage, abandon, amitié, fraternité, harmonie, paix.

 

Thèmes principaux

L’île, l’utopie, le maître/l’esclave, la réformation de la société, la vertu.

 

L’Ile, l’utopie, le maître/L’esclave, la nature, société occidentale.


 

  1. Bibliographie

Pour achever notre dossier, il vous est proposé de parcourir une sélection d’ouvrages sur le thème qui nous occupe. Vous trouverez les références ainsi que les (petits) prix.

L’Odyssée,

Homère                             

Folio classique


L’Utopie,

Thomas More

Folio classique

Voyages de Gulliver,

Swift

Hachette Livre BNF tomes 1 et 2

(34,74 €)


L’île des esclaves,

Marivaux,

Petits classiques larousse (3 €)


L’île mystérieuse,

Jules Verne

La Pléiade :

un classique en son genre

L’île de Sakhaline,

Tchekhov

Folio classique :

sur les traces d’une île de la déportation et du bannissement...

 

L’île aux trente cercueil,

Leblanc

LDP (5,9 euros)

Frissons garantis...

Les îles,

Grenier

L’imaginaire Gallimard (7 €)

Un essai : vagabondage d’île en île...

Vendredi ou les limbes du pacifique, Michel Tournier

Folio (6,80 €)


L’arche des Kerguelen : voyage aux îles de la désolation

de JP Kauffman

Table ronde

Un voyage magnifique sur ces terres désolées...

La grande île,

C. Signol

LDP

Une île sur la Dordogne....

L’île des oubliés,

V. Hislop

LDP

Une île grecque peuplée par des personnes atteintes de la peste : une histoire trouble...

L’Île

Stuparich,

Verdier poche 


Retour sur une île choisie par un père mourant pour y habiter avec son fils...

 

 

 

 

 

 

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