La guerre dans la littérature : de la violence à l’espoir
- 7 avr.
- 15 min de lecture
De La Bruyère à Barbusse, explorez la guerre dans la littérature : stratégie, bataille, dénonciation et espoir à travers des textes majeurs analysés et commentés.

La guerre dans la littérature
Nous allons nous intéresser à la représentation de la guerre au travers des siècles.
Nous pourrons ainsi nous pencher sur la brutalité des hommes, peser l’importance de la stratégie, voir l’enchaînement irrésistible de l’affrontement avec ses prémices, c’est-à-dire ses provocations.
Puis nous assisterons à la bataille proprement dite avec l’emploi des armes, la situation à l’arrière-front, les blessés, la glorification ou la dénonciation des combats.
1.L’homme est-il un animal raisonnable ?
Nous aurons à pénétrer dans les arcanes de la guerre. Mais avant de commencer notre présentation, interrogeons-nous, aujourd’hui, sur la nature humaine et essayons de comprendre pourquoi elle semble si prompte au conflit.
Il existe une donnée immédiate qui n’a pas échappé à un auteur du XVIIe siècle. La Bruyère nous livre son explication implacable en nous interpellant de manière saisissante.
Il opère un parallèle entre le règne humain et le règne animal pour sa démonstration.
Sa conclusion est imparable : on trouve en l’homme une véritable volonté de domination qui peut conduire à l’extermination.
Passage choisi :
" (…) J’entends corner sans cesse à mes oreilles : L’homme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition ? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l’êtes accordée à vous-mêmes ? (…) Je consens aussi que vous disiez d’un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l’atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme. » Mais si vous voyez deux chiens qui s’aboient, qui s’affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux » ; et vous prenez un bâton pour les séparer. (…) Et si les loups en faisaient de même : « Quels hurlements ! Quelle boucherie ! » (…) Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous, distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement ; car avec vos seules mains que vous pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête ? Au lieu que vous voilà munis d’instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d’où peut couler votre sang jusqu’à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d’en échapper. Mais comme vous devenez d’année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : (…)"
La Bruyère, Les Caractères, Des jugements, II9 (VI)
2.Guerre et diplomatie
Nous avons vu avec La Bruyère que l’homme n’était pas un animal raisonnable, quoiqu’il en dise. Sa nature est querelleuse et sa volonté de domination n’a pas de limites…
On admet communément qu’un conflit armé n’est que la conséquence de l’échec dans la résolution de la crise par la voie diplomatique.
Et pourtant, un auteur prussien du XIXe siècle, Clausewitz, a affirmé de manière étonnante que
“la guerre est une continuation de la politique par d’autres moyens”.
Découvrons aujourd’hui, si vous le voulez bien, qui est cet auteur avant de voir ce qu’il a voulu dire exactement.
CLAUSEWITZ
Né en 1780, Clausewitz est un militaire prussien qui a été le témoin de la défaite de son pays devant l’armée napoléonienne à Iéna. Son ressentiment vis-à-vis de la France l’a conduit à lutter contre elle d’une part et d’autre part, à se lancer dans l’écriture d’un traité qu’il laissera inachevé à sa mort en 1831.
Précisons que la France a innové en incorporant dans la troupe des hommes du peuple. C’est en effet la conscription qui a changé la donne et aboutit à l’ère moderne : celle de la mobilisation générale. Comme le dit René Girard*, la “guerre en dentelle du XVIIIe siècle” n’existe plus. La Prusse s’en souviendra…
C’est un traité de stratégie militaire rédigé sur un temps relativement long (1816-1831). Le premier livre constitue le seul ouvrage achevé. L’auteur redéfinit le terme de guerre.
Duel
L’auteur dans l’esprit aristocratique utilise une métaphore : il recourt au terme “duel”, ce qui a l’avantage de mettre en exergue la notion de réciprocité entre les belligérants ;
“La guerre n’est rien d’autre qu’un duel à plus vaste échelle. Si nous voulons saisir en une seule conception les innombrables duels particuliers dont elle se compose, nous ferions bien de penser à deux lutteurs. Chacun essaie, au moyen de sa force physique, de soumettre 1’autre à sa volonté. Son dessein immédiat est d’abattre l’adversaire, afin de le rendre incapable de toute résistance. La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter nos volontés.”
(Livre 1, chapitre 1)
Des conséquences importantes sont à noter. La guerre dite moderne met l’intelligence au service de la force. Et sur l’usage de la force, Clausewitz jette les bases de la guerre d’extermination qui sera initiée au XXe siècle.
Il écrit :
“La guerre est un acte de violence où il n’y a pas de limite à la manifestation de la violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre d’où résulte une action réciproque qui en tant que concept doit aller aux extrêmes." (Livre 1, chapitre 1)
Clausewitz met au centre du jeu le défenseur selon l’adage qu’il est plus facile de conserver que de prendre.
Politique
Clausewitz ne sépare pas la guerre de la politique. Il estime encore que lorsque ces deux dernières ne se rejoignent plus, on assiste alors à des débordements irrationnels…
" Tout le monde sait que la guerre est l’une des conséquences des relations politiques entre les gouvernements et les peuples, mais généralement on s’imagine que ces relations cessent par le fait même de la guerre et qu’il s’établit aussitôt un état de choses spécial régi par des lois particulières.
Nous affirmons, au contraire, que la guerre n’est que la continuation du commerce politique avec immixtion d’autres moyens. (…) Il ne saurait en être autrement, et jamais la cessation des notes diplomatiques n’a entraîné l’interruption des rapports politiques entre les gouvernements et les peuples. La guerre n’a jamais été qu’un moyen plus énergique d’exprimer la pensée politique dans un langage qui, s’il n’a pas sa logique propre, a du moins sa grammaire à lui.”
Clausewitz, Théorie de la Grande Guerre,
Traduction par Lieutenant-Colonel de Vatry. Librairie militaire de L Baudoin et Cie, 1886 (pp. 163-173).
*Source : “Achever Clausewitz” René Girard, Carnet Nord
3.La stratégie
Entrons un peu plus dans les prémices de la bataille avec le choix d’une tactique la plus savante possible.
Bien en amont, cette tactique doit mener en effet à la victoire.
Découvrons aujourd’hui la théorisation de cette stratégie en sept points par Sun Tsu, un éminent général chinois du VIe siècle av. J.-C.
De l’art de la guerre…
“I. Détermine les plans de l’ennemi et tu sauras quelle stratégie sera couronnée de succès et celle qui ne le sera pas.
II. Perturbe-le et fais-lui dévoiler son ordre de bataille.
III. Détermine ses dispositions et fais-lui découvrir son champ de bataille.
IV. Mets-le à l’épreuve et apprends où sa force est abondante et où elle est déficiente.
V. La suprême tactique consiste à disposer ses troupes sans forme apparente ; alors les espions les plus pénétrants ne peuvent fureter et les sages ne peuvent établir des plans contre vous.
VI. C’est selon les formes que j’établis des plans pour la victoire, mais la multitude ne le comprend guère. Bien que tous puissent voir les aspects extérieurs, personne ne peut comprendre la voie selon laquelle j’ai créé la victoire.
VII. Et quand j’ai remporté une bataille, je ne répète pas ma tactique, mais je réponds aux circonstances selon une variété infinie de voies.”
4.La provocation
On entend rugir les premières clameurs, signes des prémices du combat.
La question qui se pose vise à savoir de quelle manière entrer en guerre ; derrière cette interrogation sous-tend l’imputation de la responsabilité du déclenchement du premier coup de feu.
Dans l’extrait qui vous est proposé, c’est une provocation directe d’un chef qui conduit à la mêlée générale. Redécouvrons la chanson de Roland, héros célèbre qui périra à Roncevaux.
Voyons les arguments opposés par les parties avant d’assister au début des hostilités.
LA MÊLÉE
"Le neveu de Marsile (il s’appelle Aelroth)
Chevauche tout le premier devant l’armée païenne.
Quelles injures il jette à nos Français !
“Félons Français, vous allez aujourd’hui lutter avec les nôtres !
‘Celui qui vous devait défendre vous a trahis.
‘Quant à votre empereur, il est fou de vous avoir laissés dans ces défilés ;
‘Car c’en est fait aujourd’hui de l’honneur de douce France,
‘Et Charles le Grand va perdre ici le bras droit de son corps.”
Roland l’entend : grand Dieu, quelle douleur !
Il éperonne son cheval et le lance bride abattue.
Le comte frappe le païen des plus rudes coups qu’il peut porter ;
Il fracasse l’écu d’Aelroth, lui rompt les mailles du haubert ;
Lui tranche la poitrine, lui brise les os,
Lui sépare toute l’échine du dos,
Et avec sa lance lui jette l’âme hors du corps.
Le coup est si rude qu’il fait chanceler le misérable,
Si bien que Roland, à pleine lance, l’abat mort de son cheval.
Et que le cou du païen est en deux morceaux. (…) "
5.La bataille
Nous allons assister au face-à-face terrible entre les armées. La peur étreint les hommes, juste avant le combat. Celui-là débute dans un tonnerre de lames et de canons. La bataille est brûlante, le sang coule à flots…
Le texte de Schiller est une évocation sensible d’une scène de bataille, tragique.
" À travers la verte campagne l’armée soulève un nuage lourd et épais. Dans l’espace immense on n’entrevoit que les armes de fer ; les regards s’abaissent vers le sol, le cœur bat dans la poitrine, le major passe devant les troupes. Halte ! et ce commandement arrête les bataillons. Ils restent muets et immobiles.(…)
Déjà l’éclair de la tempête scintille, le tonnerre éclate, l’œil est étonné, des décharges retentissent d’une armée à l’autre. Laisse-les retentir, au nom du ciel. Déjà l’on respire plus librement. La mort est en action, la lutte va commencer, les dés du sort tombent dans les nuages de la poudre.
Les armées se joignent, de peloton en peloton court l’ordre des chefs ; les soldats du premier rang font feu à genoux, beaucoup d’entre eux ne se relèvent pas. La balle fait de longues trouées, le fantassin tombe sur le fantassin qui le précède, la destruction s’étend à droite et à gauche, la mort renverse des bataillons. (…)
Écoutez : on court au galop : les adjudants passent : les dragons s’élancent vers l’ennemi, et ses canons cessent de mugir. Victoire ! frères, la terreur s’est emparée de nos adversaires, leurs drapeaux s’abaissent.
Elle est décidée la bataille terrible : le jour reparaît brillant à travers les ombres, on entend le bruit du tambour, le son des fifres, les chants de triomphe. Adieu ! vous qui êtes morts, nous nous reverrons dans un autre monde. "
6.Les gaz asphyxiants
Voyons un autre théâtre d’affrontements qui se situe dans les tranchées de la Première Guerre mondiale.
L’extrait proposé met en scène l’utilisation d’armes non conventionnelles, termes usités pour nommer des armes biologiques, chimiques, nucléaires ou radioactives.
Henri Barbusse, lui-même combattant sur le front, narre la survenance des gaz asphyxiants que l’ennemi a utilisés pour la première fois sur le théâtre des opérations.
"… Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l’attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.
– C’est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure !
– Les cochons !
– Ça, c’est vraiment des moyens déloyaux, dit Farfadet.
– Des quoi ? dit Barque, goguenard.
– Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des gaz…
– Tu m’fais marrer, riposte Barque, avec tes moyens déloyaux et tes moyens loyaux… Quand on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par l’obus ordinaire, des ventres sortis jusqu’au fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes rentrés tout entiers dans l’poumon comme a coup de masse, ou, à la place de la tête, un p’tit cou d’où une confiture de groseille de cervelle tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos. Quand on l’a vu et qu’on vient dire : « Ça, c’est des moyens propres, parlez-moi d’ça ! »
– N’empêche que l’obus, c’est permis, c’est accepté…
– Ah là là ! Veux-tu que j’te dise ? Eh bien, tu m’f’ras jamais tant pleurer que tu m’fais rire !
Et il tourne le dos. "
Henri Barbusse, Le feu, chapitre 19 : le bombardement
7.Solidarité
Il convient de se remémorer le fait que la guerre sépare les familles. La vie à l’arrière s’avère difficile, puisqu’il faut bien remplacer le travail de l’absent. Mais derrière cette nécessité reste la douloureuse interrogation de savoir s’il reviendra....
Il vous est proposé la lecture d’un poème de Paul Déroulède qui évoque l’hospitalité et la solidarité d’une femme à l’arrière-front. Une générosité finalement, qui se comprend au dernier vers…
"Bonne vieille, que fais-tu là ?
Il fait assez chaud sans cela,
Tu peux laisser tomber la flamme,
Ménage ton bois, pauvre femme,
Je suis sèché, je n’ai plus froid,
Mais elle, qui ne veut m’entendre,
Jette un fagot, range la cendre :
“Chauffe-toi, soldat, chauffe-toi.”
Bonne vieille, je n’ai pas faim,
Garde ton jambon et ton vin ;
J’ai mangé la soupe à l’étape,
Veux-tu bien m’ôter cette nappe !
C’est trop bon et trop beau pour moi.
Mais elle qui n’en veut rien faire,
Taille mon pain, remplit mon verre :
“Refais-toi, soldat, refais-toi.” (…)
—Le jour vient, le départ aussi,
—Allons ! Adieu… Mais qu’est-ceci ?
Mon sac est plus lourd que la veille.
Ah ! bonne hôtesse ! ah ! chère vieille,
Pourquoi tant me gâter, pourquoi ?
Et la bonne vieille de dire,
Moitié larme, moitié sourire :
“J’ai mon gars soldat comme toi !”
Déroulède, Le bon gîte, extrait Nouveaux chants du soldat,
French verse and prose, Gleed and Baswitz
8.Les simulateurs
Il reste à évoquer le cas des personnes qui cherchent pour des raisons propres à échapper à l’armée. Les exemples sont nombreux au travers des âges.
La Gazette littéraire est allée puiser, dans un ouvrage satirique, un extrait illustrant la chasse aux faux malades, aux simulateurs.
Le Brave soldat Chvéïk de Jaroslav Hašek se présente comme un récit sur le ton de l’absurde de diverses péripéties survenues à un jeune garçon, candide, durant la Première Guerre mondiale.
Le passage choisi met en exergue la méthode radicale permettant à l’armée autrichienne de débusquer les “embusqués”. On aimerait que cela ne soit que pure satire…
“En cette grande époque, les médecins militaires de l’Autriche tenaient beaucoup à chasser, du corps des simulateurs, le diable saboteur des devoirs les plus sacrés et à leur faire réintégrer le giron de l’armée.
Dans ce dessein fut institué tout un système de tortures graduelles qu’on appliquait aux simulateurs et aux gens suspects de l’être, tels que : phtisiques, rhumatisants, hernieux, néphrétiques, diabétiques, pneumoniques, malades atteints de fièvre typhoïde, etc.
L’échelon avait été combiné d’une manière savante et comportait :
1° La diète sévère : une tasse de thé le matin et le soir et, sans tenir compte de la nature de la maladie, de l’aspirine à tous les repas, pour provoquer une transpiration intense ;
2° La cure de quinine en cachets, surnommée aussi ‘léchage de la quinine’. On en distribuait de fortes doses pour ‘rappeler aux lascars que le service militaire n’était pas de la rigolade ;’
3° Le lavage de l’estomac avec un litre d’eau chaude, deux fois par jour ;
4° L’emploi de clystères à l’eau savonnée et à la glycérine ;
5° Enveloppements humides avec des draps trempés dans de l’eau glacée.
Il y eut des gens d’une endurance et d’une vaillance extraordinaire, qui, ayant passé par les cinq traitements successifs, se firent ensuite porter dans un cercueil très simple, au cimetière militaire. Il y eut aussi, par contre, des gens prompts à se décourager, qui déclaraient, avant même d’avoir passé par le clystère, qu’ils étaient guéris et qu’ils ne demandaient pas mieux de partir pour les tranchées avec le premier bataillon en partance.”
Jaroslav Hašek, Le Brave soldat Chvéïk,
9.Un profond silence
Après avoir évoqué la guerre au travers de batailles, voyons, si vous le voulez bien, la fin du conflit.
Ce sonnet de Théophile Gautier vous propose de découvrir le passage de la fureur des armes au silence troublant. Le sol devient le linceul de tous ces morts au combat.
La nature reprend ses droits…
Après la bataille
Quel silence à présent sur ce morne terrain
Où la mêlée hier hurlait dans la fumée !
II ne reste plus rien de cette grande armée,
Que des affûts brisés et des fragments d’airain.
La bataille perdue importe au souverain,
Mais toujours l’amoureux chante à la bien-aimée
Cette chanson de Mai dont toute âme est charmée ;
Toujours le soleil luit sur les vignes du Rhin ;
Toujours le rossignol pour la rose soupire ;
Que l’aigle bicéphale ou l’aigle de l’Empire
Sur le drapeau palpite au sommet du donjon,
Sur les monts, dont les os changent la plaine en butte,
La nature, éternelle et que rien ne rebute,
Étend un vert linceul fait de mousse et de jonc !
Théophile GAUTIER, Poésies nouvelles et inédites,
10.Glorification des vainqueurs
Nous avons considéré le silence terrible sur le champ de bataille après la cessation de feu avec Théophile Gautier.
Voyons désormais ensemble les récits qui ont découlé de ces victoires et… de ces défaites.
Beaucoup ont en commun la triste évocation de tous ces morts. On repère par ailleurs aussi beaucoup de textes teintés de nationalisme, de haine. Enfin, on trouve en outre des œuvres qui glorifient les faits d’armes. C’est dans ce sens que nous vous invitons à poser vos yeux.
Rien n’était plus aisé que de se plonger dans l’histoire de France de Michelet pour illustrer cette “réécriture” de batailles qui s’avère facile lorsqu’on remporte la victoire. Ne parle-t-on pas de l’histoire faite par les vainqueurs ?
Michelet est un historien célèbre au style flamboyant.
Dans le passage ci-dessous, l’écrivain raconte la victoire de Valmy le 20 septembre 1792 contre l’armée prussienne. On appréciera le lyrisme de l’auteur…
"Il y eut un moment de silence. La fumée se dissipait. Les Prussiens avaient descendu, ils franchissaient l’espace intermédiaire avec la gravité d’une vieille armée de Frédéric, et ils allaient monter aux Français. Brunswick*dirigea sa lorgnette, et il vit un spectacle surprenant, extraordinaire. À l’exemple de Kellermann**, tous les Français, ayant leurs chapeaux à la pointe des sabres, des épées, des baïonnettes, avaient poussé un grand cri…Ce cri de trente mille hommes remplissait toute la vallée : c’était comme un cri de joie, mais étonnamment prolongé ; il ne dura guère moins qu’un quart d’heure ; fini, il recommençait toujours avec plus de force ; la terre en tremblait… C’était : « Vive la Nation ! » (…)
Le spirituel et savant général avait très bien reconnu, dans l’armée qu’il avait en face, un phénomène qui ne s’était guère vu depuis les guerres de religion : une armée de fanatiques, et, s’il l’eût fallu, de martyrs. (…)
Et, en avançant, il [le roi] reconnut la ferme attitude de ceux qui l’attendaient là-haut. Ils s’étaient déjà habitués au tonnerre qu’ils entendaient depuis tant d’heures et ils commençaient à s’en rire. Une sécurité visible régnait dans leurs lignes. Sur toutes cette jeune armée planait quelque chose, comme une lueur héroïque, où le roi ne comprit rien (sinon le retour en Prusse).
Cette lueur était la Foi.
Et cette joyeuse armée qui, d’en haut, le regardait, c’était déjà l’armée de la République.
Fondée le 20 septembre à Valmy, par la victoire, elle fut, le 21, décrétée à Paris, au sein de la Convention. "
Michelet (tome 5) Histoire de la Révolution Française, A. Lemerre (Paris), 1888
*chef des Prussiens
** Général de l’armée française
11.Caractère funeste de la guerre
Découvrons ensemble un autre son de cloche, celui de la vibrante réprobation.
La fin des combats laisse apparaître des appels à la paix lorsque cette dernière ne fait pas l’objet de traités d’amitié parfois peu respectés. Un conflit en entraîne souvent un deuxième…
Il reste que divers auteurs ont condamné sans appel la guerre au nom de principes moraux et éthiques.
Retrouvez l’implacable dénonciation de Fénelon. Il propose de circonscrire l’affrontement à la seule défense du territoire…
" La guerre est un mal qui déshonore le genre humain : si l’on pouvait ensevelir toutes les histoires dans un éternel oubli, il faudrait cacher à la postérité que des hommes ont été capables de tuer d’autres hommes. Toutes les guerres sont civiles ; car c’est toujours l’homme qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles. Plus la guerre est étendue, plus elle est funeste : donc celle des peuples qui composent le genre humain est encore pire que celle des familles qui troublent une nation. Il n’est donc permis de faire la guerre que malgré soi, à la dernière extrémité, pour repousser la violence de l’ennemi. "
Fénelon, Dialogues des morts/Dialogue 17
12.L’espoir
Changeons de perspective et plaçons-nous sur le terrain de la paix et de l’espoir renaissant.
La vie reprend ses droits, l’amour réapparaît sous la plume de Sully Prudhomme…
" (…) Ton œuvre, ô guerre, la plus triste,
C’est d’ôter la main de la main,
C’est d’étouffer à l’improviste
Dans son aube un cher lendemain,
De violer les destinées,
D’abattre les hommes sans choix,
Et d’atteindre en les races nées
Les races à naitre à la fois.
Les couples d’amours qui demeurent
Font cependant de nouveaux nids ;
Parmi tant d’isolés qui pleurent
Ils se sentent mieux réunis ;
Ils se blottissent mieux ensemble
Après tant de jours alarmants ;
Le retour du baiser leur semble
Plus doux que ses commencements ; "
Sully Prudhomme, Poésies, Le Renouveau A. Lemerre, 1872 (p. 232-236)
13. la quête de vérité
Achevons cette présentation du thème de la guerre par une note optimiste. Il ne s’agit pas d’une pirouette destinée à clore ce sujet sensible, mais d’une véritable invitation à l’espoir.
Prenons le constat implacable de Pascal, qui nous dit que la violence s’avère finalement un aveu de faiblesse. Elle se trouve confrontée à une sévère limite : la vérité.
C’est à ce profond constat que le philosophe Pascal nous encourage à réfléchir.
On perçoit ainsi au travers de ses mots le pouvoir libérateur de la vérité, qui ne se laisse plus briser par la violence…
La violence a son temps compté, à la différence de la vérité, intemporelle. Sujet à méditer…
"C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même. "



Commentaires