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Étude de "Claudine à l’école" et "Le Temps des amours" : souvenirs et apprentissages

il y a 14 minutes
6 min de lecture

Deux écrivains, deux enfances, deux univers inoubliables de l'école de la IIIe République. Avec Claudine et Marcel, les années de jeunesse se peuplent de leçons, de récréations, de rivalités, d’amitiés et de premières émotions littéraires. Chez Colette comme chez Pagnol, les souvenirs d’apprentissage deviennent ainsi de véritables aventures humaines.


Deux portraits noir et blanc côte à côte d’une jeune femme en robe marine et d’un jeune homme en costume, fond bleu.
Colette et Pagnol adolescents

Dans l'article précédent, nous avons présenté les origines et les modalités des Lois Ferry instaurant une instruction publique, obligatoire, gratuite et laïque. Il vous est proposé de découvrir la première génération de ces élèves passés sur les bancs de cette nouvelle école au travers de l'étude suivante.



Étude de "Claudine à l’école" et "Le Temps des amours" :

"C’est la vie qui nous apprend et non l’école " 

(Sénèque).


En dépit de cette citation, l’école demeure un passage obligé pour acquérir des savoirs indispensables. Lire, écrire, compter : cela va de soi aujourd’hui, mais ce n’était pas si évident deux siècles plus tôt, comme nous l’avons indiqué dans notre histoire littéraire. 

 

On comprend dès lors que le volume et la nature de ces acquisitions puissent susciter des souvenirs mitigés dans la mémoire de certains élèves. 

 

Pourtant, ces expériences ne laissent guère indifférent. Pourquoi ? Peut-être parce que l’école apparaît aussi comme un véritable foyer de vie…

 

Certes, la littérature a parfois abordé ce thème au détour de récits sur la jeunesse abîmée par des institutions terriblement rigides, comme nous l’avons vu avec Jules Vallès.

 

La Gazette entreprend de vous faire (re)découvrir les établissements scolaires du début de la IIIe République, source de souvenirs merveilleux et ineffaçables. 

 

Deux œuvres sont proposées à votre lecture toujours attentive :

  • Claudine à l’école, livre écrit par Colette et publié en 1900 sous la signature de son mari Willy

  • Le temps des amours, ouvrage inachevé de Marcel Pagnol publié à titre posthume en 1977.

 

Et l’on ne saurait se lasser de la fraîcheur des souvenirs réunis par ces deux formidables écrivains.


1. CLAUDINE OU L’ARDEUR DE VIVRE*

 

Âgée de quinze ans, Claudine retrace de manière jubilatoire les souvenirs de son année préparatoire à l’obtention du brevet élémentaire au sein de l’école de Montigny, un établissement scolaire accueillant les enfants provenant des classes modestes de la campagne. 

 

Issue de la bourgeoisie et douée d’une lucidité aiguë, Claudine a pleinement conscience de se distinguer de ses camarades. Dès le début du livre, elle relève : 

"Moi, je me trouve dans ce milieu étrange parce que je ne veux pas quitter Montigny ; si j’avais une maman, je sais bien qu’elle ne me laisserait pas vingt-quatre heures ici, mais papa, lui, ne voit rien, ne s’occupe pas de moi, tout à ses travaux, et ne s’imagine pas que je pourrais être plus convenablement élevée dans un couvent ou dans un lycée quelconque. Pas de danger que je lui ouvre les yeux ! " (page 8). 

 

La délicieuse Claudine se plaît en effet dans cette école vétuste, où tout devient prétexte à l’amusement et à la dérision, quand ce n’est pas des compétitions entre élèves pouvant conduire à quelques bagarres dans la cour de récréation…

 

Cependant, derrière cette joyeuse effervescence, le sérieux programme du brevet impose de rudes leçons de français, de mathématiques, de musique, d’histoire, de géographie, de couture, de dessin… 

 

Brillante, quoiqu’indisciplinée, Claudine se voit poser des problèmes d’arithmétique qui feraient dresser les cheveux des collégiens de notre époque. Déjà, cette dernière peste-t-elle régulièrement contre ces énoncés qu’elle juge absurdes :  

"Faudrait-il pas, aussi, dire si l’ouvrier est heureux en ménage ? Oh ! quelle est l’imagination malsaine, le cerveau dépravé où germent ces problèmes révoltants dont on nous torture ? Je les exècre ! Et les ouvriers qui se coalisent pour compliquer la somme de travail dont ils sont capables, qui se divisent en deux escouades dont l’une dépense 1/3 de force de plus que l’autre, tandis que l’autre, en revanche, travaille deux heures de plus ! (…) Odieuses suppositions, hypothèses invraisemblables, qui m’ont rendue réfractaire à l’arithmétique pour toute ma vie ! "(page 35)

Mais, au-delà des contraintes scolaires, Claudine trouve dans ce lieu ce qui lui manque singulièrement chez elle, c’est-à-dire de l’attention. Elle cherche en effet à susciter l’intérêt porté à sa personne, que ce soit par ses traits d’esprit, sa rébellion ou par ses compositions écrites. 

 

Ainsi prend-elle délibérément en grippe la nouvelle directrice, Mademoiselle Sergent, à qui elle reproche notamment de lui avoir ravi l’affection de Mademoiselle Aimée, son professeur d’anglais. 

 

Au sein de l’établissement scolaire, on pénètre aussi dans une atmosphère particulièrement trouble qui passionne Claudine, en bonne délurée et en enfant parfaitement avertie… 

 

La fin de l’année s’achève avec le fameux examen du brevet, dont le passage marque un véritable événement, la fête de fin d’année toute fleurie avec sa distribution de prix… 

 

Puis il faudra se dire adieu, non sans déchirements :

" Adieu la classe, adieu, Mademoiselle et son amie ; adieu, féline petite Luce et méchante Anaïs ! Je vais vous quitter pour entrer dans le monde — ça m’étonnera bien si je m’y amuse autant qu’à l’école. " (page 254)

 

Claudine à l’école offre ainsi une vraie réjouissance et un intense moment de lecture.

 

Après Colette, Marcel Pagnol nous ouvre à son tour les portes de l’univers scolaire.

 

 2. L’univers sans pareil du collège chez Pagnol**

 

Détenteur d’une bourse d’État, Marcel fait son entrée au lycée de Marseille, qui va de la sixième à la terminale. 

 

Dès lors, son univers change radicalement ainsi qu’il le relève : 

" Ce n’est que bien plus tard que je découvris l’effet le plus surprenant de ma nouvelle vie scolaire : ma famille, ma chère famille, n’était plus le centre de mon existence. Je ne la voyais qu’aux repas du soir, et quand je parlais du lycée, pour répondre aux questions de mon père et de Paul, je ne leur disais pas tout et je parlais comme un voyageur qui raconte des histoires du Brésil ou du Canada à des gens qui n’y sont jamais allés, et qui ne peuvent pas tout comprendre. " (page 7) 

 

Le monde de Marcel n’est en effet plus celui de son enfance dans l’arrière-pays provençal. Ce nouvel univers se compose notamment de leçons, d’études surveillées, de compositions et de récréations durant lesquelles des amitiés se nouent au centre d’une société secrète placée sous le Haut Patronage du valeureux Vercingétorix ! 

 

La vie du collège est rythmée par les nombreuses facéties de collégiens toujours en quête d’expérimentations, lorsque le lycée n’est pas le théâtre de savantes tricheries compensant la paresse ou le lieu de franches bagarres, sanctionnées par les retenues du jeudi… bref, l’univers d’un collège ordinaire. 

 

Mais les souvenirs de cette époque possèdent une brillance extraordinaire. Le récit de l’affaire des boules puantes placées sous le bureau du professeur est à cet égard évocateur de la drôlerie qui émaille le livre : 

" Il baissa le nez, flaira l’air et, pour la première fois, on vit paraître sur son visage le sourire émerveillé de la Pythie, car il était comme elle (ou comme un jambon fumé) juste au-dessus de la source d’un flot montant d’odorantes vapeurs. (…) Alors, promenant sur la classe un sourire effroyablement amical, il dit dans un silence épouvanté : « Il y a dans cette classe quelqu’un qui sait que j’adore le parfum puissant de l’hydrogène sulfuré (H2S) et qui m’a fait ce présent quintuple. Je ne veux pas connaître son nom, mais je le remercie cordialement. Surtout que personne n’ouvre les fenêtres, afin de ne pas gâter notre plaisir. " (page 36)

 

Dans cet univers nouveau, le temps béni de l’adolescence conduit surtout Marcel vers la découverte de la littérature et de l’écriture : 


"C’est pendant l’étude du soir entre six heures et six heures et demie que je fis une importante découverte. Je venais de terminer ma version latine. C’était le soixante-troisième chapitre du livre VII de César (…) En attendant le dernier tambour du soir, je feuilletais les Morceaux choisis de la Littérature française lorsque le hasard me proposa un poème de François Fabié. L’auteur parlait à son père, un bûcheron de Rouergue, et il lui promettait de n’oublier jamais :

Que ma plume rustique est fille de ta hache.

Cette transformation de l’une cognée en “plume” me parut le comble de l’élégance poétique, et je ressentis le frisson sacré de la beauté. Des larmes montèrent à mes yeux, et je pénétrai dans le royaume sous les yeux de ce Poetus, qui ne se douta de rien. "(page 97) 

 

Marcel gardera durant ses études le goût des belles lettres, au point de devenir, pour ses amis, le scribe des compositions écrites et des premières lettres d’amour… Une lecture tonifiante !

 

* Livre de poche, 2000.

** Fortunio, Flammarion, 2004.

 

Étude de "Claudine à l’école" et "Le Temps des amours" : avec Colette et Pagnol, l’école apparaît comme un véritable foyer de vie : on y apprend, bien sûr, mais on y rêve, on s’y oppose, on y noue des amitiés, on y découvre aussi la force des livres et de la langue. Pour prolonger cette lecture croisée, place désormais à une synthèse sous forme de tableau.

 

Synthèse

Étude croisée des œuvres

Claudine à l’école

Colette

   Le temps des amours

                Pagnol

Genre littéraire

Roman 

Récit

Lieu du récit

 France,

  Montigny

 

   France

    Marseille

Date du récit

Fin du XIXe siècle 

Début du XXe siècle

Personnages principaux

 Trois personnages principaux

Deux personnages principaux

Sentiments principaux évoqués

  solitude, indépendance, insouciance,

  joie,

possessivité, 

jalousie, 

violence,

  rivalité, lucidité, 

curiosité, regrets

amitié, 

complicité, 

espièglerie,

dissimulation,

solidarité, 

émerveillement, 

révélation, émotion,

beauté, amour,

 

Thèmes principaux

école, 

condition des jeunes filles,

étude de mœurs, 

saphisme,

jeunesse, 

soif de liberté, 

vie.

réminiscence, 

école, jeunesse,

connaissance, 

élévation sociale,

émulation, 

vocation artistique,

création,

 


Dans les prochains articles, nous nous intéresserons à l'école d'hier et d'aujourd'hui au regard de l'ascenseur social qu'elle a pu offrir à de nombreux enfants...

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