1er mai : "les damnés de la terre” de L’Internationale à Fanon
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D’un air chanté dans la rue à un titre d’un essai politique, une même phrase se propage afin de transformer le monde. En ce 1er mai, lecture d’une intertextualité en marche : si la politique donne de la voix quelquefois, la littérature, elle, tonne universellement…

1er mai : "les damnés de la terre” de L’Internationale à Fanon
On commémore aujourd’hui une histoire sociale : la journée internationale des travailleurs qui revêt un caractère politique incontournable.
On le sait moins, mais la création littéraire s'est aussi fait jour dans les cortèges où tant de luttes ont produit leurs slogans, leurs chants, leurs images, et où les textes ont joué un rôle dans les imaginaires.
De cette mémoire commune, L’Internationale demeure une matrice.
L'Internationale
Écrite par le poète Eugène Pottier en juin 1871, au lendemain de la Commune de Paris, elle a été mise en musique par Pierre Degeyter, lui-même militant, en 1888.
Elle condense une esthétique de l’exhortation :
INTERNATIONALE
Au citoyen Lefrançais, membre de la Commune.
C’est la lutte finale :
Groupons-nous, et demain,
L’Internationale
Sera le genre humain
Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère :
C’est l’éruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout ! (...)
On y note des procédés de style efficaces notamment :
l’impératif,
le présent,
l’anaphore,
les antithèses.
1er mai : "les damnés de la terre” de L’Internationale à Fanon : notons la puissance de ce qui deviendra le début du premier couplet, "Debout ! les damnés de la terre".
Mais ce n'est pas ce vers qui est le plus connu, non, c'est plutôt le titre d'un ouvrage.
Comment une même formule est-elle ainsi passée du poème, au chant et enfin à l’essai politique ? Parce qu'elle est terriblement évocatrice.
La reprise par Frantz Fanon
Frantz Fanon intitule précisément son ouvrage qu'il publie en 1961 Les Damnés de la Terre.

Il déplace ce vers de la lutte sociale à la lutte anticoloniale.
Le titre fait entendre une référence immédiate : le terme de "damnés" circule, se charge d’histoire, change d’adversaires ; il relie la condition ouvrière au statut de colonisé dans une volonté commune d’émancipation.
La préface de Jean‑Paul Sartre à l’édition de 1961 a contribué à installer le livre de Fanon au centre des débats européens tout en cristallisant un scandale durable autour de la question de la violence de la colonisation et du racisme.
Un même texte peut donc durcir une polémique, voire en déplacer la focale.
Intertextualité
Les références implicites ou explicites à un autre texte ne concernent pas seulement les érudits du monde universitaire, elles peuvent également s'exprimer très concrètement dans un discours politique.
L'intertextualité offre ainsi des continuités, rend compte des colères, suscite des solidarités et, parfois, s’épuise lorsqu’une même formule devient trop éculée.
Chaque époque recompose son lexique de la justice sociale, entre mémoire et invention.
Le 1er mai nous rappelle enfin ceci : les droits ne viennent pas d'une pensée purement théorique, ils sont souvent issus de récits, de voix, et de formes.
Conclusion
Loin d’être un art éthéré, la littérature transmet donc la vie sous toutes ses formes : une entreprise jamais figée, toujours à recommencer.



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