Écrire après la guerre : voix de femmes et mémoire du retour
- 8 mai
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À l’occasion des 8 et 9 mai, souvenons-nous de la Seconde Guerre mondiale à travers deux œuvres sensibles de Marguerite Duras et de Charlotte Delbo. Entre attente, retour, silence et impossibilité de reprendre pleinement le cours de la vie, ces voix de femmes donnent à entendre ce que la littérature peut révéler de l’expérience des survivants.

Écrire après la guerre : voix de femmes et mémoire du retour
En ce 8 mai, nous commémorons la fin de la Seconde Guerre mondiale, et la Gazette littéraire souhaite s’associer, à sa manière, à ces manifestations de mémoire.
Rappelons l’atroce décompte : 60 millions de morts, dont la moitié de civils.
On estime également à plus de 6 millions le nombre de Juifs assassinés.
Ce fut le conflit le plus meurtrier de l’histoire.
Donnons à présent la parole à celles et ceux qui sont revenus. Écoutons plus particulièrement, dans cette perspective, la voix des femmes.
Écrire après la guerre : voix de femmes et mémoire du retour : nous mettrons en regard celles qui sont rentrées et celles qui ont attendu le retour des leurs.
Dans les deux cas, le constat s’avère identique : la vie ne sera plus jamais tout à fait la même.
1.L’attente du retour
Dans La Douleur* publié en 1985, Marguerite Duras livre le récit poignant de l’attente des familles guettant, dès avril 1945, le retour des déportés.
Dans sa situation, l'écrivaine demeure suspendue à l’appel qui lui apporterait la preuve de la survie de son mari, Robert Antelme, poète et résistant.
Mais, à cette même date, l’existence a repris ses droits à Paris, avec son bruit et ses fêtes. Elle pressent ceci :
"La paix apparaît déjà. C’est comme une nuit profonde qui viendrait, c’est aussi le commencement de l’oubli. (p. 58)
Après une exfiltration de la dernière chance, le couple se retrouve enfin après une année de séparation. En quelques mots, tout est dit :
"Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. " (p. 65).
S’ouvre alors le temps de la convalescence, moment périlleux où le corps de cet homme entre la vie et la mort doit réapprendre à se nourrir progressivement.
Robert Antelme publie en 1947 un livre bouleversant, L’Espèce humaine, et oppose au bourreau le fait suivant :
"Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose. "
Comme tant d’autres rescapés, il n’évoquera plus jamais cette période. Il devra lui aussi se débattre avec ses traumatismes pour survivre.
2.Les affres du retour à la vie
Charlotte Delbo, résistante, a attendu plus de vingt ans après la fin de la guerre pour décrire son expérience concentrationnaire.
Ce n’est qu’à la faveur de la demande d’une éditrice, qui cherchait spécifiquement des textes écrits par des femmes, qu’elle proposa alors ses manuscrits.
a) Auschwitz et après
Ces différents ouvrages s’inscrivent dans le cycle Auschwitz et après (Éditions de Minuit).
On y découvre des récits personnels, mais également les témoignages d’autres déporté(e)s, juifs ou résistants, réunis dans un malheur commun où la solidarité leur a permis de survivre.
Moins connus que d’autres, ces livres n’en demeurent pas moins d’une importance exceptionnelle.
Leur grande beauté littéraire tient aussi à la présence de poèmes, qui permettent d’exprimer, de manière plus sensible, la barbarie de ces camps.
Aujourd’hui, mettons l’accent sur le dernier tome, Mesure de nos jours**:
b) Mesure de nos jours
Ce récit décrit les difficultés des rescapés à se réinsérer dans la société, et parfois même au sein de leur propre famille.
Ces courts tableaux montrent la solitude qui les étreint dès le voyage du retour :
"Tous les liens, toutes les lianes qui nous reliaient les unes aux autres se détendaient déjà. " (p. 169)
Ce sentiment se confirme lors de leur prise en charge à Paris : on les dissémine dans différents lieux d’hébergement, tandis qu’il faut leur établir des documents administratifs.
Une étrange sensation de flottement les saisit : c’est le temps du profond désarroi, celui de déportés, certes survivants, mais livrés à eux-mêmes.
À cela s’ajoute l’incompréhension du sort face à ceux et à celles qui sont restés là-bas :
"(...)
Pourquoi Mariette
et non pas Poupette
sa sœur qui était plus jeune et toute frêle
pourquoi Madeleine
et non pas Hélène
qui couchait près d’elle
pourquoi pourquoi
parce que tout ici est inexplicable. " (p. 226)
Mais, par la force des choses, on retourne à son existence d’avant ou pour les plus jeunes, l’on en commence une autre ; dans tous les cas, on s’éloigne.
Or l’accueil de la société, comme celui des familles, n’est pas sans difficultés. Pour beaucoup, le temps de l’épreuve ne s’achève pas à leur retour.
Ces survivants ont dû déployer un immense courage pour continuer à vivre :
"celui qui est rentré s’est dit qu’il avait eu toute sa part de malheur d’un coup. Et c’est là qu’il a été pris au dépourvu. " (p. 273)
La première souffrance, pour la plupart, concerne le rescapé sans famille, isolé, à l’image de cet homme qui passe vingt ans dans un établissement psychiatrique tout en étant sain d’esprit. (p. 265)
Pour ceux qui ont conservé un cercle familial, les choses ne s’avèrent pas forcément plus simples.
Le personnage de Poupette est évocateur à cet égard : dès son retour, elle doit lutter contre son propre père, remarié, pour demeurer au sein du foyer.
Reste cette solidarité entre les survivants, qui se retisse au fil des ans ;
Restent enfin ces mots qu’ils échangent librement, puisqu’ils se comprennent aisément.
Reste enfin le souvenir des absents à jamais dans leurs mémoires.
Tous ces portraits réalistes, sensibles, montrent, sous la plume de Charlotte Delbo, cette farouche volonté de vivre envers et contre tout.
Le 9 mai, nous fêtons, cette fois, la journée de l'Europe : nul hasard du calendrier, les deux dates sont liées par l'Histoire.
3.Le projet européen
Décriée actuellement par bon nombre de personnes, on oublie que l'Europe repose sur les ruines fumantes de 1945.
La réconciliation franco-allemande et le début de la construction de l’Union européenne trouvent leur origine dans ces souffrances incommensurables, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers.
À l'heure d'une géopolitique particulièrement troublée, l'Europe constitue un des rares espaces au monde de liberté et de paix.
Nous avons des droits, mais aussi des devoirs : ne jamais oublier ces temps barbares et empêcher tout nationalisme de prospérer.
* M. Duras, La Douleur, P.O.L, 1985.
** C. Delbo, Mesure de nos jours, Auschwitz et après, III, Les Éditions de Minuit, 2018.


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