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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La mère ou l'ambivalence de son amour dans la Littérature

Le thème de la mère dans la littérature nous conduit à étudier l'ambivalence de son amour et ce au travers de l'analyse de deux œuvres, Genitrix de Mauriac et le livre de ma mère d'Albert Cohen. 

"Il y a toujours dans notre enfance un moment où la porte s'ouvre et laisse entrer l'avenir" (Graham Green). 

Repères : thème de la mère : l'étude 

L'avenir offre à l'enfant la possibilité de se projeter indépendamment du noyau familial et lui permet de se rendre autonome. Mais dans certains cas, l'amour possessif d'une mère peut créer une situation d'éternelle emprise.

L'étude thématique traitera de l'ambivalence de l'amour éperdu d'une mère pour son fils au travers de deux ouvrages de référence: 

  • Genitrix de François Mauriac publié en 1923
  • Livre de ma Mère d'Albert Cohen, publié en 1954.

Ces œuvres présentent de nombreuses différences tenant principalement à la personnalité de la mère et à la relation particulière mère/fils. Néanmoins, une similitude apparaît dans la question du temps, dans le refuge salutaire du passé. Débutons, si vous le voulez bien avec Genitrix de Mauriac.

Fusion

 

La relation d'une mère avec son fils a rarement été décrite sous un tel aspect de fusion. Un huis-clos s'ouvre ainsi dans un milieu particulier de la bourgeoisie bordelaise.

 

Fernand Cazenave, quinquagénaire falot, a vécu durant de nombreuses années avec Félicité, sa mère, avant son mariage contracté avec Mathilde. Un mouvement de balancier va alors se mettre en marche tout au long du livre.

 

Qui va ravir à l'autre l'amour exclusif de Fernand ? L'épouse ou la mère ?

 

La mère se présente avec ses contradictions comme le personnage central de l'œuvre.

 

Félicité, forte femme, considère son fils comme un bien précieux qu'elle a élevé seule au décès de son époux. En mère patiente et dévouée, elle revendique avec fierté d'avoir cédé à Fernand tous ses caprices et de l'avoir veillé durant toutes ses maladies infantiles.

 

Madame Cazenave en maîtresse de maison continue de régir à tous les niveaux la vie de son  fils devenu adulte. Elle le surveille toujours comme un enfant dans sa perpétuelle sujétion. Fernand se sent souvent prisonnier de cette emprise et, comme un petit garçon, il cherche à se dérober à la mainmise de cette femme abusive. Des disputes violentes entre cette mère et son fils se font jour :

«Pour mieux me tenir, tu n'as pas voulu que je me marie. Tu... tu as organisé ma solitude.

-Toi marié ? Mon pauvre drôle ! Je voudrais t'y voir! » (chapitre 3)

Mariage

Précisément, la prenant au mot, le fils défie sa mère en choisissant de se marier. Mais la rébellion puérile ne fait guère long feu. C'est ainsi que Félicité voit, non sans déplaisir, le retour de Fernand dans sa chambre de célibataire : 
«Il n'avait pas fallu deux mois pour que le fils bien-aimé revînt dormir dans son petit lit de collégien tout contre la chambre maternelle. Et l'intruse était restée presque toujours seule dans l'autre pavillon.» (chapitre 2)

Félicité peut ainsi reprendre le rituel immuable du coucher du fils qu'elle borde tous les soirs dans son lit avant de l'embrasser...

Mathilde, jeune épousée, en fait les frais lorsqu'elle voit très tôt le duo se reformer, la laissant à la périphérie de la famille, en butte à leur hostilité croissante et à leurs jeux cruels : rien ne peut entamer le doux tête-à-tête entre ces deux êtres.

Loin d'exercer la fonction de la mère aimante et attentionnée, Félicité forme avec Fernand un vrai couple avec ses codes particuliers et ses routines.

Madame Cazenave adore en effet son fils d'une passion brûlante qu'elle reconnaît n'avoir jamais connu avec son propre époux. Le «bien-aimé» dans le jargon maternel, c'est son fils et non son défunt mari !

«Non, aucun rapport entre le besoin insatiable de domination, de possession, spirituelle que lui inspirait le bien-aimé de qui pour elle dépendaient toute douleur et toute joie - vie à laquelle était suspendue sa vie- et  cet attachement d'habitude, ce compagnonnage que la mort avait si tôt rompu, sans que la veuve donnât beaucoup de larmes». (chapitre 12)

Un événement brutal, le décès de Mathilde, donne pourtant un autre sens à l'histoire de cet étrange ménage.

Félicité, déstabilisée par l'attitude de Fernand, ressent les premières marques de souffrance et de jalousie morbides. La mère perd pied dans une situation qui la dépasse complètement et qui la fait souffrir pour la première fois de sa vie. Elle paie le prix fort de sa passion non partagée. La femme en meurt toute sacrifiée sur l'autel de la maternité. Elle transcende seule sa douleur face à un fils passablement distant et égoïste. Le rapport mère-fils semble indéniablement compromis...

Déesse mère

Fernand vit désormais seul. Cette solitude lui pèse dramatiquement. Au cours d'un moment fulgurant, il s'abandonne curieusement à l'amour de cette mère pour lui reconnaître le statut d'icône, de «mère admirable». Au delà des regrets, le fils va totalement déifier sa mère qu'il baptisera Genitrix :
«Vieil Enée près de sombrer, il tendait vers la « genitrix » toute-puissante ses mains de suppliant.» (chapitre 16)

 Genitrix se voit rendre un culte, un amour qui transcende les lois de la nature. Au delà de la mort, Félicité revit dans son fils qui a adopté mystérieusement sa physionomie, sa voix et pire, son mode de pensée.

Le fils n'est plus la réplique vivante de sa mère, il devient sa mère : cette mère n'est pas morte, elle vit en lui dans une schizophrénie totale majestueusement décrite. La mère a ainsi enfermé le fils dans une dépendance totale tournée vers le passé : l'histoire de Fernand cesse de s'écrire car elle n'est plus vécue de manière personnelle. Genitrix le possède.

Cette œuvre originale fait pénétrer le lecteur dans une atmosphère très particulière qui se distingue de celle d'Albert Cohen.

Repère à suivre :  la mère, l'irremplaçable  (A. Cohen)

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