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Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Lecture analytique du chapitre 14 de « Gargantua » de Rabelais

Il vous est proposé de lire avec la méthode des 6 GROSSES  CLEFS le chapitre 14 de Gargantua. Il convient de rappeler le contexte dudit chapitre,  la nature de l’enseignement scholastique et le changement du titre du chapitre.

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Repères : rire et savoir (Gargantua) : étude

Dans l’article précédent, nous avons étudié le prologue de Gargantua de Rabelais, découvrons aujourd’hui, si vous le voulez bien, le chapitre 14 intitulé : comment Gargantua fut instruit par un sophiste en lettres latines. Il convient de rappeler le contexte dudit chapitre, la nature de l’enseignement scholastique et le changement de titre du chapitre.

Contexte

Rappelons que dans le chapitre 13, Gargantua s’est distingué aux yeux de son père en lui présentant les mérites comparés de différents « torcheculs ». Ce sujet éminemment scatologique et comique sert paradoxalement à une prise de conscience de Grandgousier. 

Ce dernier estime, en effet, que son fils dont l'intelligence l'a ébloui (!) est désormais mûr pour recevoir un enseignement digne de son rang. Il entend lui choisir le meilleur des précepteurs. Mais nous verrons, à la lecture de ce chapitre, la manière dont cet enseignement est dispensé : c’est celui propre à une époque déterminée du Moyen-Âge et qui s’appelle la scholastique.

Scholastique

Du XIIe au XVe siècles, les écoles monastiques et les universités offrent aux clercs (personnes appartenant au clergé) un enseignement philosophique asservi à la théologie (étude des textes religieux, des dogmes et de la tradition). Cette dernière est, elle-même, fondée sur des méthodes d’argumentation tirée du philosophe grec, Aristote. L’objectif poursuivi est d’accorder la raison avec la foi.

Mais il s’avère que cette éducation repose sur des doctrines formalistes (la forme plus que le fond) et autoritaires (dogmes) à la fois tronquées et mal comprises d’Aristote.

Dans le chapitre 14, Rabelais fait justement une satire de ce type d’éducation pour mieux proposer dans les chapitres 15 et suivants un enseignement conforme à l’idéal l’humaniste.

Sophistes

La première édition du chapitre 14 mettait en cause les théologiens. Il s’agit d’une attaque frontale, d'une provocation de Rabelais à l’égard notamment de la plus célèbre institution universitaire et religieuse, la Sorbonne. C’est ce qui l’a conduit, par prudence, au remaniement de ce chapitre. Il dénonce, cette fois, les sophistes. Qui sont les sophistes ? Ce sont des philosophes de l’Antiquité que Socrate critiquait déjà pour la vacuité de leur enseignement fondé sur la forme et non le fond des choses. 

Par cet habile moyen, Rabelais peut se permettre d’attaquer avec son art d’écrire les faux savants …de son époque, ce qui n’empêchera pas son ouvrage d’être interdit en raison de son obscénité et de son caractère hérétique avant d’être mis à l’Index.

Il est temps de lire de manière méthodique le chapitre 14.

Lecture

Il vous est proposé de lire ce texte en utilisant la méthode des 6 GROSSES  CLEFS. Nous avons utilisé des codes couleur pour examiner le texte sous 6 angles (grammaire, oppositions, 5 sens, conjugaison, champ lexical et figures de style).

« Ces propos entendus le bonhomme Grandgousier fut ravi en admiration considérant le haut sens et le merveilleux entendement de son fils Gargantua.

Et il dit à ses gouvernantes : « Philippe roi de Macédoine reconnut le bon sens de son fils Alexandre, en le voyant manier dextrement un cheval. Car ledit cheval était si terrible et déchaîné que nul osait monter dessus. Parce qu'il désarçonnait tous ses chevaucheurs : à l'un rompant le cou, à l'autre les jambes, à l'autre la cervelle, à l'autre les mandibules. Considérant  cela, Alexandre dans l'hippodrome (qui était le lieu où l'on promenait et dressait les chevaux) avisa que la fureur du cheval ne venait que de la frayeur qu'il prenait à la vue de son ombre. Alors montant dessus, il le fit courir face au Soleil, si bien que l'ombre tombait par derrière, et par ce moyen il rendit le cheval doux et obéissant. C’est ainsi que son père reconnut le divin entendement qu’il possédait et le fit très bien instruire par Aristote qui pour lors était estimé de tous philosophes de Grèce.

Mais je vous dis, qu'à ce seul entretien que j'ai présentement eu devant vous avec mon fils Gargantua, je reconnais que son entendement participe de quelque divinité : tant je le vois aigu, subtil, profond, et serein. Et il parviendra à degré souverain de sagesse, s'il est bien éduqué. C’est pourquoi je veux le confier à quelque homme savant pour qu’il apprenne selon ses capacités. Et je ne veux pas regarder à la dépense. »

De fait on lui indiqua un grand docteur sophiste nommé maître Thubal Holopherne, qui lui apprit son alphabet si bien qu'il le disait par cœur et à rebours, ce qui lui prit cinq ans et trois mois, puis il lui lut, Donat, le Facetus, Theodolet, et Alanus ses Paraboles : il y mit treize ans six mois et deux semaines.

Mais notez que cependant il lui apprenait à écrire gothiquement et il copiait tous ses livres. Car l'art de l'imprimerie n'était encore en usage.

Et il portait ordinairement une grosse écritoire pesant plus de sept mille quintaux, dont le plumier était aussi gros et grand que les gros piliers de Enay, et l’encrier ayant la capacité d'un tonneau de marchandise y pendait à de grosses chaînes de fer.

Puis il lui lut Des manières de signifier avec les commentaires de Heurtebise, de Faquin, de Tropdetout, de Galehaut, de Jean le Veau, de Bonarien, Brelingandus, et un tas d'autres, et il y consacra plus de dix-huit ans et onze mois. Et il le sut si bien qu'au jour de l’épreuve il le rendait par cœur à l’envers. Et il prouvait sur les doigts à sa mère qu’il n’y avait pas «de sciences des manières de signifier».

Puis il lui lut l’almanach, où il passa bien seize ans et deux mois, lorsque son excellent précepteur mourut (c’était en l'an mil quatre cent et vingt) de la vérole qui lui vint.

Après il eut un autre vieux tousseux, nomme maître Jobelin bridé, qui lui lut Hugutio, Evrard, Graecisme, le Doctrinal, les Parties, le Quid, le Supplément, Marmotret, Comment se tenir à table, de Sénèque Les Quatre vertus cardinales, Passavant avec commentaires et le Dors en paix pour les fêtes et quelques autres de semblable farine, à la lecture desquels il devint si sage que jamais, depuis lors, nous n’en avons enfourné autant. »

Plan

Avec cette lecture, on peut dégager trois mouvements dans ce texte :

  1. Référence à l’Antiquité,
  2. Faux maîtres,
  3. Faux savoirs.

Dans l’article suivant, nous vous proposerons l’analyse détaillée de ce chapitre selon le plan précité.

Repère à suivre : Plan et analyse linéaire du chapitre 14 de « Gargantua » de Rabelais

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