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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Vautrin, un homme au destin exceptionnel (Balzac)

Jacques Collin n’a pas d’autre appui que son intelligence pour passer du statut du bagnard, par deux fois évadé, à celui de chef de la Sûreté de 1830 à 1845. Dans Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, il offre ses services en n’ayant « pas d’autre ambition que d’être un élément d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. »

Vautrin, Balzac, un homme exceptionnel, destin, bagnard, chef de la sûreté

 

Repères : la Comédie humaine : analyse

Dans l’article précédent, nous avons évoqué le cas Vautrin au travers du plan d’analyse suivant :

- la leçon de Vautrin à Rastignac (Père Goriot, partie 1, chapitre 1er)

- le pacte entre l’abbé Herrera et Lucien de Rubempré (Les illusions perdues, 3e partie, chapitre 33).

  • un être au destin exceptionnel.

Nous allons évoquer le particularisme de ce personnage atypique de la Comédie humaine. Ce n’est pas un hasard si Balzac s’est intéressé à un tel homme mû par une volonté de réussir peu commune.

Voyons aujourd’hui son parcours dans la société.

Ascension

Vautrin connaît une stupéfiante ascension sociale qu’il ne doit qu’à lui-même. Qui aurait pu imaginer qu’un ancien bagnard accède au poste de chef de la sûreté ? Comment a-t-il réussi cette performance improbable ?

Jacques Collin

Au bagne, Jacques Collin se fait confier des sommes en dépôt parmi ses compagnons de détention formant une organisation mafieuse secrète avec ses propres codes :

« Jacques Collin était le caissier, non seulement de la Société des Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. De l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve, excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, à la capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l’on se confie à une maison de banque. »

Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, Partie 4 

On sait que dans le système balzacien, l’argent est le nerf de la guerre pour tous les personnages.

Or, ce capital dont Jacques Collin n’est pas propriétaire a été utilisé dans son intérêt exclusif, ce qui n’est pas sans danger au moment où il se trouve quoique dans la peau de l'abbé Herrera, dans la cour de la prison en présence de trois de ses coreligionnaires qui ont des comptes à lui demander :

« Or, ces trois illustrations de la haute pègre avaient des comptes à demander à Jacques Collin, comptes assez difficiles à établir.

Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle était la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il résolut de manger la grenouille au profit de Lucien. En se dérobant à l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques Collin avait une presque certitude d’hériter, aux termes de la charte des Grands Fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il pas d’ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels fauchés ? Aucun contrôle n’atteignait enfin ce chef des Grands Fanandels. On se fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que mènent les forçats, impliquait entre les gens comme il faut de ce monde sauvage, la plus haute délicatesse. »

Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, Partie 4 

Mais notre héros dispose d’un atout qui lui a servi tout le long de sa vie : son sang froid. Jacques Collin alias Trompe-la Mort n’est pas homme à se laisser prendre en défaut. Il a réponse à tout surtout lorsqu’il est en difficulté :

« — N’y a-t-il pas ici des cuisiniers ? Allumez vos clairs, et remouchez ! (voyez et observez !) Ne me conobrez pas, épargnons le poitou et engantez-moi en sanglier (ne me connaissez plus, prenons nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous effondre, vous, vos largues et votre aubert (je vous ruine, vous, vos femmes et votre fortune). »

Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, Partie 4 

L’abbé Herrera

C’est au cours d’une rencontre fortuite avec l’abbé Herrera dont il usurpe l’identité qu’il vit en pleine lumière à Paris avec ses lettres d’accréditation diplomatique et les moyens financiers correspondants outre le capital des bagnards. Il est donc capable de subvenir aux besoins de Lucien de Rubempré tant en remboursant les dettes contractées par David Séchard que pour le nouveau train de vie parisien de sa créature.

Le piège mis en place pour démasquer Jacques Collin par l’intermédiaire de ses anciens amis n’a pas été couronné de succès.

C’est alors que celui qui demeure l’abbé Herrera, à défaut de preuve contraire, abat sa dernière carte, magistrale :

« En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.

— Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.

— Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends !

Camusot tressaillit, le procureur général resta calme. »

Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, Partie 4 

Chef de la Sûreté

Il faut imaginer que Jacques Collin n’a pas d’autre appui que son intelligence pour passer du statut du bagnard, par deux fois évadé, à celui de chef de la Sûreté de 1830 à 1845. Il est intéressant d’examiner les motifs qui le mènent à un tel revirement.

Dans un tête-à-tête avec le Procureur Général,  il rappelle le temps qu’il a passé au bagne. Puis, il proteste contre le sort réservé aux prisonniers ayant purgé leur peine qui sont des citoyens sous surveillance avec le passeport jaune : « Vous le condamnez à la faim ou au crime. »

C’est ainsi que fort de la sombre destinée qui lui est offerte, il entend offrir ses services en remplacement de son alter ego Bibi-Lupin, ancien bagnard toujours corrompu :

 « Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez entre trois chemins : le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem. Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps ; c’est un factionnaire à double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, je le paumerais marron (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours. Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus grand service à la société. Je n’ai plus besoin de rien. (Je serai probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai de plus que Bibi-Lupin de l’instruction ; on m’a fait suivre mes classes jusqu’en rhétorique ; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des manières quand j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que d’être un élément d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. Je n’embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison ; eh bien ! je suis le général du bagne, et je me rends… Ce n’est pas la justice, c’est la mort qui m’a abattu… La sphère où je veux agir et vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance que je me sens… Décidez… »

Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, Partie 4 

C'est ainsi que cette offre est acceptée et que Jacques Collin devient un chef de la Sûreté irréprochable pendant quinze ans.

Repère à suivre : le style de Balzac dans la Comédie humaine

 

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