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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Le pacte souscrit entre Vautrin et Lucien de Rubempré dans les "Illusions perdues" (Balzac)

Dans Les illusions perdues de BalzacVautrin s’attache Lucien de Rubempré qu'il détourne du suicide. Dans le cadre d'un entretien décisif, on voit alors surgir un phénomène d’emprise : Vautrin est devenu le «  protecteur » du jeune homme qui vient de conclure un pacte faustien...

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Repères : la Comédie humaine : analyse

Dans l’article précédent, nous avons évoqué le cas Vautrin au travers du plan d’analyse suivant :

- la leçon de Vautrin à Rastignac (Père Goriot, partie 1, chapitre 1er)

- le pacte entre l’abbé Herrera et Lucien de Rubempré (Les Illusions perdues, 3e partie, chapitre 33).

Aujourd’hui, nous verrons le pacte entre Vautrin et Lucien de Rubempré, en l’étudiant selon la méthode de la Gazette littéraire. Il suffit de se reporter au code couleur pour comprendre et analyser le texte suivant.

                       6           GROSSES                                      CLEFS

Gr : grammaire                               C : Conjugaison

OS : oppositions                            le : champ lexical 

SE : les 5 sens                            FS : figures de style

Présentation

La scène a lieu dans une calèche sur la route d’Angoulême. Quelques minutes auparavant, l’abbé Herrera, séduit par le physique du jeune homme, a fait la rencontre de Lucien de Rubempré. Le faux prêtre entame alors la discussion sur les raisons de mourir avant de lui proposer de vivre en occupant un poste de secrétaire. Dans le passage qui suit, l’abbé Herrera délivre ses conseils pour réussir dans la vie : pour cela, il adopte une stratégie argumentative particulière.

Passage

« Ah ! mon enfant, dit le prêtre en craignant d’avoir révolté la candeur de Lucien, vous attendiez-vous à trouver l’ange Gabriel dans un abbé chargé de toutes les iniquités de la contre-diplomatie de deux rois (je suis l’intermédiaire entre Ferdinand VII et Louis XVIII, deux grandsrois qui doivent tous deux la couronne à de profondes combinaisons?Je crois en Dieu, mais je crois bien plus en notre ordre, et notre ordre ne croit qu’au pouvoir temporel. Pour rendre le pouvoir temporel très-fort, notre ordre maintient l’Église apostolique, catholique et romaine, c’est-à-dire l’ensemble des sentiments qui tiennent le peuple dans l’obéissance. Nous sommes les Templiers modernes, nous avons une doctrine. Comme le Temple, notre Ordre fut brisé par les mêmes raisons : il s’était égalé au monde. Voulez-vous être soldat, je serai votre capitaine. Obéissez-moi comme une femme obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère, je vous garantis qu’en moins de trois ans vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et vous vous assiérez un jour sur les bancs de la Pairie. En ce moment, si je ne vous avais pas amusé par ma conversation, que seriez-vous ? un cadavre introuvable dans un profond lit de vase ; eh ! bien, faites un effort de poésie ?… (Là Lucien regarda son protecteur avec curiosité.) — Le jeune homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, à côté de l’abbé Carlos Herrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VII à Sa Majesté le roi de France, pour lui apporter une dépêche où il lui dit peut-être : « Quand vous m’aurez délivré, faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment ! » ce jeune homme, dit l’inconnu, n’a plus rien de commun avec le poète qui vient de mourir. Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous m’appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes de fées, l’Afrite est au génie, comme l’icoglan est au Sultan, comme le corps est à l’âme ! Je vous maintiendrai, moi, d’une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de plaisirs, d’honneurs, de fêtes continuellesJamais l’argent ne vous manqueraVous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la boue des fondations, j’assurerai le brillant édifice de votre fortune. J’aime le pouvoir pour le pouvoir, moi ! Je serai toujours heureux de vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous !… Eh ! bien, le jour où ce pacte d’homme à démon, d’enfant à diplomate, ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit endroit, comme celui dont vous parliez, pour vous noyer : vous serez un peu plus ou un peu moins ce que vous êtes aujourd’hui, malheureux ou déshonoré… »

Balzac, les Illusions perdues

Analyse

Grammaire

Vautrin ménage Lucien avec cette invitation toute paternelle « Ah ! mon enfant, ». Il discourt en marquant des silences réfléchis : « deux grandsrois qui doivent tous deux la couronne à de profondes combinaisons?… » L’homme ne doit pas heurter de front Lucien, encore auréolé de « candeur ».

Ainsi il reste dans sa posture de diplomate et de membre des Jésuites. Et pourtant ce curieux prêtre affiche, de manière détournée, sa qualité d’être malfaisant. Il recourt à l’emploi du participe passé qui lui permet de figurer un serviteur d’une cause supérieure à laquelle il se plierait : « un abbé chargé de toutes les iniquités ». Il se dédouane aussitôt par l’invocation d’une règle religieuse secrète « doctrine ». Mais rapidement, son argumentation saute en éclats.

Vautrin se justifie en procédant par un faux syllogisme à partir de propositions coordonnées : ainsi l’affirmation « Je crois en Dieu » qui correspond à la majeure répond la mineure qui la discrédite immédiatement : il y fait état de la prédominance d’une croyance supérieure « mais je crois bien plus en notre ordre ». Enfin la conclusion précise définitivement le niveau de la croyance par la restriction « ne…que » au « pouvoir temporel. » On quitte le champ de la croyance transcendantale « croire en » pour un registre immanent « croire au ».

L’heure est donc pour Vautrin d’abattre ses cartes : cette discussion perd donc son caractère sérieux ou religieux pour se replacer dans un contexte purement badin ou récréatif : « si je ne vous avais pas amusé par ma conversation », « poésie ». On est dans la comédie, « brillez » « paradez », celle qui consiste à rire, à se divertir. Vautrin se fait faussement lyrique en parlant à la 3e personne du singulier ; « — Le jeune homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, à côté de l’abbé Carlos Herrera, ».

Ces digressions fausses n’ont eu pour fonction que de détourner Lucien de son projet suicidaire. Mais surtout, elles ont montré l’habileté d’un être en totale maîtrise de son discours. C’est par les mots qu’il s’attache le jeune homme. On voit alors surgir un phénomène d’emprise : Vautrin est devenu « son protecteur ».  La force de Vautrin apparaît donc dans sa capacité à tromper le monde par son esprit. Loin d’être choqué, Lucien-l’arriviste est au contraire fasciné, « regarda avec curiosité », par le personnage sans être dupe désormais : Il participe même au jeu de rôles «Le jeune homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, à côté de l’abbé Carlos Herrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède…». Il entre dans l’association du mal.

La vraie nature de Vautrin enfin révélée donne lieu à des phrases complexes, comme autant de promesses faites pour combler les attentes les plus chères de Lucien, « un riche mariage » l’argent, la gloire. Mais la liste n’est pas exhaustive avec le retour des silences de Vautrin exprimés par les points de suspension. C’est un discours qui laisse encore de l’espace à l’improvisation transparaissant par des exclamations.  « Je vous maintiendrai, moi, d’une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de plaisirs, d’honneurs, de fêtes continuelles… Jamais l’argent ne vous manquera… » en sa qualité de créateur, Vautrin a de grandes ambitions pour celui qui est devenu « sa créature », logique radicalement inverse de celle du début du texte : Vautrin s’est fait dieu…

Oppositions

Vautrin se fonde sur de nombreuses oppositions pour ferrer Lucien. Il lie le pouvoir spirituel au pouvoir temporel en passant lui-même de serviteur « abbé » à créateur qui donne vie au jeune homme qui venait de « mourir ». On est dans un rite quasi baptismal, de la mort à la vie, mais sur le plan d’une doctrine du Mal.

Le faux abbé exprime sa toute-puissance avec « notre Ordre », si secret, outre cette première personne du pluriel, "nous" si égocentrique et lorsqu’il indique aimer « le pouvoir pour le pouvoir ». Pour illustrer l’obéissance implacable qu’il impose désormais à Lucien, il recourt au champ de l’extérieur, militaire, « soldat/capitaine » et à celui intérieur, domestique « femme/mari » et « femme/enfant. » La soumission de Lucien est donc totale dans les deux sphères, l’une sociale, l’autre intime.

Cette domination se révèle paradoxalement voilée puisqu’il entend apparaître au second plan « vous paraderez, pendant que, courbé dans la boue des fondations ». À lui, l’ombre et à Lucien, la lumière.

L’opposition la plus marquée est ce rêve fou que forme Vautrin : « Enfin, je me ferai vous !… » La formule semble, pour une fois, dépasser son auteur qui recourt à une brève phrase simple, sans brillance avec un point d’exclamation et un silence. La confession est en effet énorme, devenir par procuration et par destination l’autre : aveu d’un amour fusionnel qui consumera Lucien au point de se dénouer et de le laisser sans vie. La nature de ce pacte faustien n’est pas éludée par Vautrin qui le voit souscrit entre un homme/démon, référence au registre religieux immédiatement corrigé par l’alliance politique : enfant/diplomate.

Sens

Deux sens sont convoqués dans ce texte : le toucher et la vue.

Dans sa posture de créateur, tout-puissant, Vautrin se présente tel un marionnettiste, « d’une main puissante » qui gère la destinée de Lucien, devenu sa chose. Il insiste avec cette métaphore « Je vous ai pêché ».

C’est aussi la vue qui se manifeste : « Vous brillerez, vous paraderez » « le brillant édifice ». Tout ceci n’est que feinte et faux-semblant, l’ascension sociale de Lucien n’étant due qu’au pacte faustien souscrit avec Vautrin.

Conjugaison

Vautrin emploie le présent de l’indicatif dans son dévoilement : « je suis », « Je crois ». Il définirtce qu’il est. C’est aussi la valeur du présent de vérité générale qui est utilisée : « comme une femme obéit à son mari, comme un enfant obéit à sa mère, »

Puis il bascule sur l’impératif, mode du commandement dans son esprit : « Obéissez-moi ».

Vautrin recourt au passé pour mieux faire état de ce que Lucien lui doit désormais : « Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous m’appartenez ». Le pacte est bien conclu.

C’est alors l’heure des promesses faites au futur : « vous serez marquis de Rubempré, vous épouserez une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, et vous vous assiérez un jour sur les bancs de la Pairie ».

Le futur sert aussi à le menacer, à lui annoncer la mort qui l’attend « vous pourrez toujours aller chercher un petit endroitpour vous noyer ».

Champ lexical

Celui de la religion est omniprésent : « abbé, ange Gabriel, ordre, Église, Templiers, doctrine » ; c’est sur la foi de l’habit de clergyman que le discours de Vautrin se cale même si c’est pour donner le change face au champ lexical de la domination : « contre-diplomatie, rois, combinaisons, pouvoir temporel, obéissance, brisé, pouvoir pour le pouvoir, maintiendrai, appartenir, créature etc… »

Le thème de la mort plane sur ce passage, témoignage de la violence de Vautrin : « cadavre introuvable, corps, âme, mourir, noyer, pendre, briser ».

Figures de style

Au début, Vautrin recourt à des périphrases pour ne pas dire les choses crûment : « à de profondes combinaisons : « contre-diplomatie ». Il s’agit de taire toutes les basses manœuvres, les crimes. Il n’aura plus cette pudeur lorsqu’il proclamera ensuite : « faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment ! »

Vautrin procède également par répétitions « Je crois », « notre ordre » donnant un côté sentencieux et solennel à cette vaste comédie qu’il joue avant que le masque ne tombe.

Plus il avance, plus ses propos sont monstrueux comme cette énumération, « l’Église apostolique, catholique et romaine, » qui débouche sur une antithèse : « c’est-à-dire l’ensemble des sentiments qui tiennent le peuple dans l’obéissance. » Vautrin fait jouer à l’Église un rôle de tyran politique.

Pour faire tourner la tête de Lucien, Vautrin utilise une gradation dans son ascension sociale qui passe par le titre de « marquis de Rubempré », puis d’un mariage avec « une des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain » et enfin l’accès à la dignité de « la Pairie ».

Vautrin change de registre en adoptant les codes du roman historique dans lequel il jouerait un rôle de premier plan puisque l’énumération concerne ses fausses qualités de prêtre : « Le jeune homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, à côté de l’abbé Carlos Herrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VII à Sa Majesté le roi de France ». Il laisse une petite place dans le récit hagiographique à Lucien qualifié de «jeune homme/ le poète qui vient de mourir. »

Le statut de Lucien dans le pacte est dévalorisé. Il est un objet passif en la puissance de son maître, marionnette « en ma main » ou un animal, un poisson « je vous ai pêché ». Lorsqu’il est décrit sous les traits d’un humain, c’est pour figurer de manière amoindrie à l’aide de comparaison telle « l’enfant », le mauvais génie, « l’Afrite » ou l’être servile « l’icoglan ». Lucien ne recouvre sa dignité d’homme « malheureux ou déshonoré » que dans son face à face forcément perdant avec le « démon ».

repère à suivre : Vautrin, un homme au destin exceptionnel

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