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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /2010 11:59

Labyrinthe aux couleurs d'arc en cielPascal disait que « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique »*. Cette deuxième assertion fait l'objet de la présente étude. Qu'est-ce que l'injustice ? Iniquité des règles ou partialité de la justice des hommes ? La littérature s'est intéressée à ce thème particulièrement sensible en produisant un certain nombre de livres engagés, véritables pamphlets.


À côté de ce genre littéraire d'une portée majeure, la Gazette vous propose aujourd'hui de vous intéresser à une autre problématique qui est fondée sur la mise en scène de l'injustice au travers de deux formes de procès, l'une emprunte a priori d'arbitraire dans un cas et de préjugés dans le second. Deux œuvres distinctes nous font en effet pénétrer dans des univers particulièrement troublants : Le Procès de Kafka publié en 1925 à titre posthume et L'étranger de Camus datant de 1942. Mais ce n'est pas tant l'injustice qui forme le propos des auteurs qu'une interrogation sur l'existence humaine pour l'un et le déploiement de la philosophie de l'absurde pour l'autre.


 1. De l'arbitraire à une interrogation sur l'existence **

 

Le livre s'ouvre sur l'arrestation dans sa chambre au petit matin d'un homme, Joseph K., fondé de pouvoir d'une banque par des individus mystérieux incapables de lui donner le motif de la mesure décidée à son encontre. Le premier sentiment de K, c'est bien entendu, la surprise, l'incompréhension, la colère, voire la crainte d'un erreur sur sa personne. Le personnage est confronté immédiatement à une procédure absurde qu'il devra respecter tout au long du livre. Le malaise se poursuit avec une étrangeté de taille : l'arrestation en cause a lieu sans détention :

«Vous êtes arrêté, certainement, mais cela ne vous empêche pas de vaquer à votre métier. Personne ne vous interdira de mener votre existence ordinaire (page 39). Le héros reste donc libre de ses mouvements sous la surveillance de son proche voisinage.

Ouf !

Il est donc tout à fait libre de mener son existence ordinaire ; ordinaire, tel est le mot : la vie de Joseph K. apparaît en effet banale, sans surprise : il effectue son travail de manière satisfaisante ; il se contente d'une vie amoureuse pourtant parfaitement frustre. Pour quels motifs cet homme sans histoire se trouve-t-il donc arrêté ? Tout au long du livre, l'inculpé ne le saura jamais ; le lecteur ne sera pas davantage invité à entrer dans le secret du délibéré, puisque la phase décisive du procès se tiendra dans le plus grand secret :

«Le procès venait d'entrer dans une phase où on n'avait plus le droit d'aider, où il se trouvait entre les mains de cours de justice inaccessibles et où l'avocat ne pouvait plus voir l'inculpé. » (page 160)

Avec le héros malheureux, le lecteur pénétrera dans l'univers d'une procédure criminelle opaque servie par des greffes à l'atmosphère irrespirable ; le héros sera entre les mains d'un juge d'instruction qui ne connaît pas son dossier, défendu par un avocat au rôle inutile qu'il sera néanmoins contraint de prendre pour restaurer l'honneur de la famille. Le jugement sera rendu sans être motivé et publié...

 

La seule chose dont K. est convaincu a trait au fait que le procès en question ne relève pas d'une « justice ordinaire ». Loin de s'insurger devant l'arbitraire attaché à l'examen de son affaire, le personnage de K. s'étoffe progressivement ; il prend des initiatives notamment avec les femmes auxquelles il n'aurait jamais songé auparavant. C'est ainsi que l'arbitraire du livre cède en réalité le pas à une interrogation sur le sens de la vie. K. n'est coupable que d'une chose … de vivre. K. va au cours de ce procès se pencher sur lui-même et sur le monde : le bien, le mal, le désordre de la vie sur le plan physique (nombreuses allusions à l'attraction charnelle des femmes) et moral. K., seul face à lui-même va devenir au fur et à mesure du livre un être à la recherche du sens de la vie. Plusieurs propositions de vie lui sont faites au travers des rencontres ; aucune ne le satisfera. Même la rencontre avec le prêtre dans la cathédrale le rendra plus désespéré après l'âpre discussion sur la Loi : « Triste opinion, dit K, elle élèverait le mensonge à la hauteur d'une règle du monde. K. termina sur cette observation, mais ce n'était pas son jugement définitif.» (page 271). Le questionnement de l'homme comme le tumulte de la vie ne s'achèvent qu'avec la mort.


2. L'étranger ou la théorie de l'Absurde **

Employé modeste à Alger, Meursault est appelé au chevet de sa mère qui vient de décéder dans un hospice de province : « Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » (page 9). Ne pouvant exprimer sa peine, il semble afficher une indifférence qui, dans cette occasion douloureuse, est évidemment mal perçue. Absent, il se voit néanmoins contraint de veiller le corps de sa mère avec d'autres pensionnaires dans une ambiance qui lui cause un malaise certain et durant une longue période au cours de laquelle il ne peut s'empêcher de s'assoupir. Enfin, au moment de l'enterrement qui a lieu sous une chaleur accablante du climat méditerranéen, il ne manifestera là encore aucune émotion particulière. Soulagé, il repart à Alger où il retrouvera le cours de sa vie banale, son travail et ses amis. Mais Meursault est affecté de cette même indifférence dans ses actes quotidiens, tout lui est égal, rien n'est important, si ce n'est une aversion à l'égard de la police.

031920 Plage de la Gravette

Meursault se trouve malgré lui impliqué dans une bagarre qui le conduit sous une chaleur accablante à tirer par quatre fois sur un homme qu'il ne connaît même pas :  « Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » (page 93) Meursault est déféré à la justice. Le réquisitoire du Procureur, modèle d'injustice par excellence, où l'homme est jugé non pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il est :

« Je vous demande la tête de cet homme, a-t-il dit, et c'est le cœur léger que je vous la demande. Car s'il m'est arrivé au cours de ma déjà longue carrière de réclamer des peines capitales, jamais autant qu'aujourd'hui, je n'ai senti ce pénible devoir compensé, balancé, éclairé par la conscience d'un commandement impérieux et sacré et par l'horreur que je ressens devant le visage d'un homme où je ne lis rien que de monstrueux.» (page 155)

 

L'injustice mise en scène révèle au héros le non-sens de la vie. Sa conscience va alors se réveiller et le conduire à se révolter : il renverra avec violence le prêtre chargé de ses derniers instants. Lucide, il conclura que : « Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n'étaient pas venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. » (page 181). Tous les actes de la vie se révèlent à ses yeux indifférents puisque tout finit nécessairement. La morale de l'absurde initiée par Camus invite l'homme détaché de toutes virtualités à vivre libre, engagé et totalement passionné dans ce monde définitivement irrationnel.

 

* extrait des Pensées

** collection folio, mars 1991

*** collection folio, janvier 2008

 

gazette-tetiere.jpgSI vous avez aimé cet article, vous aimerez peut-être La justice humaine et ses attributs (I) : le glaive et la balance (Jean de Rotrou)

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Dimanche 20 décembre 2009 7 20 /12 /2009 07:57


Le temps est une représentation mentale de la durée qui est appréhendée de manière classique par la notion d'instants se succédant pour donner le passé, le présent et le futur.


Il va de soi que tous ces éléments sont évidemment primordiaux dans la construction d'une œuvre de l'esprit. Mais le temps façonne profondément la littérature selon le genre littéraire choisi.


Dépassant les contraintes purement grammaticales, certains auteurs associent à ce thème des problématiques originales. Deux livres importants vous seront proposés ce mois-ci : Le Temps retrouvé de Marcel Proust et L'homme pressé de Paul Morand. Ces ouvrages traitent de manière distincte du rapport de l'homme au temps, source de vertiges pour le premier et d'impatience pour le second.

 

1. Le temps retrouvé ou le temps du vertige*

 

La recherche du temps perdu plonge le lecteur dans le récit fait par le narrateur, dénommé Marcel, de différentes époques et de lieux, avec des allers-retours permanents entre le passé révolu et le présent en demi-teinte. Ce roman dénué d'intrigue au sens strict retrace de manière non chronologique l'enfance de Marcel, ses premiers émois d'adolescents, ses amours adultes, ses relations sociales entretenues à la campagne et à Paris, l'ambition du narrateur d'accéder à une forme de reconnaissance sociale et littéraire.

L'œuvre s'achève avec le tome intitulé le Temps retrouvé dans lequel on assiste aux évènements rapportés par Marcel, loin du front lors de la Première Guerre Mondiale puis, dans sa période immédiatement postérieure. La mémoire est toujours actionnée par le narrateur qui découvre à cette occasion que son corps porte les marques de la présence des personnes aimées : « Ma mémoire avait, la mémoire involontaire elle-même, perdu l'amour d'Albertine. Mais il semble qu'il y ait une mémoire involontaire des membres, pâle et stérile imitation de l'autre qui vive plus longtemps, comme certains animaux ou végétaux inintelligents vivent plus longtemps que les hommes. (...) ».(page 5)


Marcel se perd dans le temps pour nous livrer sa critique implacable des mœurs des salons parisiens recevant de nombreux « embusqués », pour attirer notre attention sur la médiocrité des personnalités célèbres qu'il a côtoyées lorsqu'il était jeune et sur lesquelles il mesure -impuissant- les ravages du temps. Tout ceci n'est que prétexte à  évoquer le thème de l'écoulement du temps. Les outrages des ans lui cause un vertige indéniable surtout lorsqu'il constate l'apathie de Monsieur de Charlus, esthète dépravé, totalement diminué à la suite d'une attaque cérébrale. Le temps qui passe est indéniablement un temps « perdu ». Lui-même n'est plus un jeune homme et il souffre d'une affection grave nécessitant des soins dans plusieurs maisons de santé...

 

Tout serait donc vain ? Nullement ! Chez la princesse de Guermantes, Marcel va faire l'objet d'une expérience insolite qui va transformer le regard qu'il porte sur son propre passé. L'ouïe, l'odorat et la vue vont déclencher des souvenirs enfouis devenus immédiats pour un instant. Une parenthèse va ainsi naître, mêlant le passé et le présent, forcément vertigineuse :

« De sorte que ce que l'être par trois et quatre fois ressuscité en moi venait de goûter, c'était peut-être bien des fragments d'existence soustraits au temps, mais cette contemplation, quoique d'éternité, était fugitive. Et pourtant je sentais que le plaisir qu'elle m'avait, à de rares intervalles, donné dans ma vie, était le seul qui fût fécond et véritable. » (page 182)

Le narrateur se sent enfin appelé à une création littéraire fondée sur la perception du temps. Il comprend que seul l'art permet en effet de fixer le temps ainsi « retrouvé ». Marcel s'employant à écrire son livre dans cette perspective fait débuter son ouvrage par le passage au cours duquel il entend au temps de son enfance le bruit de la sonnette du jardin de Combray. (cf premier tome, Du côté de chez Swann)

« J'avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j'avais des lieues de hauteur, tant d'années... » (page 352)

 

 

2. L'Homme pressé, le temps de l'impatience.

 

Antiquaire de renommée internationale durant la période d'entre les deux guerres à Paris, Pierre, homme brusque et déconcertant, vit à un rythme soutenu, en perpétuel mouvement : « L'homme détournait sans cesse la tête, comme poursuivi ; à deux reprises il regarda si sa montre avait du nouveau à lui conter. A peine eut-il passé plus d'une ou deux minutes sur sa chaise qu'il frappa à nouveau dans ses mains, bouscula le vieux garçon qui traînait la jambe, insista pour avoir à boire. » (page 10)

Il organise sa vie de manière à économiser du temps en effectuant deux actions de manière simultanée, en courant plutôt qu'en marchant, en roulant en voiture à vive allure en dépit du danger, en préférant le plat du jour au menu, en demandant l'addition dès le dessert... En un mot, Pierre fait preuve d'une impatience caractérisée dans son quotidien. Cette incapacité à se contenir lui fait prendre en aversion les moindres retards de ses rares amis et la lenteur affligeante de ses contemporains. Loin de vouloir s'en corriger, Pierre se plaint amèrement de passer sa vie à attendre (page 13).

 

Mais quel mal ronge cet homme pressé ? La fuite du temps explique-t-elle qu'il vive avec tant d'impétuosité ? En aucun cas... Pierre ne vit pas dans le passé dont il ne conserve guère de souvenirs, ni même dans le présent car il est incapable de goûter les joies de l'instant ; il n'évolue que dans le futur : « Le chat ronronne le présent. Le chat est toujours dans aujourd'hui et Pierre était toujours dans le lendemain. » (page 71). Cette originalité certaine fait indéniablement son charme ; il réussira à conquérir le cœur d'une femme appartenant à une famille antillaise particulièrement nonchalante. Les nécessités de la vie commune vont néanmoins lui faire prendre conscience d'accorder sa propre conception du temps avec celle de sa femme : il va ainsi expérimenter pour la première fois de sa vie la patience : « Si elle allait trop lentement pour son pas, il l'attendrait ; s'il réussissait à l'entraîner, à la presser sans la bousculer, il l'exhausserait jusqu'à son rythme, mais par degrés. » (page 179).

 

Cette patience est toute relative puisqu'il propose de l'attirer inexorablement dans sa propre échelle du temps... Mais ce projet conforme à la nature profonde de l'impatient tournera court ; Pierre s'épuise, se consume petit à petit avant de se rendre compte trop tard que sa hâte le précipite trop vite vers l'inéluctable... « L'homme pressé était arrivé au pied de l'éternité.  » (page 332)

 

  • * folio, octobre 1991,

  • **imaginaire Gallimard, oct 1996.

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