Pascal disait que « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est
tyrannique »*. Cette deuxième assertion fait l'objet de la présente étude. Qu'est-ce que l'injustice ? Iniquité des règles ou partialité de la justice des hommes ? La littérature s'est
intéressée à ce thème particulièrement sensible en produisant un certain nombre de livres engagés, véritables pamphlets.
À côté de ce genre littéraire d'une portée majeure, la Gazette vous propose aujourd'hui de vous intéresser à une autre problématique qui est fondée
sur la mise en scène de l'injustice au travers de deux formes de procès, l'une emprunte a priori d'arbitraire dans un cas et de préjugés dans le second. Deux œuvres distinctes nous font en
effet pénétrer dans des univers particulièrement troublants : Le Procès de Kafka publié en 1925 à titre posthume et L'étranger de Camus datant de 1942. Mais ce n'est pas tant
l'injustice qui forme le propos des auteurs qu'une interrogation sur l'existence humaine pour l'un et le déploiement de la philosophie de l'absurde pour l'autre.
1. De l'arbitraire à une interrogation sur l'existence **
Le livre s'ouvre sur l'arrestation dans sa chambre au petit matin d'un homme, Joseph K., fondé de pouvoir d'une banque par des individus mystérieux incapables de lui donner le motif de la mesure décidée à son encontre. Le premier sentiment de K, c'est bien entendu, la surprise, l'incompréhension, la colère, voire la crainte d'un erreur sur sa personne. Le personnage est confronté immédiatement à une procédure absurde qu'il devra respecter tout au long du livre. Le malaise se poursuit avec une étrangeté de taille : l'arrestation en cause a lieu sans détention :
«Vous êtes arrêté, certainement, mais cela ne vous empêche pas de vaquer à votre métier. Personne ne vous interdira de mener votre existence ordinaire.» (page 39). Le héros reste donc libre de ses mouvements sous la surveillance de son proche voisinage.
Il est donc tout à fait libre de mener son existence ordinaire ; ordinaire, tel est le mot : la vie de Joseph K. apparaît en effet banale, sans surprise : il effectue son travail de manière satisfaisante ; il se contente d'une vie amoureuse pourtant parfaitement frustre. Pour quels motifs cet homme sans histoire se trouve-t-il donc arrêté ? Tout au long du livre, l'inculpé ne le saura jamais ; le lecteur ne sera pas davantage invité à entrer dans le secret du délibéré, puisque la phase décisive du procès se tiendra dans le plus grand secret :
«Le procès venait d'entrer dans une phase où on n'avait plus le droit d'aider, où il se trouvait entre les mains de cours de justice inaccessibles et où l'avocat ne pouvait plus voir l'inculpé. » (page 160)
Avec le héros malheureux, le lecteur pénétrera dans l'univers d'une procédure criminelle opaque servie par des greffes à l'atmosphère irrespirable ; le héros sera entre les mains d'un juge d'instruction qui ne connaît pas son dossier, défendu par un avocat au rôle inutile qu'il sera néanmoins contraint de prendre pour restaurer l'honneur de la famille. Le jugement sera rendu sans être motivé et publié...
La seule chose dont K. est convaincu a trait au fait que le procès en question ne relève pas d'une « justice ordinaire ». Loin de s'insurger devant l'arbitraire attaché à l'examen de son affaire, le personnage de K. s'étoffe progressivement ; il prend des initiatives notamment avec les femmes auxquelles il n'aurait jamais songé auparavant. C'est ainsi que l'arbitraire du livre cède en réalité le pas à une interrogation sur le sens de la vie. K. n'est coupable que d'une chose … de vivre. K. va au cours de ce procès se pencher sur lui-même et sur le monde : le bien, le mal, le désordre de la vie sur le plan physique (nombreuses allusions à l'attraction charnelle des femmes) et moral. K., seul face à lui-même va devenir au fur et à mesure du livre un être à la recherche du sens de la vie. Plusieurs propositions de vie lui sont faites au travers des rencontres ; aucune ne le satisfera. Même la rencontre avec le prêtre dans la cathédrale le rendra plus désespéré après l'âpre discussion sur la Loi : « Triste opinion, dit K, elle élèverait le mensonge à la hauteur d'une règle du monde. K. termina sur cette observation, mais ce n'était pas son jugement définitif.» (page 271). Le questionnement de l'homme comme le tumulte de la vie ne s'achèvent qu'avec la mort.
2. L'étranger ou la théorie de l'Absurde **
Employé modeste à Alger, Meursault est appelé au chevet de sa mère qui vient de décéder dans un hospice de province : « Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » (page 9). Ne pouvant exprimer sa peine, il semble afficher une indifférence qui, dans cette occasion douloureuse, est évidemment mal perçue. Absent, il se voit néanmoins contraint de veiller le corps de sa mère avec d'autres pensionnaires dans une ambiance qui lui cause un malaise certain et durant une longue période au cours de laquelle il ne peut s'empêcher de s'assoupir. Enfin, au moment de l'enterrement qui a lieu sous une chaleur accablante du climat méditerranéen, il ne manifestera là encore aucune émotion particulière. Soulagé, il repart à Alger où il retrouvera le cours de sa vie banale, son travail et ses amis. Mais Meursault est affecté de cette même indifférence dans ses actes quotidiens, tout lui est égal, rien n'est important, si ce n'est une aversion à l'égard de la police.
Meursault se trouve malgré lui impliqué dans une bagarre qui le conduit sous une chaleur accablante à tirer par quatre fois sur un homme qu'il ne connaît même pas : « Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » (page 93) Meursault est déféré à la justice. Le réquisitoire du Procureur, modèle d'injustice par excellence, où l'homme est jugé non pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il est :
« Je vous demande la tête de cet homme, a-t-il dit, et c'est le cœur léger que je vous la demande. Car s'il m'est arrivé au cours de ma déjà longue carrière de réclamer des peines capitales, jamais autant qu'aujourd'hui, je n'ai senti ce pénible devoir compensé, balancé, éclairé par la conscience d'un commandement impérieux et sacré et par l'horreur que je ressens devant le visage d'un homme où je ne lis rien que de monstrueux.» (page 155)
L'injustice mise en scène révèle au héros le non-sens de la vie. Sa conscience va alors se réveiller et le conduire à se révolter : il renverra avec violence le prêtre chargé de ses derniers instants. Lucide, il conclura que : « Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n'étaient pas venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. » (page 181). Tous les actes de la vie se révèlent à ses yeux indifférents puisque tout finit nécessairement. La morale de l'absurde initiée par Camus invite l'homme détaché de toutes virtualités à vivre libre, engagé et totalement passionné dans ce monde définitivement irrationnel.
* extrait des Pensées
** collection folio, mars 1991
*** collection folio, janvier 2008
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