Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Gazette littéraire

Vente de Johnston Park

 

894473186_2aad0c16ba.jpg

 

repères : Tour d'Angleterre : le Surrey


 Résumé : Johnston Park dans le Surrey, est une magnifique demeure du 18ème siècle dotée d'une collection impressionnante de toiles de maîtres. Un tableau particulièrement est mis en valeur, c'est le portrait de Lady Catherine Johnston, aïeule de la famille, peinte par Gainsborough. Les deux enfants du Lord Johnston, Charles et Thomas, connaissent une rivalité qui est attisée par la transmission de l'intégralité du patrimoine à l'aîné. Le cadet ne peut s'empêcher de se considérer comme lésé. Les années passent et les deux fils entrent dans de prestigieux établissements. Puis pour parfaire son éducation mondaine, les parents de Charles lui loue un appartement à Londres. Ce dernier qui a toujours eu la passion pour le dessin entreprend de se mettre à la peinture et vit une vie de bohème loin de Johnston Park. Mais la seconde guerre mondiale voit les deux frères versés dans des corps d'armée différents. L'aîné occupe un poste de bureau à l'Amirauté où il côtoie Winston Churchill. Il reprend sa vie d'artiste à ses heures perdues. Thomas est incorporé dans la 8ème armée de Montgommery. Johnston Park est transformé en hôpital. Le 14 décembre 1945, Lord Johnston décède et Charles n'a dès lors plus aucune raison valable de rester à Londres. Il doit assumer les responsabilités différées pour cause de guerre. Mais le cadeau semble bien empoisonné. Il est obligé de vendre meubles et tableaux pour faire face aux dépenses du domaine. Il apprend à cet effet que le tableau de Gainsborough n'est qu'une vulgaire copie. Il en conçoit du dépit...

 

***

 

À Noël de l'année 1950, Thomas revint à Johnston Park. Il afficha une réussite éblouissante qui agaça l'aîné au plus au point. « Il n'a que le mot dollar à la bouche ! »pestait-il. La seule chose qui retenait le cadet au domaine de son enfance, c'était l'aïeule de Gainsborough. Lorsqu'il vit la fonte du trésor familial, il s'étonna de ce que ce tableau de valeur n'ait pas encore été vendu. Sans sourciller, l'aîné lui indiqua qu'on ne vendait pas un trésor de famille. « Et pourtant les finances du domaine appellent à bien des sacrifices! » soupira-t-il. Thomas fit alors jurer à son frère de ne jamais céder cette œuvre à un tiers ; il proposa même de l'acquérir ; il n'y voyait que des avantages : « Le bien resterait dans la famille ! Et l'argent de l'Oncle Sam subviendrait aux besoins du domaine ! ».Tout en réfléchissant, le cadet se dit qu'il trouverait bien au Texas une maison assez grande pour l'abriter.« Au besoin, j'en ferai construire une ! »dit-il en clignant les yeux d'un air entendu. Ces paroles désinvoltes blessèrent l'aîné, fou de jalousie. Piqué au vif, il vint à Charles une idée fulgurante. L'occasion fait le larron ! Il déclara solennellement qu'il acceptait d'ores et déjà de vendre à son cadet le tableau. « L'honneur de la famille serait ainsi sauf ! » déclara-t-il. De son côté,Thomas jubilait avant de se rengorger, le prix n'avait pas été évoqué. Il ne voulait pas se faire abuser par son aîné comme dans son enfance. Il le connaissait trop bien. Avec son sens des affaires qu'il n'entendait pas affaiblir par des considérations purement familiales, Thomas proposa que la valeur du tableau soit fixée à dire d'expert. Les deux frères se serrèrent la main d'un air convenu. Puis, l'Américainrepartit au vif soulagement de l'aîné.

 

Des jours passèrent. Attendant la nuit pour mettre son projet à exécution, Charles demanda un matin de l'aide pour décrocher le tableau. Il le posa dans son bureau, déclarant que laisser cette toile dans cette galerie vide n'avait plus aucun sens, pire, sans chauffage, elle s'abîmait.  Il claironna qu'il ne pouvait pas faire cela à son frère. Cela suffit pour endormir la vigilance de tous. Le reste était pour lui un jeu d'enfant. Vers une heure du matin, lorsque tout sembla endormi, il défit le cadre avec minutie. Puis il alla chercher son matériel de peinture. Il prit d'abord un crayon et commença délicatement à apposer la mention connue du peintre :  Thos Gainsborough.Il avait déjà consulté maints ouvrages. Il savait qu'il devait apposer la date immédiatement après la signature pour donner de l'authenticité à son œuvre. Connaissant parfaitement le travail du peintre anglais, il choisit la période de la fin de sa vie soit 1777. Une date facile à retenir! s'amusa-t-il. C'est alors qu'il prit son pinceau et repassa délicatement sur les traits effectués au crayon. Un travail d'orfèvre. Il prit son temps. A la fin, il considéra que l'opération semblait vraisemblable. Il ne lui resterait plus qu'à vernir le tout lorsque l'huile aurait séché. En contrefacteur avisé, il savait qu'il devait ensuite altérer la signature pour lui donner une patine concordant avec l'ensemble de l'œuvre. Une simple question de semaines. Il n'était pas pressé. Il fallait bien laisser du temps à son œuvre de faussaire. Avant de partir, Charles ferma soigneusement son bureau à clé.  Il avait bien conscience qu'il avait commis un délit au préjudice de son frère. Il l'assumait pleinement. Il se sentait soulagé à l'idée de ne plus voir enfin cette toile maudite sous ses yeux. Par ailleurs, il était heureux d'en tirer parti, en monnaie sonnante et trébuchante.

 

Il resta encore à fixer le prix. La partie s'annonçait serrée. Charles s'était préparé mentalement ; il avait répété son texte. Le faussaire laissa la place au bonimenteur : le travail du peintre, la légende familiale autour de Lady Catherine, le soin jaloux de la famille à préserver ce bijou. Il savait comment prendre tous ces prétendus spécialistes ! Il considéra que ce n'était qu'un jeu d'enfant de les berner !S'il connaissait bien la peinture de Gainsborough, il prenait néanmoins des risques avec cette fausse signature toujours décelable. Un célèbre expert de Londres vint alors pour estimer le tableau en cause. L'œuvre lui sembla à l'évidence intéressante. L'expert parut surtout honoré d'avoir été le premier à estimer ce chef d'œuvre d'une collection privée encore non répertoriée. Charles le complimenta, le cajola. L'homme de l'art se sentit flatté. Au soulagement du faussaire, il ne découvrit nullement la supercherie. C'est dans ces conditions que le prix de vente fut fixé. On avoisinait une somme follement extravagante. Mais comme Thomas tenait à ce joyau du XVIIIème siècle, il était prêt à tout pour se payer « sa danseuse. » comme il se plaisait à le dire. Il régla dès lors sans contester. Les formalités douanières expédiées, le tableau de Lady Catherine Johnston peinte par Gainsboroughs'embarqua sur un bateau transatlantique pour un long voyage. Un billet simple, sans retour.


La somme obtenue de la vente de l'œuvre permit à Charles de conserver encore un temps le domaine. Mais les difficultés financières persistèrent. Il fallait se résigner à la vente. Thomas essaya bien de racheter Johnston Park, en faisant des propositions sérieuses à son frère. Mais la jalousie conduisit irrationnellement l'aîné à refuser son offre. Il n'était pas prêt à voir son cadet s'installer à sa place. « Après le tableau, le domaine ! Il n'en n'est pas question ! » tonna-t-il.Pour se justifier, il considéra que l'Américain n'y connaissait rien !C'est dans ces circonstances que le bâtiment et le parc furent donc cédés en 1952 à une Fondation du Patrimoine.

 

Les deux frères furent irrévocablement fâchés et ne se revirent pas avant le décès de Charles survenu  en août 1953. Il resta enfin à Thomas la satisfaction d'avoir pu sauver du naufrage le tableau de famille, celui qu'il contemplait dans son ranch et qui lui rappelait tellement les douceurs d'antan. Mais ce maigre plaisir connut lui aussi une fin. En 1970, au cours d'une banale expertise ordonnée à des fins d'assurance, l'escroquerie fut découverte : l'œuvre fut sondée aux rayons X. Surprise ! On y vit parfaitement des traits grossiers de crayon sous différentes couches de peinture et de vernis. Un vrai travail de faussaire ! Si on spécula bien sur le nom du falsificateur, Thomas sut, lui, immédiatement qui était l'auteur de la tromperie.


Il se sentit dépossédé de la seule qui chose qui lui restait de Johnston Park. Un destin d'éternel lésé...

 

 

Marie Aragnieux

 

Repères à suivre :  Tour d'Angleterre : le sud de l'Angleterre

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article