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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Une pension grand luxe pour une résidente exigeante (1)

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Repères : thème du pont : le feuilleton

 

Vêtue toujours d'une robe en mousseline et dentelles noires de Bruges, Madeleine Ponteau veuve septuagénaire d'un riche entrepreneur français sans enfant demeurait jusqu'en 1935 à Ixelles en Belgique dans une vaste demeure élégante. Elle y serait restée plus longtemps si la vieillesse et l'ennui ne l'avaient poussée hors de chez elle. Ses amies et ses relations mondaines avaient pour certaines encore leur conjoint, leurs enfants, leurs petits-enfants. Elle n'avait rien de toute cela, si ce n'est un vague neveu français, Théodore de Lauzun, écrivain à la réputation sulfureuse avec lequel elle refusait tout commerce. Il ne lui restait que ses gens de maison, comme elle le disait, mais ils n'étaient jamais disponibles comme elle l'entendait, c'est à dire en fonction de ses humeurs pour ne pas dire ses caprices. La vieille dame était en effet assez fantasque, trop du point de vue de ses employés, habitués à leurs horaires hebdomadaires. Ils ne restaient pas plus d'une semaine dans cette maisonnée tenue par une « vieille folle » comme ils le disaient. L'hôtesse des lieux était en effet passablement insupportable avec ses manies changeantes. On lui fit une réputation détestable ce qui dans le milieu des gens de maison se sut rapidement. La vengeance des petites gens reste implacable. En dépit de ses efforts, elle ne connut dès lors plus aucun succès dans ses recrutements successifs. Nul ne voulait travailler chez Madeleine Ponteau.

Il ne lui resta plus qu'à trouver une autre solution, pérenne cette fois. Elle décida d'organiser dès lors sa vie en deux grands temps, la saison hivernale à Bruxelles au Royal Grand Hôtel, l'été à l'hôtel Majestic sur les bords du lac de Côme. Elle trouva dans ces deux établissements exceptionnels ce qu'elle recherchait : une disponibilité et une écoute de tout instant. Madeleine Ponteau crut s'être trouvée le meilleur des modes de vie possible, des égards et des services à toute heure du jour et de la nuit. Ses ressources lui permettaient cette pension passablement dispendieuse. Elle ne voyait pas de raison de s'en priver. Ce train de vie durait désormais depuis quatre ans.

En cet automne 1939, l'arrivée de la vieille résidente au Royal Grand Hôtel avait été dignement préparée par le directeur de l'hôtel, Vivien de Clercq, qui lui réservait comme à son habitude la meilleure de ses suites. La suite Princesse Louise-Marie convenait particulièrement à Madeleine Ponteau qui vénérait la famille royale comme des reliques. Elle ne manquait aucun événement touchant la monarchie belge, naissances, baptêmes, deuils. Cet intérêt manifeste pour les têtes couronnées s'était étendu à tout le gotha européen. Madeleine Ponteau restait incollable sur les us et coutume dans les différentes cours d'Europe. Ils formaient un peu sa famille, avait-elle coutume de dire, avant d'ajouter consciente de sa roture, qu'ils ne l'étaient, non par le sang, mais« par le cœur ». Vivre à Bruxelles près de la famille royale qu'elle aimait tant, cela l'enchantait positivement.

Sise au dernier étage, sa suite offrait un vue panoramique sur Bruxelles et notamment la Grand-Place ; ce spectacle la ravissait ; elle en battait les mains à chaque fois, en enfant qu'elle demeurait en dépit du temps qui passe. Elle y trouva tout le luxe auquel elle avait été habituée, le grand lit moelleux, la psyché pour se voir de pied en cap, la salle de bains en marbre et robinets en or, le salon particulier Louis XVI ; ainsi que tout le personnel attaché au bien-être de sa petite personne. Une femme de chambre, une gouvernante, des serviteurs en nombre pléthorique pour répondre à ses moindres désirs. Ses malles logeaient dans l’immense dressing attenant à sa chambre. Elle logerait pour six mois dans ce sublime palace, ce qui lui permettait de supporter la grisaille de l'automne et de l'hiver wallons.

Rien ne pouvait lui rappeler les tristes circonstances d'une guerre qui obscurcissaient pourtant l'horizon de l'Europe. La France et le Royaume Uni avaient appelé leurs réservistes avant de déclarer la guerre à l'Allemagne, le 3 septembre, face à l'invasion de la Pologne. La Belgique n'avait pas suivi , quant à elle, les deux belligérants, ce qui convenait parfaitement à Madeleine Ponteau qui détestait par-dessus tout, avec sa vision simpliste des choses, les « disputes inutiles ». Elle avait de surcroît une confiance aveugle en son roi répétant doctement que l'Europe des rois et des reines ne peut se faire la guerre au regard des ponts jetés entre les peuples par tous ces mariages royaux. Elle pouvait vous convaincre du bien fondé de ses propos en vous exposant les parentés existant entre les cours d'Europe. En toute hypothèse, elle restait convaincue que la neutralité de la Belgique les protégerait. Il faut dire que la vieille femme avait connu deux guerres durant son existence ; sa légitime expérience lui disait qu'il n'y avait rien de bon à attendre de ces conflits meurtriers.

Ce raisonnement à bon compte permettait aussi à la vieille dame de poursuivre égoïstement sa vie dorée : petit déjeuner et soins, puis promenade au bois avant de déjeuner avec des relations en ville, puis sieste avant la sortie au spectacle et le souper en compagnie d'amis. Cette vie brillante l'enchantait. Ce n'était pas les tourments de l'histoire qui allaient bouleverser l'ordonnancement de ses moindres souhaits sur le pont des plaisirs, comme elle aimait à le dire, en contemplant de sa suite la Grand-Place. Sur le pont des désirs, on y danse, on y danse....

 

Repères à suivre : le feuilleton : Madeleine Ponteau aux prises avec les orages de l'histoire

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