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Gazette littéraire

À contre-courant (1)

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La première chambre civile de la Cour de cette grande métropole de région ne se trouvait guère encombrée, par les hasards du calendrier, au vu des deux affaires inscrites au rôle, en cet après-midi du vendredi 20 décembre 2006. Les plaidoiries allaient être expédiées devant cette chambre où de  brèves plaidoiries sont communément de mise. Les trois magistrats en éprouvaient un soulagement d'aise, en cette veille de vacation judiciaire qui s'ouvrait sur la période de Noël.

Petite femme sèche, aux cheveux poivre et sel, âgée de cinquante ans, Madame Fabre présidait d'une main de fer cette chambre depuis cinq années, nourrissant enfin l'espoir de partir prochainement à la Cour de Cassation, après de bons et loyaux services rendus dans la quasi totalité des chambres civiles et commerciales de la juridiction. Elle était aidée dans cette tâche par deux conseillères, Madame Langon, brune aux yeux verts, pétillante de vitalité et Madame Baryton, la quarantaine triomphante d'un blond comme les blés. Les deux assesseurs apportaient à cette chambre une douceur que la Présidente Fabre n'avait guère le temps de prodiguer. Elle n'en n'avait pas le tempérament de surcroît. Revêtant leur robe noire, discutant des affaires dont elles avaient, toutes trois, d'ores et déjà pris connaissance, elles furent brusquement dérangées par un coup toqué à la porte de la petite salle des délibérés. Encore un importun ! rugit la Présidente Fabre qui s'empressa d'aller vérifier son assertion.


Exerçant la profession d'avocat depuis plus de vingt années avec une classe inégalée, la taille fine, impeccablement maquillée, connue pour son sérieux et sa parfaite civilité, Maître Tardieux attendait à la porte. Présentant ses excuses pour cette embarrassante intrusion, elle révéla instantanément l'objet de sa demande. Un aparté s'ensuivit entre ces deux femmes qui se connaissaient bien et qui, chose rare, s'appréciaient. Puis, après quelques minutes, la chose semblant convenue, l'avocat quitta les lieux.

C'est ainsi que la sonnette retentit, et que la Cour prit l'audience en présence du représentant du Parquet habituellement appelé pour des affaires sensibles, celles notamment relatives au droit de la personne. Lors de l'appel de la première affaire, l'avocat déposa son dossier et le Ministère Publique déclara s'en tenir à ses écritures. Vint ensuite l'affaire qui occupait Maître Tardieux. La salle d'audience ne comportait qu'une poignée de personnes réunies autour d'un couple à la mine triste.

 

- Madame le Président, dans cette affaire, je plaide corps présent.

L'avocat, en des termes choisis, indiquait en effet à la Cour que l'affaire allait être plaidée de manière solennelle en raison de la présence des ses clients.

- Je vous en prie, Maître, vous avez la parole, répondit la Présidente.

Les deux assesseurs la regardèrent dépitées. L'avocat allait sortir le grand jeu ce qui signifiait que l'affaire serait longuement plaidée, alors qu'elles se faisaient une joie de quitter la Cour au plus tôt pour parachever leurs achats de Noël. Sentant des remous de désapprobation auprès d'elle, la Présidente se pencha à gauche et à droite pour les rassurer. Il ne s'agissait pas d'une affaire banale....

 

La plaidoirie débuta par le rappel des faits. 

"Une ombre plane sur cette salle d'audience, l'ombre de celle qui aurait dû être là, devant vous, pour formuler sa demande. Mais les hasards de la vie l'ont empêchée de réaliser ce vœux. Ses parents attendent derrière moi que vous leur rendiez justice non pour eux-mêmes, ils sont dévorés par tant de culpabilité qu'ils ne l'envisagent guère, mais pour elle. Une culpabilité que tout parent connaît me direz-vous ? En l'espèce, le reproche qu'ils se font est celui d'avoir toujours été à contre-temps de l'histoire que je vais résumer brièvement.

Née le 10 octobre 1978, Marion Boyer est accueillie avec joie dans un foyer uni composé déjà de deux petits garçons. Rapidement, la cadette, brune, au teint mat et aux yeux noisette, s'intègre aux jeux de ses frères et s'aguerrit au fil des ans. L'enfant qui adopte des allures de garçon refuse net de porter des vêtements de son sexe. La mère est bien un peu déçue de ne pas l'habiller en petite poupée, mais finalement elle avoue trouver son compte sur le plan de la cohésion familiale. Tout devient plus simple en effet sur le plan matériel avec trois enfants qu'elle emmène commodément chez le même coiffeur pour hommes et fillettes. La coupe Fillette, c'est évidemment court, c'est tout ce que sa fille consent à voir réaliser dans sa chevelure.

Ces anecdotes permettent de sentir une situation donnée qui va finir par échapper à tous les protagonistes de cette famille".


Maître Tardieux reprit le fil de sa plaidoirie en résumant le parcours de la jeune fille. La Cour écoutait avec attention.


Animée d'une force peu commune pour son sexe, Marion ne craignait ni les disputes, ni les bagarres. Elle en imposait dans la cour de récréation ! Son tempérament prononcé en fit rapidement un maître de bande incontesté au collège. Tête brûlée, elle se cassa plusieurs fois des dents, le nez et la liste est longue puisque l'enfant fréquenta plus que de raison les urgences en pédiatrie. Ses blessures constituaient pour elle un vrai motif de fierté. Si son père confirma son attachement dans ce garçon manqué, sa mère commença à poser sur sa fille un regard de plus en plus circonspect. Puis vint le temps de la puberté, période fort mal vécue par la jeune fille qui ne supporta guère les transformations de son corps, ses nouvelles rondeurs, le regard concupiscent des hommes. Mais ce qui lui déplaisait le plus dans cette affaire, c'était de voir son autorité contestée par des garçons plus forts qu'elle, finalement de se voir ramenée par un coup du sort, totalement injuste, à faire partie du sexe faible. Elle rejeta les conseils de sa mère, s'opposa à elle en tout. Elle lui en voulut bien un peu aussi de son nouvel état de jeune fille nubile. S'ensuivit une guerre d'usure entre les deux femmes que rien ne pouvait plus rapprocher.

Marion entendait assumer le fardeau de cette féminité comme elle l'entendait. Elle conçut rapidement l'idée de ne pas se laisser berner par la vie une seconde fois. Elle chercha à prendre son destin en main. Une lutte de chaque instant la conduisit à occuper les premières places du Lycée, puis des classes préparatoires avant d'accéder à une grande école militaire. 

À défaut d'habiter un corps masculin, Marion entendait être une tête. Et elle le fut. Sa réussite éblouissante s'était faite au prix d'un sacrifice énorme en terme de travail. Mais c'était le prix à payer pour s'accepter. Marion Boyer avoua par la suite les circonstances particulières qui levèrent les dernières réticences à devenir femme. Lors d'une période militaire, portant les kilos réglementaires sur le dos, l'arme en bandoulière, elle se vit là lestée de poids lourds, courant comme les hommes dans la boue. Elle se sentit plus fragile et envahie par le sentiment absurde de se conformer à un jeu de guerre qu'elle ne goûtait pas. Elle accepta sans amertume d'arriver en fin de peloton. Une révélation qui lui ouvrit les portes à des rencontres amoureuses qu'elle vécut en secret. Marion Boyer devint une jeune femme épanouie, fine, au regard profond, aux cheveux bouclés, sûre enfin d'elle-même.

C'est dans ces circonstances que s'organisa un voyage dans le Grand Sud Saharien. Marion Boyer demeurait intrépide et téméraire, peut-être trop.... (la suite)


 

 

 

 

 

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lyly 29/05/2011 09:21



Bonjour L


Que voilà un personnage intéressant...


Je file voir la suite, j'ai enfin un peu de temps



Litteratus 29/05/2011 12:09



Une fille pas comme les autres...



lizagrèce 27/05/2011 18:59



La plaidoirie risque d'être longue, donc tu nous a mis des suspension d'audience ... j'attends la reprise ..;


http://maisondeliza.over-blog.fr



Litteratus 27/05/2011 20:03



la reprise est pour demain...